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Le train-train quotidien

balade à 32km/h à bord de la Yangon Circular Railway

Alors que la ville est au cœur d'un mouvement rapide de modernisation, c'est à la lente découverte de Yangon que nous embarque Romana Nanga. Un voyage à bord de ce train anachronique et populaire - voué à disparaitre sous la pression modernisatrice des trains à grande vitesse - qui est pourtant un formidable moyen de contempler les évolutions et les métamorphoses la mégalopole en devenir.

Capitale du Myanmar jusqu’en 2005, Yangon, ville trépidante et colorée, demeure sa plus grande agglomération et le cœur battant de son économie. Depuis l’ouverture à l’international du pays en 2011, la ville connaît un certain essor économique et une croissance démographique galopante. Celle qui devrait devenir une Megacity d’ici 2030, concentre déjà plus de six millions d’habitants. Chaque jour, cent mille d’entre eux voyagent à bord des trains qui parcourent la Yangon Circular Railway. Le temps d’une balade à 32 km/h, immisçons-nous dans le train-train quotidien de ces Yangonites, en regardant défiler les paysages d’une ville qui change, et dont le pouls s’accélère sous les effets de la mondialisation.

La Yangon Circular Railway, entre lien et frontière

C’est d’abord sur les berges de la Yangon River que la ville, portuaire et marchande, s’est développée. Projet colonial et moderne, Downtown Yangon, centre historique et économique de l’agglomération, fut érigé sur les cendres de la ville birmane du même nom. Planifié par les Britanniques en 1855, Downtown s’est étendu des rives vers le nord, suivant un plan en grille.

Le rail est la frontière qui sépare deux entités urbaines, mais également le trait d’union qui connecte le centre de Yangon à sa banlieue

Au-delà de cette « grille » coloniale, il y a les townships nord consolidés après l’indépendance 1 et les villes-satellites qui forment la banlieue de Yangon. Entre Downtown et les quartiers nord, il y a le tronçon sud de la Yangon Circular Railway. Le rail est la frontière qui sépare ces deux entités urbaines, mais également le trait d’union qui connecte le centre de Yangon à une banlieue de plus en plus étalée. Inauguré en 1954, le chemin de fer circulaire, forme une boucle de 45,9 kilomètres, ponctuée de trente-neuf gares, dont la plus importante est la Yangon Central Station.

Point névralgique du réseau de transport de Yangon, de sa région et du pays, la gare centrale accueille chaque jour des centaines de milliers de voyageurs. Parmi eux, des « navetteurs » qui font des allers-retours quotidiens, mais aussi des gens qui vont et viennent de bien plus loin.

Devant les guichets, les voyageurs font la queue pour obtenir un billet, dont le prix varie selon la longueur du trajet. Pour un tour complet, il faut compter 100 kyats pour les nationaux et 300 pour les étrangers 2. S’offrir « un tour de boucle », c’est découvrir les multiples facettes de cette ville en métamorphose, tout en plongeant dans le quotidien de ses habitants. Alors, chaque jour une centaine de touristes se mêlent aux Yangonites et embarquent à bord de la Circular Railway.

Un tour d’horizon

Leur périple commence sur un quai ombragé, où des hommes et des femmes, assis, debout ou accoudés, attendent le train. Il y a ceux qui somnolent ou lisent le journal, tandis que d’autres prennent une collation ou un thé, attablés dans les teashops qui ont élu domicile sur les quais. D’autres profitent des quarante-cinq à soixante minutes d’attente, pour se procurer fruits, légumes ou poissons frais, dans ces gares aux allures de marché.

À la douce allure de 32 kilomètres-heure, ils font le tour de la ville à longueur de journée.

À ces longs délais s’ajoutent des retards répétés. Les vingt-et-un trains à diesel qui effectuent le trajet depuis une cinquantaine d’années, doivent être ménagés. À la douce allure de 32 kilomètres-heure, ils font le tour de la ville à longueur de journée.

Le train ralentit bien avant son entrée en gare car ses freins sont usés. Le klaxon qui retentit au loin annonce son arrivée et invite ceux qui ont pris l’habitude de s’installer sur les rails à rejoindre les quais. Les wagons s’immobilisent et une fois le flot de ceux arrivés à destination déversé, c’est au tour de ceux qui s’en vont de monter.

Chaque jour, deux milles vendeurs ambulants transforment les trains de la Circular Railway en « marché en mouvement »

À l’intérieur du wagon couleur beige et vert menthe, des passagers de tous horizons sont amenés à se côtoyer. Parmi cette foule hétéroclite, des étudiants, des moines bouddhistes, des mendiants, quelques touristes et une flopée de vendeurs ambulants. Chaque jour, deux milles d’entre eux transforment les trains de la Circular Railway en « marché en mouvement »3. Venus de banlieue, ils vendent seuls ou en famille, depuis quelques mois ou des décennies, une variété de boissons et de mets, à des voyageurs assoiffés ou affamés.

À Phaya Lan, le train qui circule dans le sens horaire marque un premier arrêt. Un vendeur de pastèque descend et part vendre ses cucurbitacées aux environs du marché de Bogyoke. Une femme monte à bord, tenant à bout de bras ses courses et son bébé. Des voyageurs attentionnés font une place à ces deux nouveaux passagers. Assise en tailleur sur une banquette, une femme regarde defiler les nouveaux immeubles aux façades vitrées. En dix ans, Yangon a déjà beaucoup changé. Centres commerciaux, hôtels et condominiums privés, financés par des investisseurs chinois, singapouriens ou japonais ont proliféré. En remontant vers le nord, ces nouvelles constructions sont remplacées par des maisons, des immeubles de housing 4 d’une soixantaine d’années, et quelques bâtisses coloniales esseulées.

À Yangon, seuls 5% des navetteurs empruntent la Circular Railway, contre 45% qui marchent à pied.

À Kyeemyindine, une poignée de voyageurs descend et un vendeur de salades de choux fait son entrée. Il dépose son kiosque mobile au milieu du couloir, s’assoit sur un tabouret et entame la préparation de bols de salade à emporter.

Le train reprend sa route et croise sur son passage quelques grappes de Yangonites, qui lassés d’attendre le train, se rendent d’une gare à l’autre à pied. Cheminant sur les rails, ils transforment l’emprise ferroviaire en sentier piéton arboré. À Yangon, seuls 5% des navetteurs empruntent la Circular Railway, contre 45% qui marchent à pied.

Grâce aux travaux, à Yangon les trains pourront accélérer, passant de 32 à 60 km/h et réduisant à 105 minutes la durée d’un tour complet.

Aux abords de Thamaing, des ouvriers remplacent par des modèles en béton, les vieilles traverses en bois de la voie ferrée. Ces travaux, qui ont débuté en mars 2018, s’inscrivent dans le projet de « upgrading » de la Circular Railway. Porté par un consortium d’entreprises birmanes, chinoises et japonaises, le projet lancé en 2014, est chiffré à 300 millions de dollars. Les deux tiers du budget, destinés à l’achat de onze trains, proviennent d’un prêt japonais. Le reste de la somme a été allouée par l’État, pour la rénovation des rails, la modernisation des stations et la construction de passages surélevés.

Grâce aux travaux, à Yangon les trains pourront accélérer, passant de 32 à 60 km/h et réduisant à 105 minutes la durée d’un tour complet. Aux heures de pointe, les Yangonites n’attendront plus qu’une dizaine de minutes à quai. Ces futurs changements sont accueillis avec enthousiasme par les usagers. Cependant, la fin de ce chantier, déjà repoussée à 2022, pourrait au vu de la crise sanitaire et des événements politiques récents, être à nouveau retardée. Une fois le projet conclu, le nombre d’usagers quotidiens de la ligne devrait tripler, atteignant les trois cents mille passagers. En attendant, le trafic est perturbé et à l’image de celle de Thamaing, certaines stations sont fermées, le temps de se refaire une beauté.

Toutefois d’autres mesures incluses dans ce projet de modernisation ne font pas l’unanimité. Suite à l’annonce de l’upgrading de la Circular Railway, une nouvelle loi interdisant la vente à bord des wagons, a été votée5. En vigueur depuis 2016, elle prévoit une amende de 30 000 kyats6 pour les contrevenants, mais peine encore à produire des effets. Néanmoins, une fois les travaux achevés la tolérance devrait s’amenuiser. Dans les discours des responsables de la Myanma Railways, le souhait de voir disparaître ces pratiques de vente est pleinement assumé, mais les usagers eux sont plus divisés. Si certains se plaignent du bruit et des déchets produits par cette activité, d’autres sont devenus des clients et s’inquiètent de voir le moyen de subsistance de milliers de familles menacé7.

D’ailleurs, il n’y a pas que des wagons que les commerçants de rue pourraient être expulsés. Très prisé des Yangonites, qui s’y rendent pour acheter des légumes frais, le marché de la gare de Danyingon, devrait aussi être délocalisé, dans un édifice construit non loin de la gare à cet effet. Cette décision s’aligne avec une tendance générale à vouloir éradiquer le commerce de rue, dans une ville qui souhaite calquer son image sur celle des mégalopoles des pays dits « développés ». Ce vent de changement est confirmé par le nom de la station d’après. Golf Course est située au nord des greens ou quelques Yangonites fortunés et une clientèle d’expatriés, viennent faire swinguer leurs clubs et prendre le thé.

Le tronçon nord-est du rail sillonne une Yangon aux allures de village, que la modernité n’a pas encore rattrapée.

Deux arrêts plus tard, aux abords de Mingalardonzay, les pelouses vertes cèdent la place à de petites maisons et leurs jardins potagers. Le long du rail, des fruits, des légumes et des jeunes pousses sont cultivés par des familles, qui vendront ensuite ce qu’elles n’auront pas consommé. Le tronçon nord-est du rail sillonne une Yangon aux allures de village, que la modernité n’a pas encore rattrapée.

Après Okkalapa le train entre dans la zone industrielle, jadis attractive mais aujourd’hui en perte de célérité. Les usines ferment mais les paysans ne cessent d’affluer. Sans le sous, certains érigent leurs baraques de fortune au bord des voies de la Circular Railway. Puis à ce paysage industriel désolé, succède la ville, ses immeubles, ses commerces et ses habitants pressés.

Le klaxon qui résonne annonce l’arrivée dans la gare Mahlwagon. Depuis la révolte de 1988, activistes, intellectuels et jeunes engagés s’y donnent rendez-vous pour parler politique, une fois la nuit tombée. En quittant la gare, le train file vers son dernier arrêt. Après une brève halte à Pazundaung, il se dirige vers la Gare Centrale; la boucle est bouclée.

Quand le train ira bon train

Au terme d’un périple de trois heures à bord de ce train aussi lent que fascinant, persiste la sensation d’avoir voyagé dans le temps. En un tour de boucle, on voit se superposer la Yangon du futur, du présent et du passé. La ville, qui a tourné au ralenti pendant deux décennies8, s’est éveillée et se transforme aujourd’hui à vitesse « grand V ». Croissance économique, développement et modernité sont les notions sur lesquelles repose le projet qui transformera Yangon en mégacité.

Gagner en vitesse profitera aux usagers, mais modifiera également leur rapport à la voie ferrée. Aujourd’hui, à Yangon, on marche sur les rails, on borde les voies de potagers, on se restaure dans le train et on fait son marché sur le quai. Sur les voies de la Yangon Circular Railway, la lenteur a été un « catalyseur de vie ».

Pour atteindre ces objectifs, un des défis à relever est celui de la mobilité. Dans un monde où l’on peut s’émerveiller des pointes à 603km/h du SC Maglev japonais, la lenteur des trains de la Circular Railway, est perçue comme une anomalie à rectifier.

Gagner en vitesse profitera aux usagers, mais modifiera également leur rapport à la voie ferrée. Aujourd’hui, à Yangon, on marche sur les rails, on borde les voies de potagers, on se restaure dans le train et on fait son marché sur le quai. Sur les voies de la Yangon Circular Railway, la lenteur a été un « catalyseur de vie ». Elle a permis aux Yangonites de s’approprier l’emprise ferroviaire, qui s’est transformée en un espace habité. Aujourd’hui l’équilibre fragile qui permet aux hommes et aux machines de se partager harmonieusement cette voie ferrée, s’apprête à être bousculé. En somme, en prenant de la vitesse, les trains de la Circular Railway pourraient aussi perdre une part de ce qui fait leur unicité et leur identité.

Ce cas spécifique reflète ce qui se produit à l’échelle de la ville depuis quelques années. La volonté de changer l’image de Yangon, pour tendre vers une cité plus moderne et réglementée, vient menacer la continuité de pratiques spatiales et formes d’occupation de l’espace public, pourtant profondément ancrées. Ces changements, qui se sont multipliés et accélérés, viennent brusquer le train-train quotidien des habitants de cette future mégacité.

Les événements du 1er février ont stoppé net cet élan modernisateur. Depuis le coup militaire, les grues de chantier sont à l’arrêt. À l’image des autres villes, Yangon est paralysée et sa population s’est mobilisée pour réclamer la libération des représentants pour lesquels le peuple a voté. Le tempo de la ville a changé, à présent rythmé par des manifestations en journée, un couvre-feu à vingt heures et des représailles nocturnes menées par l’armée. L’avenir du pays est incertain et la direction que pourrait prendre le développement de Yangon, sous ce gouvernement imposé, est indéterminée.

La ville connaîtra-t-elle une nouvelle période d’isolement et de déclin précipité, comme ce fut le cas après le coup d’État orchestré par le général Ne win en 1962 ? Ou continuera-t-elle sa course effrénée, pour tenter de rattraper son retard sur les pays dit “ développés” ?

Pour l’instant, tout comme ces questions, la temporalité de Yangon reste en suspens.

Notes


  1. L’indépendance de la Birmanie est déclarée en 1948, marquant la fin de l’occupation britannique et japonaise. 

  2. Respectivement 6 et 18 centimes d’euros. 

  3. Selon les données de la Myanma Railways, organisme étatique chargé de la gestion des chemins de fers. 

  4. Des immeubles collectifs construits dans les années 50 et 60, pour répondre à une importante demande en logements. On les reconnaît à leurs façades en béton dénuées d’ornements, qui contrastent avec celles des édifices coloniaux. 

  5. Section 73 de la Rail Carrier Law. 

  6. Environ 18 euros. 

  7. WA, Phoe. Victims on the trains. Myanmar Times. le 24 août 2018. URL: https://www.mmtimes.com/news/victims-trains.html 

  8. Le pays a traversé une période de forte récession pendant la dictature de Ne Win (1962-1988). Les années 90 ont marqué le début d’une vague de nouvelles constructions, qui s’est intensifiée après 2011.