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Histoires et étapes d'un tour du monde

Smart City, Datapolis, Participolis (2/2)

Dans cette seconde partie de notre entretien, Francis Pisani, à l’affût des innovations qui lient les TIC aux villes du monde, aborde le sujet du traitement des datas et de la nécessité pour tout un chacun d'en conserver la lisibilité et la maîtrise. Enjeux de réappropriation qui montrent que la ville intelligente constitue bien un processus organisé autour de projets urbains, pas un état.

Sur-Mesure : Vous nous disiez précédemment (voir la première partie de notre entretien) que la Smart City devait être appréhendée de manière plus systémique et que chacun devait s’en emparer pour l’enrichir. Un point de complexité dans cette appropriation ne serait-il pas le manque de transparence dans les politiques de gestion des données qui limiterait la capacité d’action des citoyens ? Comment sortir de ce dilemme ?

Francis Pisani : En Espagne, j’avais interviewé des indignados avant qu’ils ne rejoignent Podemos. Ils envisageaient à l’époque d’avoir leurs propres serveurs et logiciels afin de gérer leurs réunions, leurs monnaies, etc. C’est une forme de réponse à la recherche d’autonomie et à une réappropriation. On retrouve une démarche similaire aux États-Unis, où un certain nombre d’activistes développent des outils autonomes. J’ai déjà évoqué le cas de Lyon qui a demandé que les données du projet Hublo soient stockées sur ses serveurs, en France. Dans ce projet, autour de la gestion de l’eau par l’entreprise Véolia, IBM intervient comme partenaire chargé du traitement des données. Il en est donc responsable mais les données ne lui appartiennent pas.

Si on ne parle pas encore dans cet exemple du citoyen, on voit émerger des projets où ce ne sont plus les grandes entreprises qui sont les propriétaires des données. Le cas de Singapour est différent mais intéressant car les choses sont vues de manière plus pragmatique : ils se soucient principalement de la manière dont ils utilisent les données pour offrir des services de meilleure qualité. C’est par ces moyens qu’ils considèrent « mettre le citoyen au centre ». Si de notre point de vue la démarche peut ne pas paraître satisfaisante ou suffisante, car elle ne donne pas réellement le pouvoir aux citoyens, elle demeure cependant non négligeable.

Sur la donnée, deux dimensions sont à prendre en considération : la propriété et l’accès. La question qui se pose est de savoir si on est en capacité de traiter les données soi-même. Et ça concerne d’ailleurs autant le citoyen que l’entreprise. Prenons par exemple le cas de la RATP, le réseau de transports parisiens, qui refusait jusqu’à il y a peu de mettre ses données à disposition des entreprises. Cela a créé une situation où des sociétés comme Citymapper ou Moovit ne pouvaient fournir à leurs usagers les données parisiennes alors qu’elles le pouvait pour Lyon, Toulouse ou encore Marseille qui, elles, ne s’opposaient pas au partage. L’évolution actuelle est moins sur la donnée brute que sur son traitement, donc la donnée nettoyée et structurée. Véolia considère d’ailleurs que c’est là que repose sa valeur ajoutée ; avec les données ouvertes et les API nous sommes en train de voir un déplacement des débats vers cette question du traitement qui devient une véritable source de pouvoir. Or on va vers des générations, donc des citoyens, qui seront de plus en plus capables de la traiter.

Sur-Mesure : Il faudrait que les geeks, que vous évoquiez précédemment, intègrent les conseils de quartier !

Francis Pisani : Ça me parait évident. Il faudrait être capable de discuter de ces sujets dans les réunions, pendant les élections, dans les écoles… On se dirige vers des générations de scribes, c’est-à-dire des gens qui seront capables de créer leurs propres outils. L’importance d’une école comme l’École 42, ou plus largement l’importance d’apprendre à coder à l’école, ce n’est pas simplement pour créer des start-up. C’est aussi pour que les gens soient capables d’en discuter et d’agir.

Sur-Mesure : En prenant l’exemple du projet Hublo à Lyon, comment la municipalité a-t-elle convaincu les opérateurs ?

Francis Pisani : Auparavant, pour les municipalités, la donnée n’était pas un sujet. Aujourd’hui, certaines commencent à en faire l’une des conditions pour signer un contrat. Pour en arriver à cela il faut du personnel municipal qui comprenne le sujet, et qu’il y ait une stratégie afin d’imposer des principes. C’est ce qui a permis à Lyon de négocier et d’imposer ses conditions. Comme me l’a d‘ailleurs confirmé Manel Sanromá, l’ancien Digital Officer de Barcelone : « si tu n’as pas de stratégie et de personnel qualifié, tu ne peux que dire « oui » ou « non » aux propositions que l’on te fait ». La montée en compétence est donc fondamentale. Et ça commence dans les préaux des écoles ou dans les conseils de quartier. Pour qu’il y ait un grand changement il faut que chacun se responsabilise. Il est par contre nécessaire que les décideurs donnent les éléments qui permettent à chacun de comprendre.

Sur-Mesure : On s’interroge sur l’existence d’un lien entre les systèmes politiques et le type de projets qui sont développés. Avez-vous pu observer une relation entre les deux lors de vos voyages ?

Francis Pisani : J’ai en tête deux exemples opposés. L’un à Lausanne, l’autre à Singapour. En Suisse j’ai été fasciné par les consultations organisées autour de la remodélation du quartier La Métamorphose. Il concernait la modification d’installations sportives et de la création d’un écoquartier. Les débats sur ce projet se sont déroulés dans le cadre des pratiques de la démocratie directe caractéristique des suisses, et cela prend des proportions qui sont inimaginables en France. Vraiment passionnant.

À Singapour c’est très différent. Ils produisent un effort considérable d’intégration systémique des données afin d’offrir aux citoyens des services d’une sophistication extraordinaire, avec notamment la création de la plateforme Smart nation. Et selon la formule Singapourienne de la démocratie, améliorer la qualité des services revient à mettre le citoyen au centre. Avec ces deux exemples, on voit bien qu’en prenant deux contextes sociopolitiques différents, n’ayant pas les mêmes cultures de la démocratie et de la technologie, on aboutit à des pratiques bien distinctes.

Pour revenir sur la France, j’ai remarqué que dans la plupart des discours, le Maire ou la municipalité, évoquent le fait qu’ils « mettent à la disposition du citoyen ». C’est une approche qui reste très top – down. Il y a encore donc peu de bottom – up et de communication horizontale.

Sur-Mesure : Qu’est ce qui peut favoriser selon vous cette communication horizontale ?

Francis Pisani : On n’a pas encore compris tout ce que l’on peut faire avec les technologies de l’information. Par exemple, je considère que l’on a un gros problème avec la définition de la ville. On ne vit pas dans une ville au sens « municipalité » mais dans un espace urbain. On dort à un endroit et on travaille à un autre. Et finalement on n’a le droit de se prononcer que sur le lieu où l’on n’est jamais, celui où on dort. La personne qui habite à Cergy et qui travaille dans Paris n’a pas la possibilité de se prononcer sur un feu de circulation qui le dérange près de son lieu de travail. Or on pourrait avec les technologies de l’information avoir des consultations permettant à ces personnes de se prononcer. Donc pour répondre à la question, il y a deux points fondamentaux : d’une part la disponibilité des outils et d’autre part la culture de la communication.

Sur-Mesure : Dans les usages des technologies, on voit beaucoup ceux qui sont motivés par une volonté de contrôle, de captation de données des individus dans un objectif commercial. Quels autres usages, visant plutôt à utiliser des données pour fluidifier des systèmes ou améliorer des services, avez-vous pu observer ?

Francis Pisani : Je dis depuis longtemps que le problème ce n’est pas Big Brother mais plutôt les Little ou les Big Sisters. Nous sommes obsédés du contrôle par l’État, mais même si c’est une question que l’on ne doit pas laisser de côté, le vrai problème est avec les grandes entreprises qui savent tout ce que l’on fait. La difficulté vient de l’évolution de la notion de contrôle : les grandes entreprises ne contrôlent pas de manière directe ce que nous faisons, elles ont cependant assez de données pour nous pousser à faire des choses.

Cette discussion a été très intense, il y a peu, autour de la façon dont Facebook sélectionne, limite ou filtre l’accès aux réseaux et informations. Cela interroge non pas la manière dont Facebook nous contrôle - car il ne nous contrôle pas - mais la manière dont il réduit notre champ de connaissance en nous donnant les choses dont nous avons envie, car il nous connaît. C’est une évolution des outils de contrôle.

Aujourd’hui le problème est d’autant plus grave que nous l’acceptons en fournissant nos données en échange de facilités qui nous sont concédées. Un exemple intéressant vient de Séoul. La ville a voulu améliorer les lignes d’autobus de nuit ; elle avait pour cela besoin d’utiliser les appels téléphoniques des personnes sollicitant des taxis entre minuit et trois heures du matin afin de connaître leur destination. Pour mener à bien son projet, la ville a directement demandé aux personnes si elles étaient d’accord pour que leurs données soient réutilisées sachant que l’anonymat était garanti. Et elle a obtenu leur accord. C’est un pas fondamental : on consulte les gens sur l’utilisation de leurs données dans le but de leur rendre un nouveau ou un meilleur service.

Il faut cependant rester vigilant, comme le souligne Evegny Morozov : « il n’y a pas que les bons qui se servent des technologies de l’information, les mauvais s’en servent aussi ». Les dénonciations en Syrie s’appuyant sur des informations publiées sur des comptes Facebook en sont des exemples. Dans tous les cas la question reste l’accès aux données et leur contrôle. C’est un champ de bataille important sur lequel nous avons tous intérêt à contribuer.

Sur-Mesure : Quelles sont les villes qui ne sont pas référencées dans les grands classements internationaux des villes numériques mais qui seraient selon vous intéressantes à observer ?

Francis Pisani : L’approche par projet est une bonne façon de voir autre chose. Par exemple, je trouve intéressants les projets sur le chauffage et le refroidissement d’un quartier où les technologies de l’information peuvent être utilisées pour mesurer et orienter les flux. Il y a ainsi un projet européen nommé Celsius qui connecte des expériences à Londres, Genève ou encore Göteborg. Cet exemple montre que des projets significatifs de transformation, mobilisant des financements européens, peuvent impliquer une communauté sur un quartier spécifique.

Il y a un vieux projet qui date de 2011 et que j’évoque souvent : Lewatmana. Derrière Lewatmana il y a un enfant de Jakarta, Henry Soelistyo, qui, en 2009, a décidé d’utiliser les réseaux sociaux et les caméras en circuit fermé pour localiser les routes embouteillées. Lewatmana est devenu un projet auquel la municipalité s’intéresse. À Singapour, j’ai découvert une alternative au modèle Uber, réalisé par l’entreprise Grab’s Taxi, qui apporte une réponse au problème de centralisation extrême des données et de traitement inacceptable des travailleurs. Ils apportent une alternative de fond en prenant soin de leur personnel. Ils ont par exemple ouvert une académie pour leurs chauffeurs et font attention à leurs prestations sociales. Ils sont d’ailleurs en train de se développer en s’alliant à une entreprise chinoise, une indienne, une thaïlandaise et à Lift aux États-Unis. Grab’s Taxi offre donc une application qui repose sur une décentralisation connectée, ce que j’appelle aujourd’hui les « petits connectés ». Des gens se connectant entre eux pour offrir un service tout en faisant attention à leur communauté car ils en sont partie prenante. En termes de sens c’est une des choses les plus intéressantes.

Pour trouver des villes je ne me fonde donc pas sur les classements mais sur la diversité et l’importance sociale et environnementale des projets menés. En prenant deux ou trois grands axes, comme la gestion des déchets ou le réchauffement et le refroidissement des quartiers, on identifie des villes qui font un véritable travail pour rendre leur ville plus intelligente. Dans tous les cas j’attache de l’importance à ne pas regarder uniquement si les villes font des choses, mais si elles continuent à les faire. J’observe le processus pour voir s’il s’amplifie ou se développe, car la ville intelligente n’est pas un statut ou un état. Les villes ne sont donc pas intelligentes, elles font des choses pour renforcer leur intelligence. Il s’agit toujours et avant tout d’un processus.

Retrouvez des présentations plus détaillées des projets mentionnés par Francis Pisani, et bien d’autres encore à travers le monde, dans son livre « Voyage dans les villes intelligentes, entre Datapolis et Participolis ».


Pour citer cet article :

Francis Pisani, « Histoires et étapes d’un tour du monde : Smart City, Datapolis, Participolis », Revue Sur-Mesure [En ligne], 1| 2017, mis en ligne le 23 février 2017 URL : http://www.revuesurmesure.fr/issues/villes-usages-et-numerique/histoires-et-etapes-d-un-tour-du-monde