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Vacances accélérées

rythmes et répercussions du city-trip

Designer graphique et artiste, Sophie Czich s'intéresse à l'influence du néolibéralisme sur les rythmes du quotidien. Elle nous emmène dans un voyage au cœur des « city-trips ». Produits de rythmes effrénés et de modes de vie consommateurs, ces séjours urbains en pleine croissance impactent l’immobilier, les commerces et les vies de quartiers.

« Une escapade à Barcelone », un « week-end berlinois », « deux jours à Bruxelles » : le city-trip, terme communément utilisé pour décrire le tourisme urbain de courte durée, est devenu une facette importante de l’industrie du tourisme. Souvent loin d’un interlude apaisant, qu’est-ce que ces voyages disent de nos rythmes de vie et de nos façons de visiter les villes ? Les contraintes et pressions économiques qui façonnent ces expériences sont ancrées dans l’accélération de nos quotidiens, tant à l’échelle de l’individu que des villes. Quels sont les impacts sur la vie locale, les équilibres urbains et les rythmes des habitants ?

Le temps des vacances

« Les voyages forment la jeunesse », comme le veut le proverbe. Les loisirs en général, et les voyages en particulier, sont généralement valorisés pour tout ce qu’ils apportent de richesse culturelle, rencontres et moments inoubliables. Ces moments sont supposément libérés de toute quête de productivité liée au rythme quotidien : une période hors du temps. Le tourisme représente la récompense bien méritée après plusieurs mois de travail.

le voyage est souvent accompagné d’une forme de pression qui fait écho au rythme du quotidien : comment profiter « le plus possible » d’une destination ?

Si le voyage a toujours existé, l’idée de tourisme se développe à partir du XVIIème siècle. Le Gran Tour en particulier, était un voyage initiatique qui pouvait prendre des années, passage obligé pour l’élite de la jeunesse aristocratique européenne1. Le tourisme a depuis bien évolué, intrinsèquement lié aux transformations économiques, sociales et technologiques de nos sociétés. En France, les vacances sont devenues accessibles à une plus grande part de la population, notamment grâce aux avancées sociales des années 1950 et 602. Avec la popularisation des vacances et l’allongement progressif des congés payés, le temps de loisirs a été progressivement planifié, standardisé. Il est devenu une soupape de décompression pour les actifs, mais aussi un nouveau marché de consommateurs et consommatrices. Loin du mythe de l’évasion, le temps réservé aux loisirs s’est largement intégré à la logique de production et de consommation3.

Aujourd’hui, pour beaucoup, les vacances – quand il y en a – sont attendues soit telle une bouée de sauvetage, instant de répit dans un océan de stress et de pression, soit comme la maigre consolation d’un quotidien désenchanté4. Quand nous n’atteignons pas les vacances dans un état d’épuisement, le voyage est souvent accompagné d’une forme de pression qui fait écho au rythme du quotidien : comment profiter « le plus possible » d’une destination ? Comment voir tout ce qui est à voir en un minimum de temps ? Comment profiter au maximum de l’interlude que nous avons gagné ?

Mécaniques et marketing du city-trip

Dans un quotidien sous pression, le city-trip a l’atout indéniable de pouvoir s’insérer dans un emploi du temps déjà bien rempli. De nombreux facteurs expliquent la popularité de ce format de voyage. Il y a d’abord la nécessité et l’intérêt de partir facilement et à bas prix, pour de courtes pauses. Le développement des vols charters a été un élément clé pour l’industrie : en quelques années, des métropoles de toute l’Europe sont devenues accessibles à un tarif défiant toute concurrence. En parallèle, la flexibilisation et précarisation du travail ont complexifié l’organisation de vacances plus longues. Il devient plus prudent et moins cher de partir pendant un long week-end, sans avoir à poser plusieurs jours de congés. Le développement des technologies de communication, d’applications et de plateformes dédiées jouent quant à elles un rôle primordial dans l’organisation rapide et facile des city-trips, transformé en un produit instantané facile à consommer et évaluer.

voyager de cette façon en dit long sur notre rapport au temps : besoin d’instantanéité, agenda borné par de stricts impératifs économiques, optimisation constante et consommation immédiate

Ainsi, personne ne part en week-end dans une ville sans avoir une idée préconçue de ce que ce moment apportera. Il suffit d’imaginer un week-end à Venise, Rome ou Amsterdam pour que l’imaginaire soit bombardé de lieux iconiques, d’expériences particulières mais calibrées : vie nocturne, nourriture, monuments incontournables… Les risques de se tromper sont faibles lorsqu’un récit dominant de ce que représente un lieu est répété et amplifié constamment. Ce récit est promis au public avant même le début du voyage. Durant le trajet, l’aéroport offre une dose de culture « locale » marchandisée, un ensemble de références émotionnelles habilement communiquées, odes à l’expérience fantasmée bientôt atteinte5. Tout au long du city-trip, le récit calibré est rappelé aux regards à travers les magasins, images, boutiques de souvenirs, publicités et logos. Sur les réseaux sociaux et sites spécialisés, l’expérience individuelle elle-même est directement documentée, notée et partagée en ligne, amplifiant à nouveau sa standardisation.

Quand l’efficacité fait partie du voyage

Le city-trip peut être perçu comme une tentative d’échapper au tempo de son propre quotidien, comme un désir de renouveau et de dépaysement, mais sa durée et son intensité en font de facto une expérience rapide, accélérée. Voyager de cette façon en dit long sur notre rapport au temps : besoin d’instantanéité, agenda borné par de stricts impératifs économiques, optimisation constante et consommation immédiate. Une logique d’efficacité imprègne ces voyages6. En un week-end, il y a peu de temps pour tirer parti au maximum d’une ville. Il s’agit alors de ne pas perdre son temps – expression qui en elle-même évoque ce sentiment d’urgence et de rareté – ni en se perdant au hasard des rues, ni en attendant trop longtemps dans une file d’attente pour une visite, ni par manque d’organisation. Ce voyage sur un week-end est un investissement personnel pour se divertir et se cultiver qui est encouragé par nos normes sociales : il doit être autant rentabilisé que possible. Si le séjour n’est pas à la hauteur des espérances, on court le risque de retourner frustré à son quotidien.

Image optimisée et course à l’authenticité

Le tourisme est un marché lucratif7 et le tourisme urbain est un segment particulièrement dynamique, justifiant une forte compétition entre les villes8. Pour conserver ou développer sa part du marché, l’authenticité et l’originalité d’une ville sont des éléments clés9. Une image de marque accompagne désormais toute métropole et dépeint chaque lieu comme destination idéale.

la location de logements pour de courts séjours […] a des répercussions directes sur les prix et la saturation du marché locatif, ainsi que sur la démographie des quartiers concernés

Illustrant cette course à l’attractivité, le site promotionnel officiel d’Amsterdam liste les catégories dans lesquelles la ville se classe parmi les meilleures10. Cet élément prend place dans le contexte général de la campagne « I amsterdam », lancée en 2004 par la municipalité pour renouveler l’image de la ville. Cette opération marketing a porté ses fruits d’un point de vue économique, assurant à la ville une source de revenus importante11. Cœur de la communication de l’office du tourisme, les lettres géantes qui formaient le fameux « I amsterdam » devant le Rijksmuseum ont finalement été retirées de leur emplacement iconique en 2018 car elles « réduisait la ville à être l’arrière-plan d’une campagne marketing », selon la municipalité12. En quelques années, cette intervention urbaine était devenue un symbole du sur-tourisme largement décrié13. Face à la pression que le tourisme exerce sur les villes et leurs populations, certaines commencent peu à peu à prendre des mesures pour modérer l’afflux de visiteurs.

Un rythme qui écrase les équilibres locaux

Amsterdam, Barcelone, Venise ou Budapest : de nombreuses villes font face à l’omniprésence du rythme touristique, et aux réactions des populations locales qui se sentent étouffées par cette industrie14. En plus de l’impact quantitatif des vagues de touristes, les effets qualitatifs sur l’écosystème urbain sont critiqués15. Le marché de l’immobilier, par exemple, est reconfiguré par le tourisme accéléré décrit précédemment. Grâce au développement de certaines plateformes comme Airbnb, la location de logements pour de courts séjours représente désormais une part importante du marché de la location touristique. Cela a des répercussions directes sur les prix et la saturation du marché locatif, ainsi que sur la démographie des quartiers concernés. Dès lors, « l’Airbnbfication » de l’espace résidentiel a aussi des conséquences sur le développement économique des quartiers les plus touristiques, où les commerces de proximité sont remplacés par des boutiques de souvenirs ou des cafés huppés16.

alors que nos villes sont souvent faites pour passer sans s’arrêter, comment peut-on réinventer les temporalités de l’accueil ?

La difficulté de trouver une entente entre rythme touristique et rythmes du quotidien se retrouve aussi dans d’autres situations : espaces publics bondés, dégradations des lieux, incivilités ou nuisances sonores sont autant d’effets négatifs du tourisme de masse communément observés17. Ces dynamiques mènent parfois à la muséification de certaines parties des villes, où le champ est laissé libre aux touristes tandis que les habitant.e.s préfèrent s’en aller, périodiquement ou à long terme. Le tourisme urbain promeut, produit et nourrit une perception particulière de la ville. Un rythme de consommation de l’espace, de biens et de services prend le dessus, devient prépondérant tel le larsen d’un instrument de musique.

Moments suspendus et hospitalité

Cette dernière année, l’impact du Covid19 sur Venise et son tourisme a été très médiatisé. Entre chute de la pollution et ville déserte, le silence soudain de cette industrie a marqué les esprits. Il a montré par contraste le poids économique, urbain et sociologique du tourisme de masse.

À travers l’observation du tempo des city-trips, ce sont de nos quotidiens accélérés dont il est question. Au cœur de cette problématique de rythme, la valeur manquante ne serait-elle pas celle de l’hospitalité ? Le terme « hôte » fait référence à la fois à la personne qui reçoit et à celle qui est invitée. À sa manière, ce mot suggère que l’important se trouve dans la relation, dans l’attention portée par les deux parties. Et pour se faire, c’est bien de temps dont on a besoin. Du temps qui puisse être passé à flâner, à se laisser surprendre, à s’attarder dans une discussion. Du temps suspendu pour que l’on se situe et considère notre rapport aux hôtes, leurs habitudes et leur environnement. Alors que nos villes sont souvent faites pour passer sans s’arrêter, comment peut-on réinventer les temporalités de l’accueil ?


Pour citer cet article
Sophie Czich, « Visite en accéléré : rythmes et répercussions du city-trip », Revue Sur-Mesure [En ligne], 6| 2021, mis en ligne le 22/04/2021, URL : http://revuesurmesure.fr/issues/battre-aux-rythmes-de-la-ville/vacances-accelerees

Notes


  1. Guibert, C. Réau, B., “Des loisirs à la chaîne”, Dossier “Tourisme, année zéro”, dans Le Monde diplomatique, 1er juillet 2020.
    https://www.monde-diplomatique.fr/2020/07/GUIBERT/61952

  2. ll est cependant nécessaire de rappeler que le tourisme est un privilège loin d’être accessible universellement. Observatoire des inégalités, étude “Quatre Français sur dix ne partent pas en vacances”. https://www.inegalites.fr/Quatre-Francais-sur-dix-ne-partent-pas-en-vacances 

  3. Christin, R., Manuel de l’antitourisme, Montréal, Éditions Écosociété, 2010.
    http://banq.pretnumerique.ca/accueil/isbn/9782897191450. 32  

  4. Chollet, M., Chez soi : une odyssée de l’espace domestique, Paris, La Découverte, 2015, pp - 125-137.  

  5. Koolhaas, R., Mau, B. Sigler, J. Werlemann, H. and Office for Metropolitan Architecture, eds. Small, Medium, Large, Extra-Large: Office for Metropolitan Architecture, Rem Koolhaas, and Bruce Mau, 2nd ed, New York, N.Y, Monacelli Press, 1998. 

  6. Bock, K., “The Changing Nature of City Tourism and Its Possible Implications for the Future of Cities” dans European Journal of Futures Research 3, no. 1, décembre 2015: 1–8. https://doi.org/10.1007/s40309-015-0078-5 

  7. 10,3% du PIB mondial est généré par le tourisme d’après le World Travel and Tourism Council, “Economic Impact Reports”. https://wttc.org/Research/Economic-Impact 

  8. Entre 2007 et 2017, le tourisme urbain international a connu une croissance quatre fois supérieure à l’ensemble du marché touristique. ITB Berlin and IPK International. “World Travel Trends 2018/2019.” Berlin, 2018.  

  9. Le géographe et économiste David Harvey a produit une recherche considérable pour penser le rapport entre les villes, l’urbanisation et le capitalisme. Dans son ouvrage Villes rebelles, il aborde le rôle de caractéristiques distinctives, symboliques, qui assurent à un acteur économique un profit reposant sur cette particularité.
    Voir Harvey, D., Villes rebelles : du droit à la ville à la révolution urbaine, traduit par Demange, O. Paris, Buchet-Chastel, 2015 

  10. Entre autres, Amsterdam est présentée par l’Office du tourisme de la Ville d’Amsterdam parmi les meilleures “capitale pour startups”, “l’un des meilleurs écosystèmes technologiques d’Europe”, “ville la plus sûre d’Europe”, dans “l’un des pays les plus heureux au monde” : I amsterdam. “AMS in Numbers 2019-2020”. Page consultée le 12 novembre 2020, https://www.iamsterdam.com:443/en/business/why-amsterdam/ams-in-numbers

  11. En 2017, l’industrie touristique générait 2,7 milliards d’euros, soit 4,5% de l’économie amstellodamoise.
    M. Couzy, “Toerisme levert Amsterdam 2,7 miljard aan welvaart op” dans Het Parool, 19 octobre 2017. https://www.parool.nl/gs-ba526e4e.  

  12. Dickinson, G., “The ‘I Amsterdam’ Sign – a ‘Symbol of Mindless Mass Tourism’ – Has Been Removed” dans The Telegraph, 4 décembre 2018. https://www.telegraph.co.uk/travel/news/i-amsterdam-sign-removed/.  

  13. Voir par exemple ces deux articles de presse :
    “Amsterdammers v Tourists: ‘It’s Worst When They Throw up in Your Plant Box” dans The Guardian, 1er novembre 2017. http://www.theguardian.com/cities/2017/nov/01/amsterdam-tourists-worst.
    “Tourisme de masse. Amsterdam ne veut pas connaître le triste sort de Venise” dans Courrier international, 10 août 2018. https://www.courrierinternational.com/article/tourisme-de-masse-amsterdam-ne-veut-pas-connaitre-le-triste-sort-de-venise

  14. « Catalans go home : el grito de un grupo de jóvenes contra la crisis habitacional en Barcelona » dans El Mundo, 20 juin 2017. https://www.elmundo.es/f5/comparte/2017/06/20/5947fbca268e3e455a8b45c0.html.  

  15. Koens, K., Postma, A., Papp, B., “Is Overtourism Overused? Understanding the Impact of Tourism in a City Context” dans Sustainability 10, no. 12, décembre 2018, 4384. https://doi.org/10.3390/su10124384 

  16. Mermet, A.-C., Söderström, O., “Airbnb - Urbanisme de Plateformes et Reconfigurations Urbaines” dans Le Capital Dans La Cité: Une Encyclopédie Critique de La Ville, Paris, Amsterdam, 2020. 53-64 

  17. Koens, K., Postma, A., Papp, B., op cit.