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La ville-nature, et après ?

Partir du terrain pour faire émerger de nouveaux concepts, tel fut le défi relevé par le collectif Seinographie. Cette réflexion quasi épistémologique, issue d'un concours d'urbanisme dans la vallée de la Seine, nous amène à dépasser le clivage ville/nature. C'est ainsi une perpétuelle remise en question des termes urbanistiques au regard des territoires que le collectif promeut dans cet article.

Seinographie est un collectif formé en novembre 2016 dans le cadre du Concours Ergapolis. Avant d’en remporter le premier prix, les neuf étudiants de l’équipe ont travaillé sur la conception d’un projet urbain localisé sur trois sites de la Vallée de Seine 1 : la plaine de Chanteloup-les-Vignes, les berges de la commune d’Amfreville-la-mi-Voie et la friche ferroviaire du quartier Saint-Sever, sur la rive gauche de Rouen. Pour structurer son approche au-delà de ces localités, l’équipe devait s’inspirer de l’étude conduite par Antoine Grumbach sur la Vallée de Seine : en s’intéressant à la thématique de ville-nature, les étudiants allaient se heurter à la difficulté de sa définition et prendre conscience de l’enjeu de renouveler le vocabulaire aménagiste pour développer une approche différenciante du territoire. Retour sur la réflexion qui a guidé leur projet.

En amorçant notre travail sur les trois sites du concours, nous découvrions la diversité de paysages que la Vallée de Seine peut offrir. À Chanteloup-les-Vignes, le site d’étude s’étendait sur les quelques 350 hectares de friche agricole pollués par l’épandage et dont la culture alimentaire est interdite par les arrêtés préfectoraux qui se sont succédés depuis la fin des années 1990. Une centaine de kilomètres plus en aval de la Seine, ce sont les berges courant de Belbeuf à Rouen qui ont constitué notre deuxième site de réflexion : en mêlant rives sauvages et quais industrialisés, cette bande de territoire recouvrait des enjeux urbains nettement différents de ceux ressentis à Chanteloup et présageait la difficulté de formulation d’une approche commune aux trois sites. Mais c’était sans compter sur le contexte urbain et dense du troisième site. Au cœur du quartier de Saint-Sever, la friche ferroviaire de l’ancienne gare peine à s’activer dans l’attente d’une décision politique sans cesse repoussée.

Au cœur de cet ensemble, il nous est apparu que ce qui distinguait ces trois sites était aussi ce qui les rassemblait : la porosité qu’ils entretenaient avec les deux « bouts » qu’évoque le concept de « ville-nature ». Nous avons ainsi retenu cette thématique pour aborder les enjeux transversaux des sites : Saint-Sever et sa friche ferroviaire semblait relever de la « ville », la boucle de Chanteloup de la « nature », les berges en revanche… étaient situées quelque part, sur le trait d’union entre ville et nature. Cette notion ville-nature a cependant vite montré ses limites dans notre étude. Car au-delà de s’attacher à un concept, il était important pour nous d’en faire une clé de lecture des trois sites, ce qui nous a semblé impossible avec la ville-nature, pour trois raisons majeures :

Historiquement fondée par des approches comme celle de F. L. Olmsted 2 , la ville-nature s’est nourrie d’une multitude de courants urbanistiques pour finalement être aujourd’hui servie à toutes les sauces. Alors que la notion est supposée désigner une manière d’aménager le territoire, on se rend compte, en lisant les discours des professionnels et universitaires, qu’il y a presque autant de définitions de la ville-nature que d’acteurs qui en font mention. Aujourd’hui, le concept ne désigne plus tellement de parti pris engagé : il sert surtout de mot-clé, reflet d’un effet de mode. Finalement, la « ville-nature » ne permet plus vraiment de penser les territoires, qu’il s’agisse d’ailleurs de la ville ou de la nature !

De plus, « ville-nature » se caractérise par la mise en tension de deux termes sans en faire la synthèse. Si cette dialectique pose les limites de ce qui caractérise le territoire, elle ne permet pas de s’attarder sur les variations entre ces extrêmes, pourtant inhérentes au territoire. D’ailleurs, Antoine Grumbach ne manque pas de pointer cette ambiguïté en affirmant que « l’opposition ville nature est en passe d’être révolue » : il est clair que la forme même de la notion incite à utiliser des catégories d’analyse qui n’épousent pas la diversité paysagère de la Vallée de Seine. Au fond, le plus précieux dans ce concept de ville-nature, c’est le trait d’union qui lie ce qu’il met en tension.

Enfin, la ville-nature admet un ultime point aveugle, sans doute le plus pénalisant pour se saisir de la complexité des territoires : celui des dynamiques liant ses deux bouts. Car si ville et nature co-existent, elles co-habitent de manière plus franche que ne le suggère la notion de ville-nature : à Saint-Sever, bien que l’on se trouve dans un environnement urbain dense, il ne faut pas oublier que sur la friche, c’est bien la nature qui reprend ses droits ; de même qu’à Chanteloup, plusieurs dizaines de familles ont élu domicile et ont commencé à constituer, bien que de manière illégale, une véritable ville au beau milieu du paysage rural. Penser les dynamiques urbano-rurales, c’est donc s’intéresser à la manière dont la nature réintègre la ville, mais aussi à celle dont la ville s’étale sur la nature.

Pour faire coller la thématique de ville-nature à la complexité de nos sites d’étude, nous avons choisi de nous affranchir du concept développé chez Antoine Grumbach pour formuler une notion à la mesure de notre territoire : la culture des paysages. Si le terme de paysage désigne communément la dimension visuelle du « pays », il nous semble qu’un paysage économique renvoie tout autant à l’image de la zone d’activités qu’à celle du marché d’un territoire : c’est en jouant sur l’épaisseur sémantique du terme que nous avons voulu rendre à l’urbanisme sa complexité.

La notion de culture du paysage entend aussi réconcilier la nature et les activités humaines, en s’intéressant au produit de leur rencontre : les paysages. Pour Seinographie, cette réconciliation se décline sous quatre axes de « culture » :

La réhabilitation d’un rapport à l’eau
Cette thématique est héritée du fait que nos trois sites d’étude peinaient à assumer leur proximité avec la Seine. En tant qu’aménageurs, il nous semblait essentiel d’endosser le rôle de médiateur pour suturer les coupures urbaines entre le fleuve et ses riverains.

La résurgence des sols
Source de contraintes et d’opportunités, le sol est souvent un impensé du développement urbain et devient parfois la première victime des activités humaines : l’épandage polluant à Chanteloup en est un bon exemple. À travers notre projet, nous souhaitions faire ressurgir le sol dans le paysage pour penser ses usages et accompagner leur évolution dans le temps.

Le travail des continuités écologiques
Si les paysages se ressemblent et se dissemblent en Vallée de Seine, tous accueillent le même fleuve. Alors, pour souligner ce lien écologique qui reliait les trois sites, nous avons proposé d’intégrer une trame verte qui mette en valeur la trame fluviale. Au-delà d’une simple réflexion sur la biodiversité, nous avons donné à cette continuité un caractère social et physique, questionnant à la fois les usages et la mobilité sur toute sa longueur.

La pratique du paysage
Ce dernier axe renvoie à l’idée de culture du paysage – dans son sens de praxis. C’est la question de l’intervention des usagers dans le paysage qui est ici soulevée, tant au niveau de la conception du projet urbain, qu’à celui du mode d’appropriation et d’occupation. Parce qu’au-delà de sa dimension visuelle, le paysage se pratique et se vit.

En faisant le récit de notre réflexion, nous n’entendons pas proposer un substitut à la ville-nature. Simplement, nous souhaitions partager notre approche en matière de développement d’une vision articulant grande doctrine et grand territoire. Ce dont nous sommes convaincus, c’est qu’une vision structurée par les tendances urbanistiques de notre époque ne suffit pas à produire un discours différenciant, épousant la complexité des territoires. À l’instar de la notion de ville-nature, la notion d’usage était un impensé qui permettait, il y a encore quelques années, d’aborder le projet urbain sous un nouvel angle 3 .

Aujourd’hui, les appels à projet urbains innovants ont largement contribué à la banalisation du terme 4 : fonder une vision urbaine sur l’usage, en 2017, relève de l’effet de mode. C’est en évidant les concepts de leur sens premier que certaines tendances urbanistiques ont appauvri la finesse des analyses urbaines. Face à ce constat peu reluisant pour nos professions, nous invitons les acteurs de l’urbain à renouveler leur vocabulaire lorsque cela est nécessaire, pour continuer non pas à cultiver les paysages, mais bien la richesse de nos métiers.

Car au fond, innover, n’est-ce pas cela ?


Pour citer cet article :

Collectif Seinographie, « La ville-nature, et après ? », Revue Sur-Mesure [En ligne], 2| 2017, mis en ligne le 22 juin 2017, URL : http://www.revuesurmesure.fr/issues/natures-urbaines-et-citoyennetes/la-ville-nature-et-apres



  1. https://www.ateliergrandparis.fr/aigp/conseil/grumbach/GRUMACHlc02.pdf

  2. Harter, H. « Frederick Law Olmsted (1822-1903) ». In Faiseurs de Ville (dir. T. Paquot). 2010. 

  3. Sur ce point, lire la contribution de G. d’Aboville au livre de J-Y. Chapuis, Profession Urbaniste (2015). 

  4. Le règlement des consultations comme Réinventer Paris font toutes la promotion de l’approche fondée sur les usages