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Désobéir et revégétaliser

le biodalisme, une initiative en faveur de la réappropriation de la ville

D'ici 150 ans, la planète pourrait se transformer en une grande et unique mégalopole, les plantes disparaître, la chaleur devenir étouffante... Ancrant son récit dans le futur dystopique des années 2170, Fanny Ehl nous propose de découvrir le biodalisme, un mouvement militant de revégétalisation du milieu urbain, à ses tout débuts, à la fin des années 2010.

Le biodalisme, né de la contraction du préfixe “bio-” et du mot “vandalisme”, est une initiative militante inventée dans le cadre d’un design de fiction. À l’origine, ce contexte fictionnel permettait d’encadrer et de situer les actions du biodalisme en créant un environnement radicalement différent de celui de la réalité et plus propice à leur légitimité. Toutefois, l’initiative est aujourd’hui plus actuelle que jamais et l’existence de ce récit dystopique ne doit pas être dissociée du projet concret que constitue le biodalisme. Cette fiction n’est pas seulement de l’ordre de la création fantaisiste mais constitue un véritable appel à la mobilisation collective, à l’engagement individuel et personnel, une invitation à faire et agir par soi-même pour contrer un futur destructeur déjà à l’œuvre.

Action 10, rue du faubourg Saint-Antoine, 2 mai 2018
© Fanny Ehl

Le constat alarmant du XXIIème siècle : l’uniformité des paysages par l’étalement urbain

2177 . Le monde est entièrement urbanisé. L’intégralité de la surface planétaire a été recouverte par le bitume, les pavés, le goudron, sans oublier les gigantesques immeubles frôlant les nuages verts qui peinent à se dissiper. Le globe est devenu ce qu’on appelle à présent une monopolis.

Le péri-boom de 2043 marque l’anéantissement des villes et petits bourgs par l’urbanisation fulgurante des grandes mégalopoles

En 2043, la surface terrestre connaît son premier péri-boom avec la disparition de la ville d’Orléans, intégralement dévorée par l’étalement urbain parisien. Événement majeur dans l’histoire de la monopolis, le péri-boom marque l’anéantissement des villes et petits bourgs par l’urbanisation fulgurante des grandes mégalopoles. S’enchaînant les uns aux autres, ils ont fini par recouvrir peu à peu l’intégralité des terres agricoles. Les nationales et autoroutes ont elles aussi intégralement disparu au profit des routes filantes, de voies express, hors-sol, se mêlant aux habitations et aux bâtiments excessivement lumineux afin d’exploiter au maximum les capacités des téléworkers. Ces travailleurs aliénés sont réputés pour travailler jour et nuit dans de petites cellules.

Les plantes et les fleurs n’ont pas été épargnées. L’imperméabilité des sols a fatalement participé à la disparition totale et définitive des végétaux. De façon à maintenir une forme de vie, quoique artificielle, des dispositifs de protection technologiques ont été inventés. Les rues piétonnes sont désormais ponctuées de dômes renfermant un semblant de nature. Ces dispositifs de protection principalement constitués de vortux, matériau ultramoderne découvert sur la planète Eris, ont pour vocation la préservation du vivant en l’isolant des effets néfastes générés par l’urbanisation et la vie humaine. Enfin les nouveaux gaz XX+, s’échappant des véhicules vifs, très nocifs pour l’homme et la végétation en cas de contact direct et sans protection, ont achevé de rendre les villes inhospitalières déjà comprimées par une chaleur étouffante, frôlant les 42 degrés de janvier à décembre.

Anéantissement de la biodiversité, bétonisation à outrance et pollution permanente

Les décrets et lois n’ont cessé de rythmer le siècle passé. Lors d’une déclaration officielle datée du 6 mars 2068, le président des États-Unis, Barron Trump a rendu obligatoire l’usage des pesticides pour les agriculteurs, ce qui engendra des conséquences écologiques désastreuses comme la disparition progressive des insectes pollinisateurs, ainsi que la gouvernance des villes par les multinationales.

Toutes les initiatives prenant part au maintien de la biodiversité ont été balayées d’un revers de main, noyés par le bitume et recouverts par les buildings

Ces décisions gouvernementales ont fatalement contribué à la disparition de certains légumes : les carottes, choux, salades ou encore poireaux, jugés nauséabonds par les consommateurs de salades en sachet, ont ainsi été remplacés par des légumes génétiquement modifiés produits par les mégafermes Monsanto-Bayer sur les toitures des gratte-ciels. La permaculture, les jardins partagés, les potagers participatifs et toutes autres initiatives prenant part au maintien de la biodiversité ont alors été balayés d’un revers de main, noyés par le bitume et recouverts par les buildings.

Pourtant, ce nouveau monde compte encore quelques jeunes dissidents. Sylvain Lechêne est l’un d’entre eux : historien de formation et spécialiste des mouvements écologiques au 21ème siècle, il enquête depuis des années sur les mouvements activistes qui ont tenté de prévenir cette abominable évolution. C’est en 2177 que l’historien parvient à reconstituer l’un d’entre eux en découvrant des documents inédits, évoquant le mouvement du biodalisme qui œuvrait 150 ans auparavant pour lutter contre l’urbanisation croissante.

Action 13, rue Saint-Maur, 20 septembre 2019.
© Fanny Ehl

Une réintroduction hors-la-loi du végétal en réponse au déclin imminent : retour sur l’une des formes du militantisme vert du XXIème siècle

Initiée pour la première fois en 2018, le biodalisme a perduré à peine une dizaine d’années avant que le mouvement ne s’arrête brutalement en 2027. Il n’en reste que des traces écrites, sous forme de témoignages pour la plupart, qui ont permis à Sylvain Lechêne de reconstituer l’histoire de ces initiatives et de comprendre surtout comment et pourquoi elles ont échoué. Selon lui, ce néologisme singulier supposerait l’importance et la réintégration du vivant par une forme de désobéissance réfléchie et ne serait aucunement associé au vandalisme ou à une quelconque forme de destruction inutile des espaces publics.

Ce constat désastreux pousse les jeunes militants à réintorduire du végétal en ville, sans l’autorisation des municipalités

Tous les témoignages concordent quant à la raison de l’apparition d’un tel mouvement : un ras le bol général face au déclin écologique des années 2000, à l’urbanisation croissante, à l’imperméabilisation des sols et à la métropolisation globale. Ce constat désastreux provoqua une vive prise de conscience chez ces jeunes militants qui les poussa à réintroduire du végétal en ville, sans l’autorisation des municipalités. S’appuyant sur les démarches initiales de l’écologiste Peter Berg1 , de l’artiste Lois Weinberger2, ou encore des propos des situationnistes3, ils se mirent à dépaver les trottoirs, débitumer les avenues, décimenter les boulevards à l’aide d’outils conçus à cet effet.

Les archives de dessins retrouvés ces vingts dernières années ont permis d’élucider le procédé de fabrication de l’authentique “pavégétal”. La presse à pavé permettait de façonner le pavégétal en compressant un mélange de terreau et d’argile, imitant ainsi le véritable pavé parisien, afin d’y accueillir une plante. Un certain nombre de textes, photos et vidéos ont aussi apporté des éléments plus concrets, précisant la tactique et le protocole qui caractérisaient l’initiative.

Action 4, Parvis de la cathédrale d’Orléans, 9 octobre 2017
© Fanny Ehl

Action 10, troisième plantation, 27 août 2018.
© Fanny Ehl

C’est de nuit que l’action se déroulait. Un repérage au préalable permettait d’identifier la zone à débitumer. Vêtus d’un casque de chantier et d’un gilet jaune, les dépavistes volontaires opéraient discrètement, se faisant passer pour de véritables agents de voirie. Selon les extraits vidéos, l’opération était simple, les gestes méthodiques, les dépavistes agissaient rapidement, dans le calme absolu.

Parfois, un éclat de rire s’élevait dans la rue endormie, sans pour autant réveiller les citadins assoupis devant le JT qui passait en boucle sur des chaînes télévisées aujourd’hui disparues. Une fois l’action terminée, les dépavistes quittaient la zone de chantier les pavés dissimulés dans leur sac, fiers et heureux d’avoir pu y planter des plantes invasives, sauvages, ou simplement ornementales. Un balisage et une signalétique discrète permettaient d’identifier les nouvelles plantations. Il est aussi raconté que parfois, un arrosoir était placé à côté des plantes afin de faciliter la participation des citadins désireux de vouloir contribuer à l’action.

Action 10, les dépavistes en action, 26 avril 2018
© Fanny Ehl

La méthode de la soustraction : l’appropriation par la modification de la ville dans sa substance

Les dépavistes conservaient leur pavé en guise de trophée : « Le pavé était le témoignage de l’action. La seule trace physique de leur passage. Ils étaient méticuleusement numérotés et répertoriés dans des carnets archivant les lieux, dates et heures des actions telles de véritables pièces à conviction ! » raconte l’historien. Mais ces authentiques pavés ont aujourd’hui complètement disparu, laissant comme seules traces celles des récits suspendus.

En modifiant la métropole en substance et dans sa matière même, le biodalisme œuvre pour une revégétalisation urbaine qui engage la réappropriation individuelle des espaces publics

D’après Sylvain Lechêne, la particularité du biodalisme était de prélever, retirer, soustraire de la matière à la métropole tout entière. Tandis que d’autres initiatives de revégétalisation restaient cantonnées aux espaces clos, aux pieds des platanes parisiens, ou encore aux terrains délaissés par les municipalités et aux friches réinvesties par quelques jardiniers, le biodalisme s’attaquait à la racine du problème que représentait la métropole des années 2000. En modifiant la métropole en substance et dans sa matière même, l’objectif du biodalisme était clair. Cette fois-ci, cette revégétalisation urbaine engageait sans détour une réappropriation individuelle des espaces publics.

Certains écrits théoriques de la main de la personne à l’origine du biodalisme vont même plus loin : « Contrairement aux propositions de revégétalisation qui consistent à additionner projet sur projet, superposer matière sur matière, cette initiative est un appel à la soustraction pour une revitalisation des centres urbains par l’émancipation des pratiques. Malgré l’humilité et la discrétion certaine des actions, le fait même de prélever, arracher la matière composante de l’urbanité actuelle est un acte socio-écologique, mais aussi éminemment politique. La déconstruction et la désobéissance invitent à recréer du commun, reconstruire nos existences, rebâtir nos espaces de vie, reprendre possession de nos corps et réaffirmer nos sensibilités et nos libertés pour un retour de la terre dans les espaces urbains.4 »

Action 12, Parvis de l’Hôtel-de-Ville de Paris, 10 juin 2018.
© Fanny Ehl

La fin des luttes urbaines, une conclusion riche de sens

Pourtant, cette lutte symbolique a malheureusement échoué, complètement dépassée par les aménagements urbains démentiels et l’écrasant système capitaliste auxquels la lassitude citoyenne s’est ajoutée, constatant un combat perdu d’avance. Face aux multinationales, à l’indétrônable économie néolibérale et à la puissance de la métropole, le biodalisme pourtant plein de bon sens, n’a pas connu l’essor qu’il méritait, à l’image des différentes initiatives qui ont fini par s’éteindre progressivement. Les volontaires se sont faits de moins en moins nombreux, les brèches se sont refermées, et l’imaginaire commun s’est lui aussi essoufflé.

Action 10, le chantier remplacé par du mobilier urbain, 28 octobre 2019.
© Fanny Ehl

Aujourd’hui en 2020, l’initiative du biodalisme progresse, circule et ne cesse de se propager au travers des collectifs et mouvements militants tout en éveillant les consciences citoyennes. Le récit dystopique proposé raconte la fin des initiatives citoyennes non pas pour prédire leur inévitable déclin, mais afin de le prévenir en soulignant leur importance. Au-delà de l’évidente nécessité des attentions portées à ce type d’initiative, le volontariat doit s’intensifier, les actions doivent quant à elles essaimer, prospérer, et grandir pour provoquer une revitalisation des espaces urbains par les citadins eux-mêmes.


Pour citer cet article
Fanny Ehl, « Désobéir et révgétaliser : le biodalisme, une initiative en faveur de la réappropriation de la ville », Revue Sur-Mesure [En ligne], 5| 2020, mise en ligne le 21/05/2020, URL : http://www.revuesurmesure.fr/issues/reprendre-la-ville/desobeir-et-revegetaliser

Notes


  1. Pour aller plus loin, Peter Berg est un défenseur de l’environnement et théoricien du biorégionalisme, réputé pour son militantisme dans les années 1970 à San Francisco. 

  2. Lois Weinberger, artiste autrichien, met la terre et les mauvaises herbes au centre de son travail plastique.  

  3. L’IS (Internationale Situationniste) est une organisation révolutionnaire avant-garde des années 1970 militant entre autre contre la marchandisation et le capitalisme. 

  4. Fanny Ehl, « Pour une débitumisation par la soustraction », 2020.