#6

Paul Citron, les temps de l'urbanisme durable

cycle d'entretiens UrbaTime

À travers ses activités, Paul Citron encourage le détournement des temps morts du projet urbain à des fins solidaires et leur transformation en outils d'expérimentation, de planification ou de programmation. Il invite à reconsidérer la binarité des relations entre le temporaire et le pérenne, la gestion et le projet, les habitants et les experts, pour améliorer en profondeur la fabrique urbaine.

Propos recueillis par Sandra Mallet et Arnaud Mège, dans le cadre d’une série d’entretiens avec cinq « théoriciens », afin de mettre en lumière leur point de vue et leurs idées sur les enjeux relatifs au temps en urbanisme. Ce travail s’inscrit au cœur du programme de recherche « UrbaTime. Les temps de l’urbanisme durable » qui réunit une équipe de chercheurs en aménagement de l’espace et urbanisme, en géographie et en sociologie. Chaque entretien vient nourrir la réflexion et entamer des analyses, définies dans l’axe 1 du programme, dédié à l’étude de l’élaboration et de la circulation des savoirs sur le temps en urbanisme.

La question du temps était-elle présente dans votre parcours de formation ?

Je me la suis appropriée dans mon mémoire de Master I sur Henri Lefebvre. Il s’agissait de comprendre en quoi ses théories pouvaient éclairer la production de la ville à la fin des années 2000. Et Lefebvre a clairement un discours sur le temps. Il décrit dans La Production de l’Espace (1974) la manière dont la réappropriation du temps peut être un vecteur d’émancipation, de renouvellement libérateur de notre rapport avec un espace aliéné par les rapports sociaux.

la question du temps est devenue centrale dans ma pratique d’urbaniste

Durant mon doctorat, la question de la temporalité à laquelle interviennent les acteurs de la production urbaine reste importante. Dans la mesure où les échelles spatiales d’intervention des promoteurs s’élargissent, ils étendent aussi leurs horizons et leurs temporalités d’intervention. On a traditionnellement une vision binaire ou un peu caricaturale, dans laquelle les acteurs publics sont ceux du long terme et les acteurs privés, ceux du court terme. Or, finalement, sur les grands projets d’aménagement privés, les horizons temporels se croisent, et les acteurs privés peuvent réfléchir à plus long terme que des acteurs publics centrés sur l’échelle de leur mandat. J’ai vu un promoteur aller jusqu’à arrêter des négociations avec un acteur public trop gourmand dans les cahiers des charges qu’il voulait imposer, en disant à ses équipes : « on arrête, de toutes façons les élections c’est dans un an, on négociera avec les suivants ». J’ai donc pu décrire comment la maîtrise du temps long passe parfois dans le camp de l’acteur privé.
Par la suite, donc lorsque l’on a fondé Plateau Urbain sur l’idée de Simon Laisney, effectivement, la question du temps est devenue centrale dans ma pratique d’urbaniste.

Vous avez aussi créé La Preuve par 7 ?

La création de la Preuve par 7 est une idée de Patrick Bouchain qui date de 2017, à la suite de la loi LCAP sur le « Permis de faire », dont les décrets d’applications n’étaient pas à la hauteur de ses enjeux. Plutôt que de faire une loi-cadre sur l’expérimentation pour laquelle les acteurs publics n’étaient pas prêts, nous avons proposé aux ministères de la Culture et de la Cohésion des territoires, ainsi qu’à la Fondation de France, de financer une démarche qui inversait en quelque sorte la charge de la preuve. L’idée est d’expérimenter de nouvelles manières de faire la ville, sur une dizaine de terrains, pour déceler les blocages qui peuvent se faire jour dans les projets que l’on suit, et pouvoir ensuite influencer la loi. La Preuve par 7, c’est l’idée que la loi doit partir du terrain et de l’expérimentation, comme une réflexion en marchant qui porterait sur l’évolution des normes et des pratiques en architecture et urbanisme.

En quoi la question du temps paraît-elle essentielle aujourd’hui en urbanisme ? Qu’est ce qui se joue en matière de temps ?

L’anthropologue anglaise Simone Abram écrit que l’urbanisme est une promesse sur l’avenir. La question du temps est donc toujours en lien avec l’idée d’urbanisme et de planification ou de projet. Mais au-delà du fait que l’urbanisme est par définition une projection dans le temps, il me semble que l’on fait face à une sorte d’accélération de l’histoire depuis quelques décennies et qu’il est de plus en plus difficile d’anticiper à cinq ou dix ans la forme ou le fonctionnement des espaces urbains. Il me semble que les besoins de nos villes évoluent désormais plus vite que leur réalisation, et cela remet en cause beaucoup de nos pratiques en tant qu’urbanistes.

tout ce que l’on fait procède de l’utilisation, voire même du détournement de temporalités [qui] paraissent à la fois incompressibles et inutiles aux acteurs avec lesquels on travaille

La bonne nouvelle, c’est qu’on a de plus en plus les outils pour utiliser des temporalités urbaines qui paraissaient inutilisables il y a encore dix ou vingt ans. Plutôt que le temps, c’est le mix entre différentes temporalités qui m’intéresse dans ma pratique. C’est-à-dire : comment est-ce que le temps court, le temps de la vie quotidienne, peut être un outil pour réfléchir au temps long de la planification ou du projet urbain ? Cette possibilité d’utiliser le temps court comme un support pour penser en actes la programmation des espaces urbains existait peut-être au XXe siècle, mais quelqu’un comme Delouvrier n’aurait pas pu se le permettre autant que maintenant (outre le fait que ce n’était pas vraiment la tendance). Le rapport au temps se dilate en quelque sorte, pour une large catégorie d’urbains, et notre accès collectif à l’information nous permet de proposer des usages urbains auparavant inaccessibles. Ce qui m’intéresse, c’est bien cette mise en perspective du temps long par rapport à une pratique du temps court.

Quelle est la place du temps dans votre pratique professionnelle ?

C’est assez rare, je pense, dans une pratique d’urbaniste, de considérer le temps comme un élément aussi essentiel et immédiat qu’il l’est pour nous.

Plateau Urbain a contribué à populariser quelque chose qui existe depuis toujours, qui s’appelle l’« urbanisme temporaire » ou « transitoire ». À travers les occupations temporaires de bâtiment, l’expérience du temps court permet de démontrer que les usages solidaires ou alternatifs d’un espace sont pertinents sur le temps long. La place du temps dans ma pratique professionnelle est donc essentielle, dans la mesure où tout ce que l’on fait procède de l’utilisation, voire même du détournement de temporalités. Ces temporalités paraissent à la fois incompressibles et inutiles aux acteurs avec lesquels on travaille. En utilisant cette temporalité à des fins solidaires, nous donnons une valeur d’usage à des lieux réputés dépourvus de valeur d’échange. Pourtant, comme il s’agit d’un temps donné, il y a aussi une course contre la montre quand on monte des projets parce que si on met six mois à monter un projet qui doit durer un an et demi, on perd 30% du temps qui nous est dévolu, et donc 30% de son utilité sociale. Il y a donc une organisation nécessaire pour optimiser les durées de montage des projets et de négociation.

ils permettent de faire sortir des usages, des expériences, des moments de vie qui n’auraient pas pu émerger dans une temporalité plus diffuse

Cette pratique urbanistique est ainsi assez différente des pratiques classiques. Pour la planification d’un réseau de transport, on se projette à quinze ans. Pour la planification d’un projet urbain, ça va être cinq ans. Une opération immobilière sort en trois ans, si on compte les études préalables. Nous, on fait sortir des opérations en un mois, un mois et demi. Cela a un côté tout à fait excitant, grisant aussi, parce que l’on arrive à se reconnaître, à se projeter directement dans ce que l’on fait en tant qu’urbaniste. Cela plaît énormément aux élus car ils arrivent ainsi à voir tout de suite les conséquences de leurs décisions. Cela permet aussi aux citadins de se réapproprier la temporalité de l’urbanisme. Cette temporalité est enfin très appropriable pour les gens qui occupent nos bâtiments. Au moment où je vous parle, il y a des gens qui sont en train de visiter nos plateaux dans une des tours Mercuriales, à la périphérie de Paris et pour laquelle on a signé il y a deux semaines un bail précaire. Les gens qui sont en train de visiter ces locaux, ce matin, s’installeront dès la semaine prochaine dans leurs nouveaux bureaux. Pour reprendre le mot de Marine Mazel, les espaces d’occupation temporaire agissent comme une scansion lacanienne, c’est-à-dire qu’ils permettent de faire sortir des usages, des expériences, des moments de vie qui n’auraient pas pu émerger dans une temporalité plus diffuse.

Vous évoquiez le temps long et les actions que vous menez sur un temps court. Comment s’articulent ces temporalités sur le temps plus long du projet urbain ?

D’une part, il arrive que les activités que l’on mène, que les usages que l’on propose de manière temporaire, comme des parenthèses dans la ville traditionnelle, aient une légitimité territoriale, sociale, politique, tellement évidente, que le propriétaire – souvent public – en tire les conséquences pour faire évoluer sa programmation et changer le projet urbain futur. Ici, le court terme influence le long terme.

on ne peut pas opposer le temporaire et le pérenne de manière binaire

L’exemple le plus classique est celui des Grands Voisins. En occupant temporairement un hôpital désaffecté dans le 14e arrondissement de Paris, en y mettant des structures de l’ESS, des centres d’hébergement d’urgence, un café-restaurant, on a fait évoluer le programme puisque la Mairie de Paris a intégré ces usages dans le futur écoquartier. Il intégrera des espaces d’activités pour des structures de l’ESS, un hôtel social et un café-restaurant dans le bâtiment où on avait initialement implanté ce café.

Autre exemple, celui de Bruneseau, projet immobilier privé de 100 000 m² dans le 13e arrondissement de Paris. Les promoteurs nous ont demandé pendant le concours de faire une proposition pour orchestrer la préfiguration du quartier. On a alors proposé qu’ils consacrent 1% du chiffre d’affaires total de l’opération immobilière à la préfiguration, ce qui représente plusieurs millions d’euros. Avec une partie de cet argent, nous avons entrepris de racheter un bâtiment de 4000 m² présent sur le site, afin que les usages présents durant la phase temporaire puissent perdurer de manière pérenne. La propriété du bâtiment reviendra à une SCIC locale créée pour l’occasion. Dans ce projet, le 1% du budget temporaire permet donc d’acquérir 4% des surfaces pérennes. D’autre part, on a fait grâce à ce budget un programme de préfiguration sur sept ans… Sept ans, si on estime qu’un projet immobilier s’amortit sur environ quarante ans, c’est plus de 15% du temps du projet. Finalement, on a transformé la commande initiale qui était de faire de la préfiguration, pour laisser une empreinte pérenne sur le projet. L’argent initialement dédié à l’urbanisme temporaire sera donc utilisé aussi pour pérenniser les usages et les personnes qui s’implanteront dans le quartier pendant les premières années. C’est une autre manière d’influer sur le temps long, en prenant appui sur le temps court et la préfiguration.

C’est comme cela aussi, en réutilisant l’existant et en le détournant, en quelque sorte, que l’on arrive à réfléchir à d’autres temporalités

Cet exemple montre bien que l’on ne peut pas opposer le temporaire et le pérenne de manière binaire. La pérennité est censée ne jamais s’arrêter, alors que le temporaire c’est quelque chose qui est censé avoir une durée de vie définie. À partir de combien de temps quelque chose de temporaire devient pérenne ? La Tour Eiffel était censée être démontée après quelques années, et elle est devenue le symbole d’un Paris intemporel… En réalité, certaines occupations temporaires comme le 6B durent depuis plus de dix ans, alors qu’on démolit aujourd’hui des immeubles de bureaux construits à la fin des années 2000, car ils ne correspondent plus aux attentes du marché.

Cette fusion des temporalités s’applique-t-elle à vos projets eux-mêmes ?

Lorsque l’on fait de la programmation ouverte, on prône des méthodes de projets pour arriver à définir ce que doit être un futur bâtiment ou un futur espace urbain. On peut, dans le cadre de cette programmation, commencer par intervenir de manière foraine, très légère, sur place pour tester les usages, tester la taille que doit avoir telle ou telle programmation, réfléchir en actes et pas de manière théorique à ce que pourrait être le futur lieu. On fait ça, par exemple, à Mayotte avec La Preuve par 7. Plutôt que de détruire une ancienne MJC pour y construire un bâtiment neuf pour une salle de concert, on réutilise cette salle pour y faire des événements qui vont réorienter la construction d’un futur lieu de diffusion des pratiques musicales. C’est comme cela aussi, en réutilisant l’existant et en le détournant, en quelque sorte, que l’on arrive à réfléchir à d’autres temporalités, en se réappropriant le fonctionnement très quotidien de la ville pour penser le projet.

Il y a classiquement une opposition entre la gestion et le projet. Nous essayons au contraire de fusionner les deux. C’est aussi une histoire de temporalité et une histoire de rapport au temps. Si on arrête d’opposer le temps de la planification et le temps de la gestion, si on arrête d’opposer le moment du projet et le moment de la fin du projet, cela permet aussi de se réapproprier notre rapport au temps et d’arrêter de le subir comme une contrainte perpétuelle. Tout fonctionne aujourd’hui comme s’il y avait d’une part le temps du projet urbain qui était le temps des experts, et d’autre part le temps de la ville qui était le temps des citadins. Nous pensons que mêler les deux permet d’améliorer l’ensemble.

Et pour aller plus loin sur les outils, je pense aux outils juridiques, par exemple.

On est beaucoup plus souvent bloqués par la culture professionnelle des acteurs, que par le manque d’outils juridiques. On peut aujourd’hui faire beaucoup de choses avec le corpus d’outils existant.

Vous avez commencé à évoquer des références théoriques qui vous aident à penser cette question du temps. Avez-vous d’autres références ? D’autres références aussi en matière de projets urbains, d’actions sur la ville ?

En réalité, la théorisation arrive toujours dans un second temps. On n’est pas partis d’Henri Lefebvre pour fonder Plateau Urbain, ni de Mille Plateaux1. Il y a peu, on faisait référence à Damasio, avec son idée d’archipels. Cela aide à penser une société dans laquelle des gens se regroupent autour de lieux et de valeurs. Plutôt que se situer dans un grand tout, qui serait une nation, un parti politique ou un syndicat, on se projette dans différents projets et espaces, tous différents, expérimentaux, imparfaits et qui se mettent en réseaux. Tous les acteurs de l’urbanisme solidaire se sentent appartenir à un mouvement politique qui ne se définit pas comme tel. On ne ressent pas la nécessité de se réclamer d’un mouvement politique pour faire de la politique. On compose avec le politique en restant en dehors des schémas traditionnels, en dehors ou juste à côté, tout contre le politique.

extraire ces espaces du marché pour leur donner une utilité sociétale, c’est en quelque sorte les mettre hors du temps

Si l’on arrive à faire des choses plus généreuses que des programmes immobiliers classiques, c’est parce que l’on ne paie pas de loyers et que, par conséquent, l’équation économique est toute autre. Finalement, ils se passionnent pour des choses qui sont incompatibles avec leurs propres contraintes économiques. Ça, c’est un peu la base d’une approche marxienne. Selon Lefebvre, au cours du XXe siècle, l’aliénation à travers la marchandise s’est transformée en une aliénation qui se lit dans notre rapport à l’espace. Il explique qu’en se réappropriant le temps, et donc en laissant l’espace aliéné à ses détenteurs, aux capitalistes, que l’on pourra se libérer de cette aliénation à l’espace.

L’urbanisme temporaire c’est donc une manière de travailler dans les marges, dans des interstices temporels, partout où il n’y a pas d’aliénation à l’espace parce qu’il n’y a pas d’attente économique à générer de la rente foncière dans ces espaces transitoires. C’est au sein de ces espaces transitoires que l’on va pouvoir inventer des nouvelles formes de vie, de production, de rapports sociaux. Quand on mélange de l’hébergement d’urgence avec des parisiens stylés qui font des start-up, des associations, ou de l’artisanat, c’est souvent pour la dernière fois et cet espace sera ensuite réinvesti par des logiques classiques. Mais, c’est une manière de donner une place à des gens qui inventent les bases d’une transition sociétale. En se réappropriant ces espaces, on parvient à générer une pratique politique de l’espace. Il y a donc un détour par le temps pour peser sur l’espace. Nous militons pour généraliser ce type de pratiques. Nous proposons une loi qui impose que 20% des espaces de bureaux et d’activités au sein d’un territoire soient loués au prix des charges et dédiés à des acteurs de la transition sociale, écologique : extraire ces espaces du marché pour leur donner une utilité sociétale, c’est en quelque sorte les mettre hors du temps.


Pour citer cet article
Paul Citron, « Paul Citron, les temps de l’urbanisme durable : cycle d’entretiens UrbaTime », Revue Sur-Mesure [En ligne], 6| 2021, mis en ligne le 24/06/2021, URL : http://www.revuesurmesure.fr/issues/battre-aux-rythmes-de-la-ville/paul-citron-les-temps-de-l-urbanisme-durable

Note


  1. Deleuze, G. et Gattari, F. (1980), Capitalisme et schizophrénie : Mille Plateaux, Paris, Minuit, 648 p.