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Hong Kong, la bataille de Chater Road

l'appropriation de l'espace public par les employées de maison

En marge des réappropriations conscientes de l’espace urbain, Hong-Kong est le théâtre d’une autre forme d’appropriation de l’espace : contraintes par leur état d’occuper les rues, les employées de maison hongkongaises reprennent la ville, presque malgré elles. Par cette occupation involontaire, les employées de maisons de Hong-Kong contribuent paradoxalement à la fabrique de l’espace urbain.

Le phénomène des sit-outs des employées de maison

Hong Kong, quartier Central. Dimanche, en pleine journée. En grands ou petits groupes, de nombreuses femmes partagent des repas, dorment, jouent aux cartes, discutent. Quelques-unes s’entraînent à des danses ou font des défilés de mode. Des scènes d’ordre privé, dans un espace public normalement réservé à la consommation de luxe. Que font-elles là ?
Touristes et habitants assistent à ce spectacle insolite : en plein centre-ville, entourées de boutiques de luxe, des milliers d’employées de maison (les domestic workers en anglais) sont assises dans la rue, dans ce qu’on appelle des sit-outs. Philippines et Indonésiennes pour la plupart, elles se sont appropriées des espaces d’habitude réservés à la circulation piétonne et automobile.

Les employées de maison, le dimanche 11 janvier 2020 à Chater Road. Photo de Myriam Förstel.

Les sit-outs sont la traduction dans l’espace public de Hong Kong d’un manque d’espace privé.

En réalité, c’est malgré elles que les employées de maison de Hong Kong occupent les rues de la ville et ce phénomène d’appropriation subie, de relégation, traduit leurs conditions de vie extrêmement précaires. Les employées de maison sont en effet presque inexistantes sur le plan légal, elles n’ont que très peu de droits en comparaison du reste de la population hongkongaise. Or, le premier droit qui leur fait défaut, est justement celui de leur propre domicile : les employées de maison sont obligées de vivre chez leurs employeurs. Les sit-outs sont donc une traduction dans l’espace public de Hong Kong de ce manque d’espace privé. Paradoxalement, cette absence de prise en compte des employées de maison sur le plan légal se reflète dans l’espace urbain : invisibles aux yeux de la loi, elles brillent par leur présence continue lors de ces sit-out dominicaux.

En 1992, un évènement particulier a marqué l’histoire de ces sit-outs. Dans l’une des rues du quartier Central, Chater Road, connue pour ses boutiques de luxes, la présence des employées de maison a manqué d’être interdite et les employées chassées sans contre partie. Elles ont finalement obtenu gain de cause mais leur problème est loin d’être résolu.

La présence des employées de maison à Hong Kong

En 2018, il y avait environ 386.000 employées de maison à Hong Kong, c’est-à-dire près de 10% de sa population active 1. Elles s’occupent d’enfants ou de personnes âgées ou infirmes, pour lesquels il n’existe pas assez de services publics performants et en nombre suffisant. Leur travail est essentiel pour la survie économique et sociale de Hong Kong, troisième place financière mondiale où deux salaires sont nécessaires pour pouvoir payer les loyers (les plus chers au monde). Pourtant, les conditions de travail et de vie des employées domestiques sont loin de refléter leur rôle indispensable.

Scène de vie quotidienne sur fond d’affiche politique à Central. Photo de Jason Bramble.

Embauchées avec des contrats spéciaux de deux ans renouvelables, elles sont rémunérées en deçà du salaire minimum qui atteint environ 4,50 euros de l’heure 2. Sachant que le temps légal de travail est de 48 heures par semaine à Hong Kong, le salaire mensuel moyen avoisine 860 euros, alors qu’une employée de maison ne gagne qu’environ 550 euros par mois. Interdites de devenir résidentes permanentes et de bénéficier de prestations sociales, forcées de vivre chez leur employeur (phénomène appelé live-in requirement), les employées ne doivent surtout pas être une “charge” pour la société.

Leur statut de résidente de seconde zone se reflète dans l’espace public qui leur est accordé, en fait aucun !

La liste des inégalités avec le reste de la population hongkongaise peut se poursuivre : alors qu’elles doivent rembourser les frais, souvent exorbitants, d’agences de recrutement peu scrupuleuses, la loi leur interdit d’accepter un second travail. À cela s’ajoutent les risques d’abus de la part de leurs employeurs auxquels le live-in requirement les expose ainsi qu’un manque de représentation légale en cas de problème.
Cette sous protection juridique montre qu’il y a bien une différence de traitement entre les citoyens hongkongais et les employées de maison, traitées comme des résidentes de seconde zone. Elle se reflète aussi dans l’espace physique qui leur est accordé, en fait, aucun ! En effet, leur nombre n’est pas pris en compte lors des recensements municipaux et n’entre donc pas dans les calculs d’espace public que la ville doit “offrir” à ses résidents.

Les sit-outs à Central

Disposant de peu de ressources financières, les employées domestiques sont obligées d’occuper l’espace public, et même les rues et passerelles de la ville pendant leur jour de repos. Les lieux choisis sont centraux et faciles d’accès. Les regroupements se font généralement selon la culture et le lieu d’origine des employées : elles se regroupent par communautés, dans différents lieux de la ville, selon une segmentation correspondant à leur lieu d’origine. Elles reconstituent ainsi des communautés régionales loin de chez elles.

Un moment de détente, à Central. Photo de Jason Bramble.

Le quartier de Central est particulièrement prisé par les employées de maison. Il est situé près des commerces, de la poste centrale et du World Wide House, un immeuble qui abrite une grande variété de services visant spécifiquement les employées de maisons : cuisine philippine et indonésienne bon marché, service d’envoi d’argent et de colis. Les passerelles qui mènent aux quais des ferries sont aussi à proximité et offrent une protection contre les intempéries.

Le cas de Chater Road : une politique pro-employées de maison ?

Le cas de Chater Road, rue présentant une forte concentration de boutiques de luxe, est instructif. Cette artère majeure du quartier de Central, fermée au trafic automobile le dimanche depuis les années 1980, a été investie par les employées de maison qui se la sont pleinement appropriée.

Préparation d’un marché informel, à Chater Road le 11 janvier 2020. Photo de Myriam Förstel.

La rue a été fermée à la circulation à la demande du plus grand propriétaire immobilier de Central, Hong Kong Land Group, désireux d’augmenter la fréquentation de ses boutiques ouvertes le dimanche. Le but était alors d’attirer des familles, à qui se destinait cet espace de promenade en zone piétonne. Or, les commerçants ont rapidement constaté qu’au lieu d’attirer un public de consommateurs, la rue avait été investie par un grand nombre d’employées domestiques qui se sont approprié cet espace comme lieu de vie, sans aucune intention, ni possibilité d’y dépenser de l’argent.
Craignant que les sit-out aux allures de campements n’éloignent leur clientèle, Hong Kong Land Group a finalement obtenu de la part du gouvernement que la rue soit rouverte à la circulation automobile en 1992. Quant aux employées de maison, les autorités leur suggérèrent de s’installer sur un parking à proximité.

Le gouvernement évite de s’engager davantage dans ce conflit d’usage qui le mènerait à long terme à devoir revoir sa politique d’emploi et surtout de s’engager dans des politiques sociales qu’il considère comme trop coûteuses.

Pourtant, devant les protestations de l’opinion publique, choquée par ces propos, le gouvernement s’est vu obligé de laisser Chater Road fermée à la circulation le dimanche, ouvrant malgré lui un espace d’occupation supplémentaire pour les employées de maison. Le gouvernement se trouvait d’ailleurs dans l’incapacité d’expulser des personnes qui, en raison de sa propre politique, sont privées d’espace intime leur jour de repos et n’ont pas les moyens de consommer dans des espaces de consommation tels que des restaurants, des cinémas ou de grands centres commerciaux.

Les employées de maison rassemblées à Chater Road, le 11 janvier 2020. Photo de Myriam Förstel.

Depuis, un compromis fragile s’est installé entre le gouvernement local et les commerçants qui se plaignent toujours d’une dégradation des lieux et d’une perte de leur clientèle. En réponse, le gouvernement a accru les services de nettoyage mais aucune solution à long terme ne semble être envisagée. Visiblement, le gouvernement évite de s’engager davantage dans ce conflit d’usage qui le mènerait à long terme à devoir revoir sa politique d’emploi et surtout à s’engager dans des politiques sociales qu’il considère comme trop coûteuses. Certains considèrent néanmoins que les employées de maison ont remporté une première victoire dans ce que l’on a appelé « la bataille de Chater Road ».

Entre temps, un autre type de clients est apparu : des touristes et photographes amateurs qui observent avec grande curiosité ce mélange incongru de groupes de personnes assises par terre devant des boutiques Gucci et Louis Vuitton. Il est en effet fascinant de voir comment une population marginalisée mais si nécessaire pour le bon fonctionnement de la ville arrive, par sa simple présence, à mettre le gouvernement dans l’embarras. Le spectacle des sit outs n’est sûrement pas l’image touristique que recherche cette ville si soucieuse de sa réputation d’« Asia’s World City » ! Il met néanmoins en lumière toute la complexité sociale qui se cache derrière le faste de cette ville-monde.


Pour citer cet article
Myriam Förstel, « L’appropriation de l’espace public par les employées de maison à Hong-Kong : la guerre de Chater Road », Revue Sur-Mesure [En ligne], 5| 2020, mis en ligne le 30/04/2020, URL : http://www.revuesurmesure.fr/issues/reprendre-la-ville/chater-road


Bibliographie

Notes


  1. Source: Censtatd.gov.hk 

  2. Source: Labour Departement (en bibliographie)