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Collecte urbaine

une tentative d'appropriation de la ville à travers ses fragments

Jeune artiste, Jules Baudrillart arpente les rues, les lieux, les friches à la recherche de fragments, de ces matières qui fabriquent la ville. Ces collectes sont ensuite transformées, appropriées pour révéler leur passé et proposer un nouveau regard sur les matériaux, les faire devenir œuvres. Une pratique qu'il décline dans plusieurs séries, une manière pour lui de reprendre la ville.

Mon travail plastique se construit à travers la pratique sculpturale et la photographie. Je développe cette pratique à partir de fragments que je collecte dans les espaces urbain et industriel. Ces formes anthropiques, artefacts issus d’une production collective humaine, portent en elles une histoire politique, sociale et esthétique commune que je m’attache à réécrire. À travers différent gestes et en tentant « d’exhumer » ces produits issus de l’action humaine, vestiges d’une société en pleine course, je procède à une forme d’archéologie de notre époque, de notre présent. L’attention que je porte aux formes que je collecte, à ces fragments urbains qui rapportent la ville à une échelle plus humaine et les actions qui en découlent me permettent une réappropriation de l’espace urbain, à la fois comme terrain où se crée ma pratique et comme lieu de vie.

« Voici un homme chargé de ramasser les débris d’une journée de la capitale. Tout ce que la grande cité a rejeté, tout ce qu’elle a perdu, tout ce qu’elle a dédaigné, tout ce qu’elle a brisé, il le catalogue, il le collectionne. Il compulse les archives de la débauche, le capharnaüm des rebuts. Il fait un triage, un choix intelligent ; il ramasse, comme un avare un trésor, les ordures qui, remâchées par la divinité de l’Industrie, deviendront des objets d’utilité ou de jouissance. » Cette description n’est qu’une longue métaphore du comportement du poète selon le cœur de Baudelaire. Chiffonnier ou poète — le rebut leur importe à tous les deux .
Walter Benjamin, Charles Baudelaire : Un poète lyrique à l’apogée du capitalisme

En appliquant à ces fragments issus de l’industries et de la construction urbaines (carottage, marquage au sol, goudronnage des routes) différentes techniques appartenant à l’histoire de l’art (dorure, céramique, drapé sculptural, photographie studio), je produis des œuvres d’art hybrides marquées par leur passé de rebuts et leur devenir artistique. Ainsi, en déployant des actions aussi simples que leur déplacement d’un espace à un autre, ou plus complexes comme leur modification formelle et matérielle, je souhaite redéfinir leur statut.

En modifiant la structure de mes collectes, je ne laisse apparaître que les fantômes résiduels de ce qu’elles furent. Les formes originelles qui nourrissent mon travail disparaissent au fur et à mesure de mes interventions. Elles n’existent plus qu’à travers leur représentation et leur artificialité, à travers l’illusion de leur présence et ce qui est en réalité leur double artistique. Des vestiges urbains, des artefacts humains qui se révèlent par leur absence.
Si ces fragments disent un peu de notre humanité c’est en modifiant leur statut et en les exposant au regard que je souhaite rendre évident les paradoxes qui la constituent.
Ci-dessous, je présente différentes séries, différentes déclinaisons de ma pratique artistique.

Les formes de l’oubli - 2015-2018
[Photographies imprimées au traceur jet d’encre sur papier photographie, 140 x 210 cm]

« Un sujet laid ou grotesque peut être émouvant, du fait de la dignité que lui a conférée l’attention du photographe […] photographier, c’est conférer de l’importance. »1

Les formes de l’oubli est une série de photographies mettant en scènes différentes formes collectées lors de mes déambulation urbaines depuis 2014. Ici la photographie – bien que d’échelle conséquente – laisse la place au volume qu’elle présente. Elle s’efface au profit de la forme et de la matière, l’image n’est qu’un espace avec lequel l’objet fait corps. De part le point de vue, le cadrage et l’échelle l’image redonne valeur à l’objet. Le voile photographique qui se pose sur ces formes redonne valeur à ces fragments rebuts, ces formes du rien. Elle vient servir de socle ou de béquille à ces formes bâtardes pour les faire, finalement devenir sculptures et donc oeuvres. Pourtant cette opération se fait au détriment du matériau collecté, qui pour devenir oeuvre, a finalement dû abandonner sa matérialité propre et tourner le dos à son espace d’origine (au profit d’un étrange espace blanc immaculé).

Carrelage composite (Athènes) & Bloc goudron et béton (Bordeaux)
©Jules Baudrillart

Brique (Belfast) & Carottage bitume et pierre calcaire (Bordeaux)
©Jules Baudrillart

Bloc verre transparent (Bordeaux) & Pavé mousse (Bordeaux)
©Jules Baudrillart

De l’or dans nos rues - 2018-2019
[Feuilles d’or plaquées sur fragments de matériaux urbains divers, dimensions variables]
Dans l’histoire de l’art la pose de feuille d’or fut utilisée pour sublimer et mettre en avant des formes (plutôt que pour cacher ou recouvrir) des sculptures, du mobilier ou autre élément décoratif.
Dans cette série à travers la collecte j’isole des fragments portant les traces et les signes d’une intervention industrielle : gestes picturaux (comme le marquage signalétique au sol) et les gestes de sculpturaux (par retrait de matière comme le carottage) sur lesquels j’applique une technique de dorure à la feuille d’or. La rencontre entre ces gestes et matériaux semblent t-ils bien distincts voir contraire, l’utilisation d’une technique noble et d’une matière précieuse appliquées sur des gestes anodins et des matériaux pauvres opère comme une sublimation de notre quotidien à travers la mise en valeur d’éléments constitutifs de l’espace urbain.

©Jules Baudrillart

©Jules Baudrillart

©Jules Baudrillart

©Jules Baudrillart

Dialogue - 2019
[Feuilles d’or plaquées sur pierres granites, dimensions variables]
Ce duo de pièces fonctionnant ensemble comme un dialogue poursuit mes expérimentation de dorure sur des fragments urbains de plus petit format.
Les formes choisies comme supports s’inscrivent dans l’évolution direct de ma pratique. En effet ces deux pierres souvent utilisées et déclinés de différentes manières à travers différents projets apparaissent comme des figures totémiques de mon travail. Jamais présentés les originaux ont toujours laissés place à leurs doubles artistique. Essayant régulièrement de trouver un moyen de montrer les pierres originelles, je réussi finalement à les assumer grâce à la sublimation de la dorure. Comme le maquillage du comédien le fait rentrer pleinement dans son personnage, la parure dorée de mes pierres leur permet d’assumer une fois pour toute leur rôle, leur statut d’oeuvres. La feuille d’or n’opère pas comme un masque ou un déguisement qui recouvrirait l’original mais bien comme un trait de crayon qui viendrait souligner un mot, un sublimation qui rend évidente et met en valeur l’objet regardé.

©Jules Baudrillart

©Jules Baudrillart

©Jules Baudrillart

©Jules Baudrillart


Pour citer cet article
Jules Baudrillart, « Collecte urbaine : une tentative d’appropriation de la ville à travers ses fragments », Revue Sur-Mesure [En ligne], 05| 2020, mis en ligne le 24/06/2020, URL : revuesurmesure.fr/issues/reprendre-la-ville/collecte-urbaine-tentative-appropriation-ville

Notes


  1. SONTAG, Susan. Sur la photographie, oeuvres complètes : « La caverne de Platon ». Paris : Christian Bourgois éditeur, 2008, p.32 et 49