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L'habitat « libre » : pour une conception plus modulable de nos modes de vie

Jeune designer passionnée d'architecture et de ville, notre auteure dessine dans cet article, ses espoirs pour l'habitat de demain. Un habitat plus libre, agile et adaptable, à l'image des mutations sociétales actuelles, elles-mêmes inscrites dans un contexte de bouleversements technologiques, mais aussi animées par de nouvelles aspirations communes de solidarité et de partage.

Dans son utilisation courante, habiter est un verbe qui signifie « occuper habituellement un lieu », mais ce terme fait aussi référence au fait d’« être habité par … ». Ces définitions nous conduisent vers deux types d’espaces, le premier est ancré dans l’environnement réel ou physique tandis que le second fait appel à un espace mental. Pour habiter un espace, il faut donc y vivre mais aussi le façonner à son image.

L’habitat, et les différentes formes qu’il peut prendre, devrait donc être à l’image de nos sociétés : les populations sont de plus en plus nomades, influencées par le numériques, avec des vies privée et professionnelle toujours plus imbriquées. Les familles se recomposent, une frange toujours plus grande de la population vieilli, les échanges deviennent quasiment instantanés et nous tendons vers une ultra-personnalisation de nos modes de vie. En conséquence, les espaces que l’on habite, professionnels ou privés, devraient se transformer et devenir plus flexibles, plus libres.

Face à nos désirs de flexibilité, le partage dessine-t-il aujourd’hui de nouvelles solutions ?

De nouveaux besoins émergent et se confrontent à une fabrique de la ville - et de nos lieux de vie - encore trop souvent rigide et dépendante d’organisations complexes. Comment pouvons-nous imaginer un renouvellement de notre habitat et de ses méthodes de conception ? Face à nos désirs de flexibilité, le partage dessine-t-il aujourd’hui de nouvelles solutions ?

Une société habitée par le « co » ?

Alors qu’au XIXe siècle, le nombre d’habitants urbains atteignait les 75 millions … et nous serons plus de 6 milliards à habiter la ville en 20501. Les questions de « vivre-ensemble » et de solidarité sont des tendances fortes de nos sociétés. Dans l’univers professionnel, les bureaux se dessinent de plus en plus communautaires avec des espaces de co-working ou encore des open-spaces. Dans le champ du logement, le co-living est en vogue et se veut respectueux l’autonomie avec des parties privatives tout en valorisant l’aspect communauté.
Si cet esprit de collaboration est caractéristique d’une population jeune, l’âge moyen autour de ces pratiques ne cesse d’augmenter. D’après le site BlablaCar, l’âge moyen des utilisateurs du co-voiturage est passé de 29 à 34 ans en 5 ans, il en est de même pour la collocation qui se démocratise désormais chez les plus de 40 ans.

© OUIshare

Dans cette lignée du participatif, l’Économie Collaborative bouscule les modèles en place : considérée par beaucoup comme une démarche libre et alternative, cette économie du partage propose un modèle alternatif au consumérisme hérité du XXe siècle2. Depuis les années 2000, cette économie gagne du terrain, avec un fonctionnement basé sur l’usage et non plus sur la propriété. Intimement liée et nourrie par le développement du numérique dans nos quotidiens, elle est saisie par de nombreuses « start-ups » dont certaines choisissent d’investir plus particulièrement le domaine de l’habitat comme HappyRenting, Chez Nestor ou encore Illicopro.

Ces plateformes numériques influencent notre manière d’habiter avec une tendance à favoriser la mise en relation des individus.

Ces nouveaux services bousculent notre manière d’habiter et incitent à des réflexes participatifs. Ainsi, la start-up HappyRenting, permet à chaque locataire de noter son habitat, ce qui génère une véritable base de données sur le logement en question mais aussi une trace des différentes manières dont le logement a été habité. Illicopro est quant à lui un service permettant aux copropriétaires de s’auto-gérer et de s’affranchir ainsi des honoraires de syndic tout en promettant plus de transparence quant aux modalités de gestion. De nombreux autres services sont ainsi proposés pour améliorer notre quotidien comme par exemple, la livraison à domicile ou encore les applications de domotique.

Ces plateformes numériques influencent notre manière d’habiter avec une tendance à favoriser la mise en relation des individus. L’application Alerte Voisins3 - dont les maître-mots sont sécurité et partage - promeut une entraide entre voisins et une surveillance des logements, mais aussi la création d’une communauté et d’un climat de confiance entre personnes d’un même quartier. Dans la même lignée, l’application Mutum4 est un service qui permet de prêter tous types d’objets entre particuliers. Ces services défendent une plus grande flexibilité dans notre manière de vivre. À travers l’échange et l’entente, notre façon d’habiter se veut plus participative et conviviale.
Il faut bien entendu nuancer ce propos car la fracture numérique demeure bien réelle et une frange importante de la population n’a toujours pas accès à ces services connectés. Mais ces innovations laissent malgré tout entrevoir un véritable tournant dans nos habitudes et notre manière d’habiter.

L’affirmation de la discipline du design apporte de nouvelles pratiques dans la conception de la ville, en témoigne, le mouvement du Do It Yourself ou encore de la Culture Libre

Ces mutations urbaines et sociales ouvrent des questionnements et des champs d’interventions partagés par de nombreux concepteurs, que chacun aborde -selon son domaine- avec des réflexions et des pratiques différentes. Une diversité qui laisse transparaitre de nouvelles volontés de changement et une forme d’affranchissement dans la façon de construire l’espace public. Ce phénomène semble notamment renforcé par l’affirmation de la discipline du design qui apporte de nouvelles pratiques dans la conception de la ville. En témoigne, le mouvement du Do It Yourself5 ou encore de la Culture Libre6, tendances fortes issues chacunes du design, et qui favorisent l’acte de « co-création ».

Pour cela, une nouvelle forme d’idéation prend forme en privilégiant le processus, la manière de faire plutôt qu’une solution clé en main. L’intérêt d’une telle démarche réside dans la proposition d’une méthode, d’un fil conducteur que chacun peut s’approprier et dont chacun peut s’émanciper. Ceci rejoint les promesses de la culture libre et permet à chaque utilisateur d’apprendre la manière dont l’objet est « construit » afin de pouvoir le comprendre, l’améliorer puis le partager.

Dans sa thèse « Design Fluide », Louise Drulhe met en évidence la confrontation entre les logiciels libres et les logiciels propriétaires par la métaphore de l’habitat. Elle illustre par la même, ce que pourrait-être une conception « libre » de la ville face à un modèle aujourd’hui « fermé ».

Louise Drulhe, Design Fluide, Métaphore du logiciel propriétaire avec l’habitat // La suite Adobe est représentée par un hôtel dans lequel les habitants n’ont aucunes marge appropriation. [En ligne], http://louisedrulhe.fr/designfluide/#open-source

Louise Drulhe, Design Fluide, Métaphore du logiciel libre avec l’habitat // Les logiciels libres offrent une plus grande diversité et ainsi l’appropriation de l’espace est possible par les habitants, [En ligne], http://louisedrulhe.fr/designfluide/#open-source

Concevoir un habitat « libre »

Pleinement inspiré des valeurs de la culture libre présente dans le milieu du numérique, le projet Wikibuilding7 propose de la transposer dans la conception de l’habitat, à partir d’une méthode fondée sur les notions d’intelligence collective et d’innovation ouverte. Ce concept d’ Architecture as a platform8 met à disposition de chacun des moyens de contribuer (comme par exemple des plans en open source) et permet la mise en relation des différents acteurs du projet urbain et architectural. À l’image de Richard Stallman9 pour le logiciel libre, les concepteurs Wikibuilding énoncent quatre clés de « l’architecture libre » :

  • la co-construction : les dispositifs utilisés dans le projet sont collaboratifs et associent tous les acteurs du projet, de la société civile aux experts en urbanisme,
  • l’architecture des capabilités : la conception d’espaces modulables afin d’accompagner la vie des habitants dans le temps,
  • les Communs Urbains : la programmation met en place des espaces ouverts pour chacun, dont l’entretien est assuré par la communauté,
  • l’Open Source : les méthode et les plans sont disponibles librement10, dans une logique apprenante (s’inspirer, améliorer, faciliter).
    D’autre part, le projet Wikibuilding est alimenté par des rencontres physiques grâce à des hackathons, sortes de marathons créatifs empruntés à l’univers du développement informatique, qui vise à renforcer le caractère humain et collaboratif.

    © OUIshare

La première ville à avoir mis ce concept en œuvre est Paris avec le Wikibuilding.paris, qui a pris forme dans le cadre de l’Appel à projets urbains innovants Réinventer.paris. Situé dans le 13e arrondissement, l’espace sera composé de trois bâtiments et regroupe des logements, un lieu d’innovation et des bureaux dédiés aux problématiques de l’urbanisme collaboratif. Ces différents usages peuvent s’adapter à chacun des bâtiments de logements selon les usages et besoins des habitants qui habitent ces espaces.
Le concept, par sa médiatisation, a déjà pris une dimension internationale puisque la Chine et la Suisse se sont intéressées au projet pour construire un ensemble de bâtiments sous un mode projet Wikibuilding.

Il nous propose de ne plus penser la ville comme un bouquet de services

Le numérique donne les moyens d’un partage à plus grande échelle, ainsi le concept du Wikibuilding placé sous licence Creative Commons, renforce cette idée. En effet, face à la protection du droit d’auteur et grâce aux différents types de licences existantes, la licence Creative Commons, créée par Lawrence Lessig en 2011, propose une alternative aux licences restrictives et au copyright, étroitement liées au modèle économique classique mettant la propriété au cœur du système de valeur. Cette licence issue de la culture libre, permet de partager librement sa création et d’autoriser son utilisation et sa modification.
Ainsi un projet dont les plans, matériaux, dessins sont sous licence creative commons, devient un modèle que chacun peut enrichir, adapter à ses propres usages et aux contraintes imposées par son propre environnement. L’architecture devient alors flexible et libre, tout en s’appuyant sur des bases solides et des techniques innovantes conçues par les professionnels du projet.

Le projet Wikibuilding propose une nouvelle forme de collaboration autour d’un projet ancré dans la ville. Il nous propose de ne plus penser la ville comme un bouquet de services consommable par ceux qui le peuvent, mais plutôt comme un ensemble de situations, habiter devient un moment de vie.

© OUIshare

Ne pourrions-nous pas voir la ville « libre » comme un ensemble de possibilités, de situations et d’instants ?

Pour citer cet article
Morgane Nivière « L’habitat “libre” : pour une conception plus modulable de nos modes de vie », Revue Sur-Mesure [En ligne], 3| 2017, mis en ligne le 03/05/2018, URL : http://www.revuesurmesure.fr/issues/habiter-des-desirs-au-projet/habitat-libre

Notes


  1. « La population mondiale devrait atteindre 9,6 milliards d’habitants en 2050 », Notre planète info, [En ligne] http://www.notre-planete.info/actualites/3766-population-mondiale-2050 [Consulté le 18/02/2017] 

  2. DRULHE Louise, Design Fluide, Paris, ENSAD, mémoire de 4e année, département Design graphique, septembre 2014. 

  3. Application créée en 2002 par Sébastien Arabasz et Thierry Chicha 

  4. Fondée en 2014 par Frédéric Griffaton et Mathieu Jeanne-Beylot. 

  5. « À faire soi-même » 

  6. La Culture libre vise la libre distribution des connaissances et leur accroissement grâce à l’élaboration, la modification ou l’enrichissement d’oeuvres déjà existantes sur la base du partage et de la collaboration sans que celles-ci soient freinées par les règles liées à la protection juridique de la propriété intellectuelle.  

  7. Wikibuilding.io : concept original par 7 Milliards d’Urbanistes CC BY-SA 4.0 

  8. Architecture sous forme de plateforme. 

  9. Richard Matthew Stallman, aussi connu sous les initiales rms (en minuscules), est un programmeur et militant du logiciel libre. Initiateur du mouvement du logiciel libre, il lance en 1983 le projet GNU et la licence publique générale GNU connue aussi sous l’acronyme GPL. 

  10. Wikibuilding, “Mini dossier de presse - Wikibuilding”, [En ligne] http://wikibuilding.paris/docs/DOSSIER_DE_PRESSE_02_2016.pdf [Consulté le 19/02/2017]