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Concevoir la ville au rythme des habitants

comment marcher à la même allure ?

Confrontée à la dichotomie entre temps du projet urbain et rythme des habitants, l'agence Scopic cherche à mobiliser la concertation et la maîtrise d'usage pour une fabrique urbaine plus vertueuse, mais aussi une meilleure concordance des temps.

La fabrique de la ville fait se rencontrer de multiples temporalités. Le temps politique, celui du mandat municipal qui marque le début, l’accélération, le report ou l’annulation du projet d’aménagement. Le temps technique et administratif du projet urbain, qui accompagne son évolution sur le long cours, et dans lequel s’inscrit le temps opérationnel, celui du chantier et des aléas. Parallèlement, le temps des habitants, caractérisé par l’attente jusqu’à la livraison des aménagements, période pendant laquelle on a généralement le temps de changer trois fois de métier, de partir vivre à l’étranger ou de traverser une pandémie. C’est dans ce décalage des temporalités, que réside la difficulté pour les habitants-usagers à s’imaginer et à se projeter suffisamment loin dans le temps, et dans un même espace, pour pouvoir suivre un projet urbain de A à Z.

nous cherchons à répondre à un enjeu temporel clé : rapprocher le temps de la ville avec le temps de celles et ceux qui la vivent, en s’appuyant sur les démarches participatives

En effet, selon une étude de 2018 menée par l’Observatoire des Territoires1, 11% des Français changent de logement chaque année, contre 9% à l’échelle européenne. Une mobilité résidentielle qui - bien que contrastée selon les régions et les individus - témoigne de la difficulté pour les habitants à se projeter à long terme sur le même territoire, et à suivre ses projets.

En tant qu’agence conseil constituée en SCOP, SCOPIC considère la concertation et la maîtrise d’usage2 (AMU) comme des ressources précieuses pour favoriser l’appropriation et la contribution continue des usagers à la fabrique de la ville. Depuis 2015, l’agence a créé et renforcé son pôle « concertation & projets de territoire » avec une double ambition : co-construire les politiques publiques, notamment en lien avec les projets urbains (la concertation), et s’assurer que les enjeux stratégiques se déclinent réellement jusqu’aux lieux de vie (la maîtrise d’usage3). À travers nos projets, nous cherchons à répondre à un enjeu temporel clé : rapprocher le temps de la ville avec le temps de celles et ceux qui la vivent, en s’appuyant sur les démarches participatives. Elles permettent d’aborder sous un autre angle les temporalités, en s’adaptant à celles des habitants, et en créant des jalons à plus court terme pour favoriser leur implication dans la fabrique urbaine.

Accorder les temps : une nécessité pour intégrer pertinemment les habitants-usagers dans les processus de projets urbains

Pour mettre le projet urbain au rythme de la participation citoyenne, il s’agit d’abord de reconnaître l’expertise d’usage des habitants, et d’accepter que leurs retours puissent venir bousculer le projet, le rendre plus fort ou ambitieux. Exemple à Nantes, où la concertation que nous avons menée dans le cadre du projet de réaménagement de la Place de la Petite Hollande a permis, grâce aux retours des participants, de retirer de la conception le parking souterrain initialement envisagé comme un invariant du projet. Les habitants ont révélé plusieurs incohérences liées à cette proposition : envisager un nouveau parking en centre-ville alors que d’autres n’étaient suffisamment utilisés ; créer de la circulation automobile à proximité d’une nouvelle grande place piétonne ; ou encore bâtir à un coût très élevé un ouvrage souterrain, à l’emplacement d’un ancien bras de la Loire.

la temporalité longue et souple du projet a également permis l’abandon d’une deuxième tour de bureaux au profit d’un jardin partagé

Il s’agit de souligner ce que la concertation peut apporter au projet urbain en matière de temporalité. Le temps consacré à mobiliser et impliquer les habitants-usagers en amont est souvent un temps « gagné » par la suite grâce à un projet urbain mieux compris, approprié et plus adapté, limitant pour les maîtrises d’ouvrage les risques de recours, mésusages et insatisfactions.

Laisser le temps nécessaire à l’expression des habitants-usagers est également un parti pris à adopter en maîtrise d’usage, à l’échelle des lieux de vie. Comme pour la concertation, il revient aux maîtrises d’ouvrage principalement, mais aussi aux maîtrises d’œuvre, d’accepter de ne pas figer la totalité du projet en amont et de laisser des marges de manœuvre pour permettre au projet d’évoluer. Au sein du projet îlink4, une expérimentation ambitieuse a permis des transformations significatives du programme immobilier : l’espace en rez-de-chaussée a fait l’objet d’un accompagnement spécifique, associant les futurs habitants, menant peu à peu à la structuration d’une SCIC5 « La Conciergerie-Labo de Quartier »6, l’un des premiers espaces de convivialité du quartier. La temporalité longue et souple du projet a également permis l’abandon d’une deuxième tour de bureaux au profit d’un jardin partagé, la création d’une venelle pour permettre aux personnes âgées de se rendre plus facilement au jardin, la création d’une terrasse et d’un belvédère au 6ème étage. Autant d’espaces dits capables pour que les habitants puissent s’approprier leur lieu de vie, en les intégrant très tôt dans la conception du projet.

Faire se rencontrer les temporalités habitante et opérationnelle dans les démarches de concertation

Les moments clés de la mobilisation citoyenne : l’amont et le long cours

SCOPIC recherche dans ses démarches de concertation à intervenir lors des temps les plus adaptés, souvent en phase d’études préliminaires, là où les marges de manœuvre sont les plus grandes. Pour sa mission en phase opérationnelle de la ZAC Doulon-Gohards à Nantes, SCOPIC a développé durant quatre ans une méthode innovante d’intégration des habitants-usagers à la démarche de projet urbain. Par secteur du projet, elle accompagne un panel de riverains et de potentiels futurs habitants dans la rédaction d’un « avis citoyen thématique » (l’habiter, la ville du quart d’heure, la nature en ville), communiqué ensuite aux opérateurs candidats. Après sélection des équipes lauréates, le panel est de nouveau mobilisé pour analyser les premières esquisses réalisées par les architectes et en faire émerger les forces, faiblesses, points d’amélioration et de tension. La mobilisation des citoyens en amont et à plusieurs reprises permet de faire un pas vers cette concordance des temps.

ce retour vers les participants porté par les élus a été un moyen de poser un jalon, de marquer l’achèvement d’une phase de travail

Il s’agit également de veiller à ce que le retour des citoyens intervienne à un moment politique pertinent, et marque ainsi une avancée significative dans le projet urbain travaillé par les habitants-usagers. La démarche d’évaluation « La Rue Pour Tous », pour laquelle nous avons été missionné par Nantes Métropole, visait à évaluer des aménagements temporaires mis en place lors du premier confinement pour encourager les mobilités douces : la mise en place de pistes cyclables complémentaires, la piétonisation de certaines rues, la fermeture de certains sens de circulation, le passage de la ville à 30km/h. Cette démarche s’est clôturée par un temps de restitution animé par les élus auprès des citoyens évaluateurs, au cours duquel ont été présentés les aménagements à pérenniser, à supprimer ou à repenser, au regard des évaluations rendues. Ce retour vers les participants porté par les élus a été un moyen de poser un jalon, de marquer l’achèvement d’une phase de travail et de rendre compte politiquement des suites de la démarche.

Faire coïncider les temps habitants et opérationnels : le rôle de l’urbanisme tactique

Ramener du temps court dans le temps long, c’est justement l’objet de l’urbanisme tactique. Faire des petits pas, donner à voir des accomplissements au fur et à mesure, plutôt que de livrer un projet fini au terme d’une longue période de travail en chambre. En somme : donner des échéances à court terme, pour penser un projet global de long terme.

ces actions de terrain, faciles à déployer […] rendent le projet tangible et appréhendable

C’est un autre sujet fort de la démarche d’évaluation « La Rue pour Tous », très resserré dans le temps puisqu’elle s’est déroulée en six mois. Un calendrier contraint qui a permis de mobiliser les participants de manière efficace, leur permettant de voir rapidement les avancées de leur travail. Il a surtout permis de respecter l’idée d’expérimentation sur un temps défini, puisque les aménagements mis en place étaient soumis à évaluation quelques mois seulement après leur installation.

Pour faire coïncider les temps habitant et opérationnel, il est aussi nécessaire d’aider les citoyens à se projeter, notamment grâce aux dispositifs de préfiguration. C’était l’objectif du « Forum ouvert » de septembre 2020 sur le projet de la ZAC Doulon-Gohards à Nantes. A cette occasion, toute une rue habituellement circulée a été fermée le temps d’une journée, pour la rendre aux piétons, cyclistes, enfants, afin de permettre aux usagers de se projeter dans une rue requalifiée et apaisée, telle que pourrait le permettre le projet urbain. Ces actions de terrain, faciles à déployer, permettent de proposer des formats concrets de visualisation du projet. En permettant de voir, d’expérimenter des ambiances et des usages, elles rendent le projet tangible et appréhendable.

L’opportunité de la maîtrise d’usage à l’échelle d’un programme immobilier : mobiliser et impliquer en amont les futurs habitants

Les étapes de réalisation d’une opération immobilière sont nombreuses et s’étalent sur plusieurs années, de la conception jusqu’à la post-livraison (trois à cinq ans en moyenne, une durée variable selon les opérations). Néanmoins, la démarche de maîtrise d’usage à l’échelle d’un programme immobilier présente un avantage de taille, puisqu’elle implique directement les futurs résidents identifiés au fil de la commercialisation : ce sont eux qui habiteront l’immeuble demain ! Les participants à la démarche peuvent ainsi considérer leur mobilisation différemment ; avec l’assurance de bénéficier des futurs aménagements, l’implication devient plus aisée, elle prend plus facilement du sens que dans les concertations plus classiques.

prendre le temps d’accueillir l’habitant, c’est favoriser son implication dans le quartier […] et permettre les conditions d’une vie de quartier dynamique

Et pourtant, l’enjeu demeure celui d’identifier les moments stratégiques pour intégrer l’expertise d’usage. Il s’agit de gérer l’attente entre la signature et l’emménagement (entre 18 mois et trois ans), pour que cette période ne soit pas subie mais vécue comme une opportunité de s’acculturer à son futur quartier, son futur immeuble, son futur voisinage. Prendre le temps d’accueillir l’habitant, c’est favoriser son implication dans le quartier, c’est participer à créer une communauté habitante active à l’échelle de l’immeuble en amont de la livraison, et permettre les conditions d’une vie de quartier dynamique. Ce peut aussi être accompagner à la structuration d’une association habitante, programmer un rez-de-chaussée ou encore tester de futurs usages dans un espace transitoire, comme ce fut le cas durant la mission d’AMU îlink, avec la Petite Conciergerie, espace éphémère proche du chantier où ont été testés de nombreux usages avant la livraison de l’opération. Ce « travail en amont », que nous menons dans nos démarches de maîtrise d’usage sur l’île de Nantes, est d’autant plus important dans des quartiers naissants, en attente d’habitants-usagers pour s’animer.

Ces défis [écologiques] nécessitent d’anticiper les changements de modes de vie […] une façon de croiser la temporalité longue d’un projet urbain avec la temporalité habitante

Rapprocher le temps des habitants-usagers de celui de la fabrique de la ville est essentiel. Pour ce faire, il s’agit d’affirmer des partis pris forts en matière de stratégie de concertation et d’AMU, de développer des interventions participatives aux moments clés du projet ou encore de réintroduire des échéances courtes pour rythmer un projet qui s’étire dans le temps.

C’est aussi le rôle de la concertation et de la maîtrise d’usage que d’imaginer des formats qui permettent de créer de l’intérêt autour de projets parfois peu concrets, notamment à travers le prisme des enjeux climatiques. Les défis écologiques irriguent progressivement les cahiers des charges des aménageurs, avec des ambitions de plus en plus fortes. Mais un projet ambitieux en matière environnementale ne peut fonctionner que si les usages des habitants sont en adéquation avec ses ambitions, et les changements de pratiques que ces futurs projets impliquent sont parfois difficiles à saisir, perçus comme peu réalisables voire utopiques. Ces défis nécessitent dès aujourd’hui, d’anticiper les changements de modes de vie qui s’annoncent indispensables. Les aborder comme un sujet à part entière de participation est donc une façon de croiser la temporalité longue d’un projet urbain avec la temporalité habitante, via une sensibilisation aux enjeux écologiques dans la fabrique de la ville et un travail de projection et de préfiguration des usages. En bref : embarquer aujourd’hui les citoyens pour imaginer et concrétiser la façon dont nous vivrons la ville demain.


Pour citer cet article
SCOPIC, « Concevoir la ville au rythme des habitants: comment marcher à la même allure ? », Revue Sur-Mesure [En ligne], 6| 2021, mis en ligne le 08/06/2021, URL : http://www.revuesurmesure.fr/issues/battre-aux-rythmes-de-la-ville/concevoir-la-ville-au-rythme-des-habitants

Notes


  1. http://www.observatoire-des-territoires.gouv.fr/observatoire-des-territoires/sites/default/files/images/OT_rapport_2018.pdf 

  2. Le concept de « maîtrise d’usage » est apparu en 1985 avec la loi MOP (loi relative à la maîtrise d’ouvrage publique et à ses rapports avec la maîtrise d’œuvre privée) et se distingue de la concertation par la méthodologie, les objectifs et les attendus. Les futurs usagers ne sont pas uniquement sollicités pour donner leur avis sur un projet en partie formalisé mais pour prendre part aux réflexions en amont et être partie prenante de la conception. Source : Citylinked
    https://citylinked.fr/analyses/la-maitrise-dusage-ou-lexercice-dun-droit-a-la-ville/ 

  3. Chez SCOPIC, nous considérons la maîtrise d’usage à l’échelle d’un programme immobilier comme une méthode permettant de positionner l’usager au cœur du projet urbain, acteur du processus de la fabrique de la ville.  

  4. Opération emblématique de l’île de Nantes, îlink associe logements, bureaux et commerces dans un ensemble de 22 300 m². Installée au cœur de secteur Prairie-au-duc, elle a la particularité d’avoir associé une maîtrise d’usage en phase de conception du projet, conduite par SCOPIC.  

  5. En droit français, une Société Coopérative d’Intérêt Collectif (SCIC) est une coopérative de participation qui prend la forme d’une société anonyme ou d’une SARL à but non lucratif. Construite autour d’un projet, une SCPI a pour objectif de produire, dans un intérêt collectif des biens ou des services ayant un caractère d’utilité sociale au profit d’un territoire ou d’un secteur d’activité. https://www.toupie.org/Dictionnaire/Scic.htm 

  6. https://www.laconciergeriedequartier.fr/