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Habiter, des désirs au projet

Dessins habités

les représentations conventionnelles

À l’inverse des illustrations « réalistes » des projets architecturaux, ce travail valorise les indéterminations, les incertitudes. Les partis pris graphiques tentent de révéler les lacunes de cette utopie moderne comme autant d’imaginaires pour habiter les lieux. La ville sous un autre angle.

Pour un concepteur, projeter l’habitat, et plus précisément les modes d’habiter, pose la question plus générale de la capacité d’un projet - de ville, de quartier, de logement - à saisir la somme de nos aspirations personnelles. Mais l’architecte, l’urbaniste ou l’aménageur, peut-il tout anticiper dans son projet ? La question sous-entend un non : trop de complexité, trop d’indétermination. Pourtant, invariablement, nous anticipons afin de contrôler les aléas qui peuvent survenir dans la vie future du projet et nous cherchons à intégrer les indéterminations comme une donnée même du projet.

La réponse du concepteur est forcément imparfaite. C’est cette réponse lacunaire qui m’intéresse. Les lieux de l’indétermination sont des espaces vierges, fertiles pour l’imaginaire. Ce sont ces lieux que je tente de révéler, en donnant une lecture sensible et graphique.

Michel de Certeau, auteur et philosophe, est pour cela une source d’inspiration. Pour lui, l’homme ordinaire se soustrait, en silence, à la raison technicienne, à la pensée organisationnelle globale, et cela par la ruse, les trouvailles, les mille et une pratiques, les petits pas. Il invente un quotidien (Michel de Certeau, L’invention du quotidien, 1990, Gallimard). Nous y sommes, l’invention, la liberté, la création sont dans les failles : travaillons la lacune !

Mon travail prend comme support une carte postale du quartier de la rue Baudelaire à Creil, dans l’Oise. Il est un exemple typique des grands ensembles construits après la Seconde Guerre mondiale. De nombreuses cartes postales ont étés faites à l’époque de leur construction. Elles traduisent la fierté et la foi que l’on portait en eux : scène de vie idéale, compositions centrées, qui en révèlent la géométrie stricte et réglée. Pourtant, aujourd’hui, nous connaissons l’échec de ces grandes opérations urbaines et l’ennui qu’elles peuvent susciter, que ce soit à vivre, à parcourir ou simplement à regarder.

C’est une ville issue d’une pensée globale, celle que Michel de Certeau a qualifiée de ville panorama, issue d’un discours utopique totalisant. Une ville pensée de haut, par un œil « démiurge » et qui, par essence, ne peut voir les pratiques au sol, ce que De Certeau appellera la « déviance des petit pas ». C’est en bas, dans les interstices et les failles, que les parcours personnels, les itinéraires individuels écrivent un récit que cet œil ne peut lire, entre les lignes du grand texte clair et rationnel du modèle.

« Le concepteur, le "dieux-voyeur" qui écrit cette fiction, se fait étranger de cet obscur entrelacs […]. Le réseau de ces écritures avançantes et croisées compose une histoire multiple sans auteur ni spectateur, formée en fragment de trajectoires et en altération d’espaces : par rapport au représentations totalisantes et imaginaires de l’œil, elle reste quotidiennement, indéfiniment autre. »

Mon travail ne cherche pas à faire le procès des grands ensembles. Il parle de ces altérations d’espaces, cet autre, ces lacunes que le projet architectural global ne peut saisir. Parce qu’elles sont vierges d’idéologie et de pensée architecturale, ces lacunes sont le lieu de l’imaginaire

À cette logique de projet, est liée une logique de représentation du projet : les représentations conventionnelles.

L’architecte manipule les représentations conventionnelles pour figurer dans le présent l’espace qu’il projette : le plan la coupe, l’élévation, la perspective. Ce sont les outils de la projection, et répondent à des règles précises et conventionnées. Mais ces outils ne peuvent pas tout montrer. Il y a des espaces manquants, des vides.

Des lacunes programmatiques aux lacunes graphiques, il n’y a qu’un pas. Comment les révéler ?

Par la juxtaposition des différentes vues, le plan, la coupe, l’élévation (…) et l’uniformisation du traitement graphique, des vides semblent apparaitre aux interstices et révèlent un espace aux contours nouveaux. Ici viennent se loger des formes architecturales aux géométries inattendues, des figures fictives, incongrues, illusoires et imaginées. De l’écart, au détournement, à l’invention d’un nouveau lieu, c’est un message positif de réappropriation infinie des espaces et de leur potentiel plastique que ce travail souhaite communiquer.