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Villes, usages et numérique

pour une entrée en matière

Pour nous accompagner dans la compréhension de nos villes numériques, parfois enthousiasmantes, parfois inquiétantes, nous avons eu le plaisir de rencontrer Antoine Picon. Dans cette première partie d’entretien, il nous livre ses repères et nous fait profiter de son regard d’historien. L’occasion de prendre du recul avant d’engager une lecture critique de nos usages urbains à l’heure numérique.

Sur-Mesure : Antoine Picon, vous portez depuis de nombreuses années un regard très éclairant, notamment sur l’imbrication complexe du numérique avec nos pratiques urbaines. Vous abordez ces thèmes non seulement en tant qu’observateur contemporain averti mais aussi avec votre regard d’historien. Selon vous, comment le développement des technologies numériques a permis l’émergence récente de nouveaux services et de nouveaux usages urbains ?

Le numérique dans la ville, une histoire récente, une longue trajectoire

Il me semble en effet nécessaire de situer cette question des rapports entre la ville et le numérique dans une perspective historique, à l’aide d’une chronologie suffisamment longue. Il est par exemple intéressant de remonter aux dernières décennies du XIXe siècle puis au New Deal, aux États-Unis. À cette époque on assiste à une explosion de la quantité d’informations produites : elles sont issues du fonctionnement des politiques sociales, des assurances, du recensement, des entreprises, etc. Les besoins de gestion de ces données entraînent l’apparition de technologies dédiées, comme les machines à écrire puis les tabulatrices. Dans mon livre, Culture numérique et architecture (2010), je montre que c’est à cette époque que naissent le big data et l’homo numericus.

Cette lecture chronologique est aussi fortement marquée par une histoire très récente. Il s’agit de la diffusion de l’ordinateur personnel dans les années 1980, de l’internet grand public et du téléphone portable dans les années 1990, puis tout récemment - depuis une dizaine d’années - celle du smartphone. L’imbrication entre ville et numérique s’inscrit donc à la fois dans une longue trajectoire historique et dans un ensemble d’évolutions parfois brutales, tout autant technologiques que sociétales. Cette lecture est marquée dans le même temps par une certaine évolution de point de vue : d’une première période euphorique liée à la révolution numérique, on est passé à une période plus critique, marquée par une prise de conscience politique des enjeux du numérique.

Lorsque les premiers discours sur le numérique ont commencé à s’appliquer à la ville, l’idée était de dupliquer la ville réelle, de passer d’une ville de briques à une ville de bits. Aujourd’hui, la dernière grande mutation est liée au développement de la géolocalisation et de la réalité augmentée : on se rend désormais compte qu’il y a une continuité totale entre l’espace physique et l’espace numérique. Ce sont des usages concrets : la personne en train de marcher tout en consultant son smartphone, en suivant le petit point bleu de son écran. Cette révolution, les architectes, les urbanistes s’en saisissent encore très difficilement, qu’il en soit de la pensée urbaine générale ou de la fabrique opérationnelle de la ville.

Le numérique générateur de nouveaux services urbains

Le numérique a fait exploser les services urbains ! Mais l’un des fils conducteurs est pour moi les transformations du « sujet », c’est-à-dire de la place de l’être humain. On passe d’un être humain qui a peu d’interactions avec la ville à un sujet qui a des capacités d’interactions démultipliées, à différents niveaux, à laquelle il peut s’adresser en masse et individuellement.

Parallèlement, si j’insiste autant sur la géolocalisation et la réalité augmentée, c’est que la plupart des services urbains aujourd’hui sont liés à cette révolution silencieuse : on est capable de savoir où se trouvent en temps réel des milliards d’objets et d’individus. C’est une révolution colossale ! À partir du moment où vous savez où sont les gens, vous êtes en mesure de leur offrir toute une série de services. La géolocalisation transcende le « fichage » parce qu’elle est spatialisée et dynamique. Ce qui est vrai pour les individus l’est également pour les objets. Le rapport à l’infrastructure (de transports, de logistique, etc.) est ainsi complètement transformé.

Dans votre dossier vous vous interrogez sur le prix de la performance liée aux usages numériques. Ce qui est compliqué avec cette question de performance c’est que beaucoup d’économistes aujourd’hui montrent que le numérique n’est finalement pas une révolution performative, comparable par exemple à l’invention de la machine à vapeur ou à la maîtrise de l’électricité. Le numérique n’est pas si performant. Il nous oblige plutôt à penser aux évolutions qu’il entraîne : celles des services, aujourd’hui plus agiles et qui s’adaptent aux nouvelles façons de les consommer, celles des infrastructures, qui deviennent des systèmes d’événements, et celles encore des comportements humains.


Bibliographie sélective

PICON Antoine, 1998, La ville territoire des cyborgs, Besançon : Editions de l’Imprimeur
PICON Antoine, 2001, Imaginaires de l’efficacité, pensée technique et rationalisation, dans Réseaux (n°109)
PICON Antoine, 2010, Culture numérique et architecture : Une Introduction, Bâle : Birkhäuser.
PICON Antoine, 2013, Smart Cities : Théorie et critique d’un idéal auto-réalisateur, Paris Editions B2
PICON Antoine, 2015, Smart Cities : A spatialised Intelligence, Wiley