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L'art du scénario environnemental : une conception écologique et sociale de l'architecture

Pour contre-carrer le greenwashing et court-circuiter une approche de l'écologie trop dopée à la technologie, les architectes ingénieurs d'ABF-LAB se tournent vers le low-tech : croiser finement l’ingénierie environnementale et les scénarios d'usages pour plus de sobriété et de valeur sociale dans les projets en réponse aux défis environnementaux et à la recherche du « bien-vivre ». Un crédo.

Sur-Mesure : Quelle est l’activité de votre agence ABF-LAB et comment définiriez vous votre positionnement ?

ABF - LAB : ABF-LAB est une agence d’architecture et d’ingénierie environnementale, mais qui ne se positionne pas strictement par rapport à ses compétences et ses spécialités-là, car notre philosophie et notre méthode de travail consistent à croiser ces deux métiers à l’intérieur d’une démarche plus globale. Ainsi nous décrivons notre activité par la formule « Achitectures et milieux ambiants ». Notre exercice quotidien étant protéiforme, nous refusons en ce sens une certaine catégorisation professionnelle qui nous enfermerait dans un métier spécifique. Nous nous définissons comme des concepteurs, en raison d’une manière d’envisager la conception d’un projet, et non par rapport à une profession ou un statut. Aussi dans notre manière de travailler, il n’y a pas de scissions entre activités d’ingénierie et d’architecture mais une hybridation entre ces deux pratiques. Nous reproduisons cette posture au sein de notre agence, car chaque salarié vient avec son bagage professionnel et ses aspirations et se forme au gré des projets sur ces deux facettes de métiers.

Sur-Mesure : Quelle sont les motivations à l’origine de la création de l’agence ?

ABF - LAB : Nous sommes issus de deux parcours professionnels salariés au sein de grandes agences d’architectures et de bureaux d’études où l’exercice d’un projet s’effectuait de manière linéaire. L’approche « linéaire » du projet architectural et environnemental consiste à élaborer, dans la réponse à une commande, une forme architecturale et un parti pris fonctionnel sur lesquels viennent se greffer des objectifs environnementaux, une certification et une performance à atteindre, et auxquels une technologie vient répondre, mais sans réellement, ou très rarement, appréhender le projet comme une démarche holistique. C’est cette tendance que nous voulions inverser en créant ABF-LAB.

Sur-Mesure : Votre réflexion se trouve donc à la croisée de l’architecture et de l’écologie. Pouvez-vous nous décrire votre philosophie de travail et de concepteurs ?

ABF - LAB : Notre méthode de travail repose sur deux principes fondamentaux, le concept de scénario environnemental et celui de règles du jeu, que nous redéfinissons dans chaque projet en fonction d’un problème à résoudre. Le scénario environnemental replace l’humain, ses besoins, ses comportements, ses usages, au centre du projet, en pensant ses interactions avec l’environnement, qui constitue le « milieu » de départ. La contrainte environnementale et le sujet humain sont ainsi pensés ensemble. Nous partons de principes éthiques basiques : « bien se nourrir », « être en bonne santé  », « bien vivre », car nous avons observé que les gens (citoyens, clients) ne s’intéressaient pas aux démarches environnementales lorsqu’elles étaient seulement entendues comme la recherche de performances techniques ou écologiques. Nous revenons donc à l’idée de simplicité, en adoptant une démarche de projet guidée par le bon sens, et cela nous conduit à concevoir des projets à la fois sobres énergétiquement et économiquement. C’est à travers ces principes que nous atteignons des objectifs environnementaux.

Sur-Mesure : Est-ce que cette philosophie du projet s’est construite en réaction à un problème rencontré dans votre pratique professionnelle ? Ou bien est-ce le produit d’une analyse critique vis-à-vis d’une certaine conception de l’écologie dans l’architecture ? Ou est-ce simplement votre théorie ?

ABF - LAB : Nous partons d’un constat problématique, fruit de nos expériences en bureaux d’études et en agence d’architectures, celle de la pratique du greenwashing dans les années 2000 et d’une approche uniquement « performantielle » de l’écologie dans l’architecture. L’imposition d’une batterie de critères de performances techniques, énergétiques, environnementales, et le recours à des nouveaux produits et de nouvelles normes, appartiennent en effet à une logique de dopage, qui fait entrer les projets dans des boîtes - allant même jusqu’à contraindre certaines fois la forme des bâtiments - , au lieu de se nourrir des ressources existantes. Par rapport à cette tendance, la démarche d’ ABF-LAB, c’est le refus d’un certain conformisme où la certification, la performance et la technologie seraient reines. Et dans cette optique, la forme architecturale et la performance deviennent les résultantes des choix programmatiques du scénario environnemental développé. Une vision d’ensemble guide donc la conception d’un projet en fonction de son contexte territorial : une approche globale, stratégique, et qui intègre la notion de réversibilité dans le projet afin de préserver la ressource au sens large (climat, énergie, eau, matière). Pour décrire ce choix, il y a cette image d’un ami à nous, Philippe Bihouix, qui dans son livre « L’âge des low-tech »1 formule globalement que l’humanité est embarquée dans une voiture roulant à pleine vitesse vers un ravin. Certains assurent que la technologie fera pousser des ailes à cette voiture, nous sommes plutôt de ceux qui pensent qu’il serait plus sage de lever le pied.

Sur-Mesure : Un exemple de scénario environnemental ambitieux nous est donné par votre projet [IN]-Closure, lauréat d’un concours international lancé par la ville de Seattle en 2012 pour concevoir le devenir d’un quartier de la ville sur les cinquante prochaines années. Pouvez-vous nous expliquer le sens de la commande initiale et votre proposition ?

ABF - LAB : Nous avons effectivement remporté en 2012 le concours international d’urbanisme et de paysage lancé par la ville de Seattle pour définir l’avenir d’un quartier occupé par de grands équipements et situé en plein centre-ville, pour les cinquante prochaines années. Intitulée [In]-closure, notre proposition adopte une approche résolument low-tech : implanter au coeur de la ville de Seattle dans l’ancien parc de l’exposition universelle une forêt de cèdres rouges identiques à ceux qui enserrent la conurbation, l’entourer de kiosques modulaires et la ceinturer pour faire le pari de sa préservation. Le projet proposait une intervention minimaliste et écologique, à forte valeur sociale par le biais d’un paysage flexible et dynamiques capable de produire un ensemble d’interactions à de multiples échelles. C’était à contre-courant des projets urbains de l’époque et audacieux pour la ville star des nouvelles technologies. En montrant la pertinence de créer progressivement un morceau de forêt et en l’amenant au coeur de la ville dense, nous avons procédé à une inversion des modèles et des échelles traditionnelles qui placent les grandes entités naturelles aux frontières de la ville, avec de surcroît un projet plus économique, et une intervention architecturale minimale. Le coût du projet s’élevait à quinze millions, face à d’autres projets avoisinant les deux-cent-quarante millions, également plus « durable » car véritablement tourné vers les générations futures et répondant à plusieurs usages : ceux de la nature en ville, avec la possibilité de réaliser de l’agriculture urbaine, des marchés, mais aussi la création de lieux de convivialité et de sociabilité, d’échanges, de loisirs.

Sur-Mesure : Une autre dimension forte de votre démarche consiste à penser en terme de « stratégie globale » en intégrant notamment la notion de « réversibilité ». Cela peut paraître a priori incompatible avec une réponse traditionnelle à une commande. Quelle est la plus-value apportée par ce mode de réflexion ?

ABF - LAB : Prenons l’exemple de notre réponse au concours organisé par la ville de Romainville en 2016 pour la conception d’une tour maraîchère dans le quartier Marcel Cachin, situé en géographie prioritaire et objet d’un projet de renouvellement urbain co-financé par l’ANRU (Agence Nationale pour la Rénovation Urbaine). Notre réponse, nommée « Agro-main-ville » s’est construite autour d’un couple dynamique : réversibilité et durabilité du projet dans le temps. L’équipe que nous avions constitué avait fait le constat qu’il n’était pas certain que la construction d’une tour maraîchère au sein d’un territoire francilien où la demande de logement est tendue soit la plus pertinente. Nous avons donc répondu à l’aide d’un axe de réversibilité du projet, à travers un bâtiment en capacité de se transformer à terme en logements dans le cas où le modèle économique de cette typologie se révèlerait fragile. La tour est alors conçue en superposition de plateaux de culture orientée pour maximiser les effets de la course du soleil, sans avoir recours à l’éclairage artificiel et avec une économie de matériaux et d’équipements possible grâce à l’introduction d’un principe d’agriculture circulaire. Cette stratégie globale du projet qui fonctionne selon des principes de simplicité, de réversibilité et donc de durabilité, illustre bien la philosophie de l’agence que l’on peut résumer par le gimmick : Impact Minimal / Effet Maximal (IMEM) en fonction des règles du jeu qui sont celles des problématiques du territoire.

Sur-Mesure : Vous assurez de cette manière offrir des réponses conceptuelles innovantes, en sortant du tout-technologique et en assumant une posture low-tech, qui vise la sobriété. Quels sont les principes méthodologiques et les finalités qui guident vos recherches et vos innovations, notamment au sein du LAB, et qui vous permettent de formaliser ces solutions ?

ABF - LAB : Nous recherchons en effet à développer des solutions innovantes, mais dans le cadre de ce que nous appelons une innovation raisonnée, étayée par des scénarios d’usages. Nous avons ainsi pris nos distances avec l’idée que l’innovation devait intégrer une part « d’expérimentation », terme qui nous posait problème car il présuppose l’existence d’une prise de risque importante. Nous cherchons en revanche plutôt à minimiser les risques, en élaborant des innovations raisonnées, au niveau des performances techniques, et raisonnables, au niveau des coûts économiques. Innovation raisonnée et raisonnable signifie en ce sens : calculée, mais sobre énergétiquement, et responsable socialement. La méthode implique aussi de définir les règles du jeu en fonction de chaque projet, en réponse à un problème territorial spécifique, permettant de faire des propositions adaptées. Et cette notion de règle du jeu est déterminante chez nous. Elle renvoie d’ailleurs à une opposition entre une méthodologie d’inspiration Cartésienne ou Leibnizienne2. Enfin, une autre orientation consiste chez ABF-LAB à ne pas « attendre » la commande pour développer un projet, partant de l’idée que l’architecture n’a pas nécessairement besoin de commande pour exister, mais qu’elle s’invente, en fonction des situations. Par exemple, nous avons mené une réflexion sur la dystopie, en proposant de réinterpréter la rue de Rennes dans le cadre de l’appel à projets « Réinventer Paris ». La dystopie, cela consiste pour nous à pousser à l’extrême une situation pour montrer ce qu’il ne faut surtout pas faire, et nous sommes surpris de constater que certains prennent ces propositions au premier degré. Il paraît clair que ce mode de pensée critique et prospectif ne rentre pas nécessairement dans une commande prédéfinie. Mais c’est bien ce que nous voulons démontrer ! Et c’est aussi cela qui nous permet de susciter de l’innovation architecturale et sociale.

Sur-Mesure : Merci Paul et Etienne pour cet entretien !
ABF - LAB : Merci à vous !

Notes


  1. BIHOUIX Phillipe, 2014, L’Âge des low tech. Vers une civilisation techniquement soutenable, Paris, Broché.  

  2. Chez Leibniz la méthode de l’indétermination est fondée sur le doute : mettre en question telle ou telle chose signifie ainsi construire et envisager les diverses solutions possibles. Et reconnaitre un champ d’indétermination, c’est fabriquer un espace de jeu, ce qui se fait couramment dans l’élaboration d’un projet expérimentale à l’école d’architecture, par exemple. Tandis que chez Descartes, il s’agira de construire une règle du jeu pour élaborer des solutions possibles, ce qui nous plonge plus constructivement dans un cadre réel face aux défis environnementaux.