#1

Où nous conduit la ville numérique ?

Troisième et dernier acte de notre entretien avec Antoine Picon. Nous abordons un sujet central de son travail qu’il nomme lui-même « la rencontre entre utopies et structures matérielles ». Le numérique et la smart city interrogent notre manière de penser la ville mais font aussi échos, d’une façon plus pragmatique, à des défis concrets de conception urbaine.

Sur-Mesure : dans cette dernière partie de nos entretiens, nous souhaiterions vous demander quel sera le visage de la smart city de demain. Qu’induit notamment le développement du numérique tant sur le plan de la fabrique de la ville, de sa construction quotidienne, que des grands modèles de la pensée urbaine, notamment la ville durable ? Comment cette ville de demain parviendra-t-elle selon vous à relever les défis de l’éthique citoyenne, de l’équité sociale ou encore de l’impact environnemental ?

“ La ville des choses qui sont contre la ville des choses qui arrivent

Sur cette question, mes propos restent bien sûr de l’ordre de l’hypothèse. On assiste à une transformation du modèle techno-sociétal de la ville. Depuis le XIXe siècle, on fonctionne sur un idéal de la ville en réseau1 lié à une prépondérance de l’image du flux. Cette idée de flux prend ses racines dès le XVIIIe siècle, au moment où la pensée technique se réorganise autour de la gestion des flux. Elle est l’apanage de la pensée moderne en termes d’infrastructure, de transport ou encore d’économie.

Cette question a marqué la ville industrielle : l’idée de flux était liée à l’idée de foule - la ville industrielle s’est longtemps organisée comme une ville qui gérait les foules - qui était un problème central et complexe. La ville numérique, si elle voit le jour, va s’organiser autour de paradigmes tout à fait différents. La ville est aujourd’hui au carrefour de la technologie et des évolutions sociétales, et le numérique nous donne la possibilité d’aller regarder jusqu’aux molécules, jusqu’aux atomes. Personnellement, j’interprète les phénomènes actuels comme la montée en puissance d’une ville que l’on penserait comme un ensemble d’événements, c’est-à-dire comme un ensemble de choses qui arrivent.

Le modèle de la ville des flux donnait lieu à des villes pensées à partir des choses voire comme des ensembles de choses, modèle qui permettait de maintenir le règne des choses qui « sont » (les tuyaux, les infrastructures, etc.). Or avec le développement du numérique, il n’y a jamais eu autant de choses, nous avons besoin de câbles, d’infrastructures, de serveurs, d’espaces de stockage… mais paradoxalement, ce que l’on voit de plus en plus ce sont des événements, des situations, des scénarios, qui appartiennent davantage au monde de ce qui advient qu’au monde traditionnel des substances qui sont.

Le numérique met en scène la ville dans une galaxie d’événements

Ce nouveau modèle s’applique à l’urbanisme, où nous sommes passés du plan au scénario. Or les urbanistes sont des enfants du plan, c’est leur grand problème, et il a été compliqué pour les urbanistes de se convertir à cette méthode de travail. Prenez le numérique, il génère des possibilités de simulation, de création et de mise en récit, c’est une transformation très profonde.

Parallèlement, on assiste à une transformation des individus : avec le développement des réseaux sociaux, chacun devient ce qui lui arrive. Le « moi » devient une succession d’événements tels qu’ils se révèlent au collectif. Le collectif devient une vertigineuse série d’événements mise en récit par les uns et les autres sur leur page personnelle. Ainsi, les villes deviennent synonymes de ce qui se passe en leur sein, même à l’échelle de micro-événements : « je suis ici », notre consommation d’électricité télé-relevée, mais aussi par la transcription globale de la circulation dans Paris et jusqu’aux festivals. D’ailleurs la « festivalisation » de la vie urbaine participe à la même logique.

Les choses qui arrivent : origines de nouvelles représentations de la ville

Les modèles statiques de penser l’urbain se sont dissous, on le voit par exemple dans la cartographie. Historiquement, la carte est une représentation de ce qui est. Aujourd’hui elle devient une représentation de ce qui arrive. Le modèle de carte participative « Carticipe2 » est très représentatif de ce phénomène : sur un fond de plan de l’existant chacun « fabrique » des événements à travers des propositions « on pourrait faire ci ou ça », « on pourrait enlever ça ».

Aujourd’hui les cartes n’ont plus besoin d’être une représentation de la réalité, ce qui met en crise tout le régime de vérité traditionnel de la cartographie. Ce n’est pas forcément une bonne chose : « Open Street Map3 » nous fait croire que l’IGN n’est plus utile alors que c’est totalement faux. Ce phénomène est représentatif des difficultés que nous rencontrons dans les évolutions actuelles. Il ne faut pas imaginer que la ville a cessé d’être peuplée de choses, simplement la façon de la penser et de les raconter a évolué.

Diversifier les formes de villes intelligentes, une nécessité

Tout est en train de devenir intelligent, même les tracteurs utilisent aujourd’hui la géolocalisation pour tracer des sillons droits. Mais il est évident qu’une campagne et le deuxième arrondissement de Paris n’ont ni le même fonctionnement ni les mêmes besoins. Comment gère-t-on alors les gradients d’intelligence entre un centre-ville, diverses périphéries et des espaces ruraux ?

De la même manière, comment gère-t-on le passage d’une ville à une autre ? Que se passe-t-il pour le numérique au niveau des frontières administratives ? Se met-on tout à coup à être intelligent différemment parce que l’on vient de passer de Paris à Courbevoie ? La question du numérique par rapport aux frontières physiques est un sujet compliqué, que l’on aborde peu puisque pour le moment nous traitons le numérique sous forme de petites enclaves. Lorsque l’on commencera à se demander « qu’est-ce que c’est que le Paris Intelligent à l’échelle du Grand Paris » on débouchera sur beaucoup de problèmes de ce genre.

Dans une grande partie des pays développés, la ville intelligente correspond à deux choses : mettre des capteurs dans toutes les infrastructures traditionnelles et créer des choses qui permettent d’accéder à certaines données à partir des smartphones (par exemple la géolocalisation). Dans beaucoup d’autres pays, il n’y a pas d’infrastructures traditionnelles. Que signifie alors la ville numérique ? Je veux savoir ce qu’est une ville intelligente en Inde !

Tout le monde s’aperçoit que la question du numérique doit donc avoir des liens avec celle du développement durable, mais cette volonté reste pour le moment un vœu pieux. Au-delà des nobles déclarations, les choses convergent peu : on reste encore pour le moment très loin du compte alors que la smart city ne peut être que la ville durable, ce doit être le même paradigme.


Bibliographie sélective

PICON Antoine, 1998, La ville territoire des cyborgs, Besançon, Editions de l’Imprimeur
PICON Antoine, 2001, Imaginaires de l’efficacité, pensée technique et rationalisation, dans Réseaux (n°109)
PICON Antoine, 2009, Ville numérique, ville événement, dans Flux (n° 78)
PICON Antoine, 2013, Smart Cities : Théorie et critique d’un idéal auto-réalisateur, Paris, Editions B2
PICON Antoine, 2015, Smart Cities : A spatialised Intelligence, Wiley


Notes


  1. A. Picon, Imaginaires de l’efficacité, pensée technique et rationalisation, 2001 

  2. carticipe.net 

  3. openstreetmap.fr