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Prendre le temps de se poser la question du temps

En donnant la parole aux habitants, la concertation permet de faire parler et de mieux comprendre un territoire. Mais c’est aussi une logique de gestion des temporalités entre les différentes parties prenantes du projet urbain. Cet article à quatre mains donne à voir deux exemples de participation citoyenne où l’articulation des temporalités est valorisée afin de raconter le projet urbain.

« En retard, toujours en retard ! » : on se souvient bien de la rengaine continue du Lapin Blanc de Lewis Carroll trépignant avec sa montre à gousset dans Alice au Pays des Merveilles.

La concertation, c’est un peu cette même course effrénée contre le temps : le temps de préparer une démarche participative, le temps d’y participer, mais également le temps d’un territoire, le temps d’un projet. Elu·es, agent·es, citoyen·nes ont un rapport au temps différent, et leurs rythmes se rencontrent au cœur de cet exercice participatif.

Comment accompagner l’articulation de ces temporalités ? Le domaine de l’aménagement a ceci de particulier qu’il superpose des politiques publiques structurelles à des projets, déjà en cours ou à venir, mais aussi à des tranches de vie d’habitant·es, présent·es depuis des générations ou simplement de passage sur le territoire.

La démarche participative n’est pas une cerise sur le gâteau, qui doit venir valider le projet, mais bien un axe contributif et créatif du projet ; elle en est un des ingrédients.

Dès lors que la fabrique de la ville ne trouve jamais de finalité absolue et se trouve en perpétuel mouvement, comment peut-elle alors réussir à embrasser les intérêts de tout le monde à court, moyen et long terme dans l’élaboration et la mise en œuvre d’un projet urbain ?

Ce texte propose de porter un regard croisé sur la question à travers deux expériences, visant à s’inscrire dans le territoire et les pratiques réelles de leurs habitant·es : un atelier de graff participatif en Seine-Saint-Denis et la gestion participative d’un tiers-lieu en Haute-Mayenne.

Le temps du projet, les temps des habitant·es

Les rendez-vous donnés aux habitant·es pour échanger autour d’un projet urbain sont souvent propices à l’expression de besoins plus immédiats. « On a demandé un banc sur la place il y a déjà deux ans et il est toujours pas là, c’est quand même pas compliqué de mettre un banc bon sang ! ».
Se mêlent ici les rapports aux temps des commanditaires et des participant·es :

  • celui des élu·es et agent·es responsables du déroulement de l’opération, pour qui bien souvent « ajouter » une démarche de participation « alourdirait » le processus déjà long et complexe du projet d’aménagement ;
  • celui des participant·es, lorsque leurs demandes relativement simples - installer un banc ici, replanter un arbre là - demeurent pourtant soumises à un délai de mise en œuvre démesurément élevé, lié aux temporalités mêmes du projet d’aménagement.

La participation, fondement du projet

Pour agencer les horizons et contraintes temporels de chacun·e, il est crucial de penser le projet d’aménagement dans son ensemble, en ne déconnectant pas la démarche participative du processus de conception et de mise en œuvre du projet. La démarche participative n’est pas une cerise sur le gâteau, qui doit venir valider le projet, mais bien un axe contributif et créatif du projet ; elle en est un des ingrédients.

Pour cela, l’étape de conception du cahier des charges de la démarche est cruciale. Il ne s’agit pas d’insérer un paragraphe type, répondant à l’exigence du « vous me mettrez de la concertation s’il vous plait ! », mais bien d’intégrer une réflexion sur les objectifs de la démarche participative et la manière dont elle peut être fondatrice de chaque étape-clé d’un projet urbain : diagnostic, élaboration, mise en œuvre.

Réflexion collective autour du Pont de Bondy

Le calendrier de la démarche participative doit ainsi être articulé au projet d’aménagement, de manière itérative, pour permettre des va-et-vient permanents entre expertises et contributions, entre réflexions « en chambre » et temps participatifs. Cette méthodologie est précieuse car elle doit permettre d’identifier au fur et à mesure ce qui peut être fait à un instant t, et ce qui relève du projet global et naîtra lors d’une phase ultérieure.

Le temps de l’exercice

Dans une société hyperactive, le temps est une denrée rare. Face à des agendas déjà bouclés des mois à l’avance, comment réserver plusieurs après-midi(s) ou soirée(s) à un échange « sans garantie », pour un projet dont l’horizon semble lointain ? Un·e urbaniste, déjà familier·e des problématiques de la fabrique de la ville, peut-il·elle toujours participer aux temps de concertation proposés dans sa commune…? Dès lors, comment l’exiger de la part d’habitant·es d’horizons différents, déjà préoccupé·es par leurs problématiques professionnelles et personnelles ?

la concertation doit aussi pouvoir être « ce qui fait cité »

Passer d’un temps « perdu » car subi à un temps « gagné » car stimulant et productif exige de motiver et d’animer la concertation comme un temps plus convivial, ou, en s’informant et en participant à l’élaboration d’un projet, l’habitant·e est aussi amené·e à faire des découvertes et à rencontrer de nouvelles personnes.

Temps de concertation dans la commune du Horps

À l’instar d’un temps associatif ou d’une fête de quartier, la concertation doit aussi pouvoir être « ce qui fait cité », un temps fédérateur qui permet de réunir l’ensemble des citoyen·nes pour échanger sur l’évolution de leur territoire. La collectivité et ses habitant·es dépassent ainsi un simple rapport descendant de présentation du projet de l’un·e à l’autre.

C’est un peu une logique « donnant-donnant » : les habitant·es seront prêt·es à coopérer, à condition que la collectivité coopère également. Il ne peut leur être exigé des échanges productifs pour un projet, sans garantir en retour les conditions de temps d’échanges effectivement qualitatifs.

Graffer des dessous de pont

En 2019, l’Établissement Public d’Est Ensemble en Seine-Saint-Denis a organisé un temps d’échanges avec les habitant·es pour les informer du projet urbain du Pont de Bondy1 et des transformations urbaines à venir. Considérer ce temps comme un devoir d’information de la collectivité envers ses citoyen·nes a exigé des technicien·nes une réflexion sur les motivations qui pouvaient pousser les habitant·es à se rendre à ce type d’événement.

On commence alors à se détourner de l’écueil souvent dénoncé d’une concertation à huis clos, réservée aux plus intrépides.

Ce jeu de transfert de rôle agent·es/habitant·es a amené la collectivité à identifier un pan du projet pouvant faire l’objet d’une animation spécifique et inciter des familles déjà en prise avec des problématiques économiques et sociales difficiles à l’inscrire dans des agendas chargés. La collectivité a ainsi monté un projet avec un graffeur du territoire et une classe de Terminale d’un lycée de Bondy pour valoriser les dessous d’infrastructures, problématique prégnante du projet urbain, avec la réalisation de deux grandes fresques murales.

L’idée derrière ce type d’évènement, c’est un peu « Venez comme vous êtes » : tout le monde est le/la bienvenu·e pour venir s’informer, poser des questions, donner son avis ou simplement profiter d’un moment convivial en famille.

Réflexion collective autour du Pont de Bondy

On commence alors à se détourner de l’écueil souvent dénoncé d’une concertation à huis clos, réservée aux plus intrépides. Des premières réussites ont ainsi pu être mesurées, comme la participation d’un public jeune qui aura 30 ans à l’arrivée de la gare et l’établissement d’un lien de plus forte proximité entre la collectivité et des habitant·es souvent absent·es des démarches de concertation.

Cet exercice a aussi permis de mettre en lumière des marges de progrès pour les prochaines fois :

  • constituer un annuaire des habitant·es croisé·es au cours de la démarche pour restituer les échanges et les tenir informer de l’évolution du projet ;
  • traduire les plans d’urbanisme du projet en illustrations plus aisément appropriables et elles aussi évolutives ;
  • être accompagné·es par un·e médiateur·trice, spécialiste de la concertation, pour qu’il puisse agir en garant de la bonne prise en compte des échanges avec les habitant·es dans l’évolution du projet urbain ;
  • intégrer la concertation dès la phase de diagnostic du territoire pour être en phase avec la réalité des besoins immédiats et à long terme et s’engager ainsi à réaliser des actions à plus court terme ;
  • prendre soin de la clôture de l’exercice participatif en informant les habitant·es avec transparence sur ce qui est pris en compte dans le projet et pourquoi.

La revitalisation d’un centre-bourg ou la stimulation d’une réflexion collective

Dans un tout autre contexte, une expérience riche d’enseignements a été conduite en Haute-Mayenne par le Facteur urbain et ses partenaires. Engagée dans une démarche de revitalisation de centre-bourg, la commune du Horps, de 800 habitant·es, a fait le pari de conduire ce projet de manière participative de bout en bout, et d’assumer une posture de co-décision sur l’avenir du bourg.

Pour embarquer des habitant·es de tous horizons, la convivialité des temps collectifs et le souci de rester en phase avec les réalités du temps quotidien des habitant·es se sont révélés essentiels. Loin d’une stratégie “bling-bling”, l’objectif était bien de maintenir une attention permanente au caractère fédérateur du projet pour construire une vision collective.

Immersion dans la vie des habitant·es, travail partagé de diagnostic et de prospective, transformation d’un lieu de vie déjà éprouvé (un bureau de Poste désaffecté) en tiers-lieu, proposition d’activités par le groupement pour une prise en main progressive du lieu par les habitant·es, organisation de temps conviviaux et d’interconnaissance pour stimuler les relations entre les habitant·es… ont été autant d’actions qui ont permis de dépasser l’ambition initiale du projet : au-delà d’un projet de réaménagement du centre-bourg stricto sensu, la démarche de revitalisation a cherché à réenchanter ce territoire en s’appuyant sur les personnes qui le font chaque jour.

Ainsi s’est constitué un groupe d’habitant·es actif·ves et motivé·es, car responsable de la gestion d’un lieu et de la déclinaison opérationnelle et concrète du projet de territoire.

Au-delà de l’événement : impliquer les participant·es dans un débat de fond

Mais déjà, on devine poindre des écueils : faire de la concertation un événement entraînant, n’est-ce pas poser un vernis sur le projet et considérer que l’échange ne peut et ne doit être que positif ? N’est-ce pas s’inscrire dans une démarche de communication, plutôt que de poser les bases d’un dialogue effectivement constructif ?

Au-delà d’un simple support pour raconter le projet urbain, la concertation doit devenir un moyen de faire parler le territoire.

C’est là tout le jeu d’équilibriste qui se joue pour les acteurs de la concertation : permettre à chacun·e de se sentir concerné·e, sans pour autant tomber dans la dérive d’un débat sans fond.

Au-delà d’un simple support pour raconter le projet urbain, la concertation doit devenir un moyen de faire parler le territoire. Pour cela, il s’agit de connaître le territoire, son identité et ses acteurs, pour proposer une démarche qui restitue la singularité du lieu, tout en permettant un ancrage dans sa réalité actuelle et ses futurs possibles afin d’amener les habitants·es à prendre part à la concertation et à imaginer, ensemble, le positionnement du projet.

Temps de concertation dans la commune du Horps

Organiser un évènement street-art pour parler projet urbain dans le Morbihan n’aurait pas eu le même impact qu’au Pont de Bondy : depuis près de 35 ans, des grands noms du graff s’y sont succédés et y ont fait leurs premières armes. Échanger à partir d’un temps convivial sur un projet urbain, c’est donc aussi considérer et révéler le lien préexistant des habitant·es à leur lieu de vie et se donner alors plus de moyens pour prendre en main collectivement son territoire.
Prendre le temps de se poser la question du temps ne résout pas tout, loin s’en faut, mais cela conduit à consacrer une réflexion aux leitmotiv de la concertation et à son nécessaire ancrage dans la réalité d’un territoire et du quotidien de ses habitant·es ; c’est une première piste pour faire évoluer des pratiques de concrtation, souvent vécues avec frustration par les habitant·es et les urbanistes.

La recette n’est cependant pas miracle, et les moyens bien souvent difficiles à aligner pour répondre à l’ambition - mais qui a dit que la démocratie était facile ?


Pour citer cet article
Maurane Hernandez et Alice Pfeiffer, « Prendre le temps de se poser la question du temps », Revue Sur-Mesure [En ligne], 5| 2020, mis en ligne le 09/07/2020, URL : revuesurmesure.fr/issues/reprendre-la-ville/prendre-le-temps-de-se-poser-la-question-du-temps

Note


  1. Sur le territoire de la Plaine de l’Ourcq, à la croisée des communes de Bobigny, Bondy et Noisy-le-Sec, le secteur du Pont de Bondy est un noeud infrastructurel important de l’est parisien, longtemps défini comme un territoire servant des fonctions urbaines de Paris et sa banlieue. Il connaît depuis l’annonce de l’arrivée d’une station de métro de la ligne 15 du Grand Paris Express en 2030 un véritable coup de projecteur, et figure aujourd’hui comme un territoire de projets majeur. Le projet urbain du Pont de Bondy poursuit l’objectif d’accompagner la transformation de ce secteur longtemps resté en déshérence en un territoire attractif, diversifié, habité, et productif.