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Fabriquer des paysages habités

pour une architecture empirique et sensorielle

Des architectures à vivre plutôt que des objets architecturaux à expérimenter. Tel est le parti pris de l'Atelier Po & Po. Une démarche de projet empirique, attentive à la qualité et à la singularité des terroirs français, et qui puise dans le modèle des cités-jardins les ressources d'un urbanisme du « paysage habité » et du confort d'usages, dans un dialogue critique avec la modernité.

Sur-Mesure : Bruno Palisson, vous exercez au sein de l’agence d’architecture Po & Po depuis 24 ans. Pouvez-vous revenir sur votre expérience, plus particulièrement dans le domaine de l’habitat ?

Bruno Palisson : Nous sommes deux associés fondateurs de l’agence Po & Po et nous avons deux principaux secteurs d’activités : l’habitat et les équipements publics. Dans l’habitat, 80% de notre activité concerne le logement social, et 20% le logement privé. Mais nous travaillons de plus en plus sur des opérations dans le privé, en suivant l’évolution du marché des concours.

Lorsque nous avons commencé notre activité dans les années 90, le secteur privé de l’habitat n’était que très peu porté sur la logique des concours d’architecture. On voyait alors se développer beaucoup de projets immobiliers dont le standard était largement représenté par le type de « l’immeuble bourgeois en pierre de taille avec toiture à la mansarde ». A cette époque notre activité se concentrait alors essentiellement sur des opérations de logement social, offrant plus de possibilités d’expression. Avec la structuration progressive des intercommunalités et le renforcement de leurs compétences au cours des années 2000, les élus et leurs services d’aménagements ont ensuite plus souvent recouru à la logique des concours, et le secteur privé s’est ainsi davantage intéressé à l’architecture. Même si cela ne concerne encore qu’une portion congrue de l’activité de promotion immobilière, cela nous permet aujourd’hui de nous lancer dans des aventures nouvelles et intéressantes avec des groupes de promotion immobilière.

Sur-Mesure : Vous avez à ce titre récemment été lauréat du concours « Inventons la Métropole du Grand Paris », pour une opération située dans la commune Morangis. Votre proposition mêle un projet d’habitat à un projet d’agriculture. Pouvez-vous nous en détailler la généalogie ?

Bruno Palisson : Ce projet nommé « Ressources Toit » repose sur un partenariat mené avec l’aménageur Paris Sud Aménagement, maître d’ouvrage à l’initiative de la démarche, et le promoteur Nexity. Pour ce dernier, s’investir dans un projet mixte comme celui-là constituait quelque chose d’inédit. Au départ, le cahier des charges du concours ne demandait sur ce terrain qu’un « projet d’agriculture urbaine » innovant. La réponse programmatique que nous avons été conduits à élaborer a ensuite été le fruit d’une ambition puis d’un portage volontariste de la part de William Pauwels, directeur de Paris Sud Aménagement, véritable moteur du projet, qui est venu nous chercher.

Sur-Mesure : Quel a été votre raisonnement à l’origine de la réinterprétation de la commande ?

Bruno Palisson : Le site se trouve dans une commune de seconde couronne à proximité de grandes infrastructures de transport franciliennes, tel que l’aéroport d’Orly. La ville est dominée par l’habitat pavillonnaire mais comporte encore quelques plateaux agricoles sur ses franges. Le site de projet est une emprise parcellaire de terres agricoles résiduelles dans un milieu déjà très urbanisé, ayant également accueilli une usine de textile.

« Ressources Toit » est progressivement devenu un projet à vocation à la fois résidentielle, agricole et associatif. Pour y aboutir, la première et délicate question à laquelle nous avons été confronté était celle de « l’innovation », inscrite au centre de la commande. Pour y répondre intelligemment, nous sommes partis des ressources du territoire. C’est en joignant ensemble plusieurs dimensions à travers une multiplicité d’usages dans un projet d’occupation et d’habitation partagés que l’on a pensé être innovant aujourd’hui. En organisant les choses de manière à ce qu’elles fonctionnent en une spirale positive.

Projet « Ressources Toit » à Morangis en Essonne - Vue aérienne - Atelier Po & Po - 2018.

Sur-Mesure : Comment avez-vous élaboré les composantes programmatiques de ce projet ?

Bruno Palisson : Nous avons décidé de placer l’exploitation agricole au cœur du projet, en travaillant avec un porteur de projet actif depuis plus de 10 ans, et nous avons ensuite inséré les habitations en fonction des besoins de l’exploitation, qui ne pouvait pas survivre en dessous d’une surface cultivée de moins 10 000 mètres carrés. Il restait donc environ 3000 mètres carrés pour le logement. Pour concilier et faire interagir les dimensions agricoles et résidentielles en les dotant d’usages connivents, nous avons imaginé une disposition de logements en bandes entre lesquelles nous avons inséré un verger. Ce verger constitue un jardin collectif pour les habitants, tout en répondant aux besoins de circulations et de flux à l’intérieur de l’ilot.

Projet « Ressources Toit » à Morangis en Essonne - Plan masse - Atelier Po & Po - 2018

La dernière dimension importante du programme concerne le projet associatif. La parcelle sur laquelle se greffe le projet hébergeait 3 associations caritatives : le Secours Catholique, la Croix-Rouge, et le Secours populaire, qui gèrent près de 150 familles. Compte tenu de l’importance de ce tissu associatif, nous avons décidé de travailler avec eux pour que l’espace agricole puisse devenir une ressource utile pour eux. Ces associations seront relogées sur un autre site mais le programme implique que certains emplois de la ferme urbaine soient réservés en insertion professionnelle à certaines de ces familles.

Sur-Mesure : Ce projet est révélateur de votre posture professionnelle et de votre approche de la conception architecturale. Pouvez-vous nous préciser quelles en sont les grands principes et nous en donner une illustration ?

Bruno Palisson : Nous réalisons une démarche d’investigation autour de chaque site ainsi qu’un travail à la fois urbain et paysager, qui conditionnent l’ensemble du projet architectural. Prenons comme exemple un de nos projets emblématiques : une opération réalisée à Vert St Denis en 2004, pour laquelle nous avons obtenu un prix d’architecture, en étant Lauréat du 13ème Prix d’Architecture Contemporaine – CAUE 77 / Conseil Général - Reférencement « Habitat& Qualité ».

Nous nous étions inspirés de la thématique des cités-jardins en réalisant une opération où les enjeux de densité urbaine et d’économie du foncier étaient prégnants, dans un contexte où avait proliféré pendant des années dans les territoires périurbains la construction de lotissements en raquette constitués de pavillons disposés à l’horizontale. Notre réponse représentait une véritable posture écologique, à travers une forme urbaine qui s’écartait du pavillon traditionnel étalé en rez-de-chaussée en proposant des logements intermédiaires et de l’individuel superposé en T2 / T3, inspirés du modèle de la maison. Nous étions alors pionniers en matière de construction de logements de cette typologie.

Vert-Saint-Denis en Seine-et-Marne - Projet résidentiel de logements intermédiaires et individuels superposés - Atelier Po & Po - 2004

Parallèlement nous travaillions avec le CNRS sur la problématique des espaces intermédiaires, c’est à dire des espaces délaissés : vides urbains et sans usages définis, interstices et autres séquences urbaines qui créent de la discontinuité dans le projet. Le travail que nous avons réalisé sur ces enjeux dans cette opération nous a valu une renommée jusqu’aux USA, alors que nous ne sommes que des artisans.

Sur-Mesure : Vous puisez dans la tradition des cités-jardins pour la renouveler dans vos projets résidentiels. En quoi ce modèle est-il une source d’inspiration représentative d’une manière d’investir et d’habiter un lieu ?

Bruno Palisson : Le « modèle » des cités-jardins englobe en un tout cohérent les dimensions urbaines, paysagères, architecturales et d’usages. L’occupation des espaces intermédiaires y tient aussi une place importante ainsi que celle du végétal comme élément « urbain » médiateur. Car au-delà-même de ses aspects esthétiques, la présence de végétation déployée dans un lieu habité répond à un besoin humain. Nous abordons et nous concevons donc le paysage en tant qu’élément d’urbanité fédérateur.

Une deuxième composante fondamentale de notre démarche, c’est un travail de réinterprétation autour du type de la maison individuelle, qui forme une autre constante de nos villes et un archétype de l’histoire de l’urbanisation. Dans nos projets la maison s’invite dans l’ensemble collectif et le collectif se constitue à l’image et à la mesure du confort de la maison individuelle. Ainsi quand bien même le territoire s’urbanise et se densifie par nécessité en élevant les bâtiments dans la hauteur, la possibilité de créer différentes typologies d’habitations demeure dans les espaces qui sont pertinents pour les recevoir. Ainsi pour nous, la posture intellectuelle consistant à rejeter la maison iconique devant les nécessités de densification des zones urbanisées ne nous paraît pas univoque ni tenir devant la réalité de la demande.

L’Étang-la-Ville dans les Yvelines - Projet de logements intermédiaires - Atelier Po & Po - 2018

Sur-Mesure : Vos principes de composition renvoient plus largement à la notion de « paysage habité ». Quelles sont les valeurs, les idées philosophiques ou les ressources culturelles qui guident vos intuitions en la matière ?

Bruno Palisson : Nous aimons profondément le terroir français - la culture du terroir au sens large - que nous observons avec attention et dont nous nous inspirons dans nos différents ouvrages. Nous travaillons donc souvent dans des secteurs périurbains ou ruraux. Sans rejeter les travaux et les apports conceptuels des architectes et urbanistes dits « modernes », certains héritages de la modernité nous paraissent relever de pures postures intellectuelles parfois sans rapport avec la vie. Celle-ci demande davantage de jeu, de débordements, de couleurs, de choses musicales… C’est ce qui anime notre regard et notre travail de concepteur dans nos projets d’habitations. D’autre part, il ne faut pas oublier que sur l’ensemble des 35 357 communes françaises, seules environ 950 d’entre elles comportent plus de 10 000 habitants. Cette proportion donne une idée du maillage territorial et de l’importance du paysage dans la culture des terroirs français.

Sur-Mesure : Qu’apporte cette observation des terroirs à votre méthode de conception d’un projet urbain ?

Bruno Palisson : Notre démarche est très empirique, et fonctionne par empathie par rapport à ces terroirs. Nous nous inscrivons en ce sens dans les pas de Gilles Clément1, lorsqu’il avance que lors de l’aménagement d’un espace, s’il y a « là » quelquechose qui doit être conservé, alors on va en faire le tour, en laissant tranquille ce qui est, plutôt que d’essayer de dessiner un rectangle bien composé.

Villiers-le-Bâcle en Essonne - Cœur d’îlot - Atelier Po & Po - 2011

Nous pensons qu’il existe des situations avec de bonnes réalisations, voir de beaux objets architecturaux, mais qui ne sont pas pour autant de bonnes architectures à vivre. Pour créer un bon lieu à vivre, doté de confort et de qualités d’usages, il faut un bon découpage foncier et bon aménagement urbain. L’architecture devient ensuite un exercice plus facile. C’est l’imbrication des trois dimensions qui offre un lieu confortable à vivre pour les habitants.
C’est d’ailleurs cette réflexion-là que Christian de Portzamparc2 avait développé il y a quelques années dans le principe de « l’ilôt ouvert », qui débute avec le projet des Hautes Formes en 1975 à Paris 13ème, et qui sera décliné ensuite dans plusieurs de ses projets résidentiels ou mixtes.
Et il s’avère in fine que le plus compliqué pour un architecte, c’est l’implantation sur le site. D’autant plus dans la période actuelle où les fonciers constructibles sont soit résiduels, soit constituent de vastes emprises intégrées à des projets de ZAC à l’intérieur desquels le parcellaire tend à être découpé de manière hyper-cartésienne dans une optique d’optimisation quantitative. Mais cette méthode n’aboutit pas nécessairement à fonder les bases d’un quartier réussi, même si le projet est le plus simple ou le plus rationnel possible. Dans notre métier nous faisons en sorte que le paysage soit la première composante urbaine, et c’est in fine la chose la plus difficile à concevoir, et à imposer.

Sur-Mesure : Au-delà des aspects formels de la conception, comment prenez-vous en compte la dimension sociale au sens du projet de vie et de la réflexion sur les sociabilités, dans vos projets d’habitat (à l’échelle d’une résidence ou d’un quartier par exemple) ?

Bruno Palisson : En tant qu’architectes nous prenons en compte la dimension sociale en travaillant finement le projet pour que cela « ait lieu ». Nous insérons donc cet enjeu directement à l’intérieur de notre réflexion urbaine « à la parcelle », pour penser la manière et les moyens permettant aux gens de se croiser, de partager des lieux, de nouer des sociabilités.

Sur-Mesure : Pouvez-vous nous donner un exemple d’intégration de cette dimension sociale à même le projet dessiné ?

Bruno Palisson : Prenons le projet de Villiers-le-Bâcle de 2011. Nous avons travaillé sur une parcelle très compacte où la commande politique demandait d’intégrer beaucoup de choses : un jardin public, un lieu de passage et un point d’arrêt pour le bus, des jardins privés. A priori il ne paraissait pas possible de juxtaposer toutes ces composantes dans le même site.
Nous avons donc décidé d’intégrer tous ces éléments en raisonnant sur le plan masse comme un espace ouvert, en superposant tous ces éléments, et en travaillant les usages alternatifs grâce à un jeu sur les temporalités d’usages. Ainsi, l’espace central du projet qui accueille un jardin est dimensionné pour permettre les circulations vers les transports à des temps précis de la journée. Le reste du temps cet espace fonctionne comme un jardin collectif ouvert, qui redevient le soir la propriété des résidents. La délimitation de l’espace privé et de l’espace public ou collectif est ensuite rendue possible par l’instauration de jeux de niveaux sur les plateaux constitués par les terrasses de chacune des maisons alignées. En milieu de journée et le soir, les gens utilisent leurs espaces au sein d’un jardin ouvert et collectif, et le week-end, ils profitent de leur résidence privée, et les enfants profitent à fond de l’espace central. C’est un exemple type de notre manière de répondre à la question des sociabilités, par le moyen de la composition spatiale.

Villiers-le-Bâcle en Essonne - Cœur d’îlot - Atelier Po & Po - 2011


Pour citer cet article :

Bruno Palisson - Atelier Po & Po, « Fabriquer des paysages habités : pour une architecture empirique et sensorielle », Revue Sur-Mesure [En ligne], 3| 2017, mis en ligne le 29/05/2018, URL : http://www.revuesurmesure.fr/issues/habiter-des-desirs-au-projet/les-paysages-habites-pour-une-architecture-sensorielle


Notes


  1. Gilles Clément est né le 6 octobre 1943 à Argenton-sur-Creuse (Indre). C’est un jardinier, paysagiste, botaniste, biologiste et écrivain français. Il est à l’origine de la conception de nombreux jardins et auteur de nombreux ouvrages sur le paysage et l’écologie. 

  2. Christian de Portzamparc est né le 9 mai 1944 à Casablanca au Maroc. C’est un architecte et urbaniste français. Il crée son agence, l’Atelier Christian de Portzamparc, en 1980. Il est notamment à l’origine du concept morphologique « d’ilôt ouvert », qui se distingue de l’architecture du plan libre ou de la forme de l’ilôt fermé de type Haussmanien, deux formes caractéristiques de l’urbanisme depuis la fin du XIXème siècle.