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Terrain

La prospective territoriale fondée sur les soutenabilités

Métropole Savoie 2050

Face à l’accélération du changement climatique, aux recompositions sociales ou encore à la montée des incertitudes liées à l’action publique, les territoires sont contraints de repenser leurs cadres d’action et de réflexion prospective. En engageant la démarche « 2050 : les chemins des soutenabilités », le syndicat mixte Métropole Savoie a souhaité explorer une forme renouvelée de prospective territoriale, centrée non sur la définition d’une image idéale mais sur ses capacités collectives à s’adapter. Sous l’impulsion de son Président, Thibaut Guigue, les élus ont recueilli les propositions d’acteurs locaux afin de mesurer l’ampleur et la diversité des défis à venir.

Fin 2025, à la veille d’élections locales où ces enjeux apparaîtront très certainement en filigranes de nombreux débats, Thibaut Guigue, Président de Métropole Savoie, livre un point d’étape sur l’identification des « chemins des soutenabilités » du territoire, après une première année de conduite de la démarche. A l’occasion d’une présentation des travaux du syndicat mixte à la presse, il résume ainsi les principaux enjeux de la démarche :

« Les travaux que nous menons au sein de Métropole Savoie participent à construire ce que j’appelle un scénario des tendances préférentielles : après avoir soumis les élus aux visions de différents acteurs locaux, nous cherchons à énoncer ensemble nos valeurs communes en matière de politiques publiques et les points cardinaux qui guideront dès demain nos actions. Ces repères doivent à la fois tracer des horizons à atteindre mais aussi des limites à préserver collectivement, au-delà des couleurs politiques.

L’année 2026 sera consacrée à faire aboutir ce travail, avec un calendrier original : conduire cette étude pendant la période de renouvellement des conseillers syndicaux afin d’assurer une véritable transmission entre ceux qui s’apprêtent à quitter leur mandat après six années de travail en commun et ceux qui arrivent. Il me semble donc essentiel que les nouveaux élus puissent s’inscrire dans la continuité d’une réflexion au long cours, déjà engagée. Ce chantier les mènera certainement vers la révision du SCoT et l’évolution des documents structurants de l’aménagement local, en matière d’urbanisme, de mobilité, de climat…

Aujourd’hui, la prospective consiste davantage à préparer notre capacité collective à nous adapter le plus rapidement possible à un contexte mouvant.

Pour moi, il ne s’agit plus de prédire à l’occasion de ces travaux prospectifs à quoi ressemblera le monde dans trente ans ; aujourd’hui, la prospective consiste davantage à préparer notre capacité collective à nous adapter le plus rapidement possible à un contexte mouvant : comportements individuels et sociaux en mutation, effets locaux des changements climatiques globaux, modifications brutales des conditions météorologiques, crises économiques, sanitaires ou sociétales. Cela touche l’agriculture, la gestion des risques, l’urbanisme, la qualité de vie, mais aussi le tourisme. C’est plus largement l’habitabilité de notre territoire qui questionnée.

Ce que nous souhaitons proposer avec cette démarche, c’est de travailler sur un scénario qui nous permette de gérer l’ensemble des défis simultanément : préserver les qualités remarquables du territoire, renforcer son adaptabilité face aux évolutions futures et maintenir la cohésion entre ses différents usages. C’est cette ambition que nous allons poursuivre dans les prochains mois et que je souhaite présenter aux futurs élus de Métropole Savoie. »

En plaçant la notion de « soutenabilité » au centre de sa méthode, Métropole Savoie entend renouveler les approches prospectives habituellement mobilisées dans le cadre d’exercices de planification : il ne s’agit plus seulement d’anticiper et de dessiner une image du futur, mais plutôt d’envisager des chemins permettant au territoire d’affronter les crises auxquelles il sera probablement confronté (crises climatiques, sociales, économiques). Cette démarche se distingue également par la dimension participative accordé à cet exercice prospectif, par l’hybridation de regards issus des collectivités, des scientifiques, des acteurs socio-économiques et des citoyens qui ne manque pas de faire émerger la conflictualité des solutions envisagées.

Une démarche prospective inédite : pourquoi penser l’avenir au prisme des soutenabilités ?

Cette démarche, et l’audace souhaitée dans l’exercice prospectif qu’elle porte, trouve son origine dans des interrogations formulées dès l’adoption du Schéma de Cohérence Territoriale de Métropole Savoie, en 2020 : les élus, tout en validant collectivement les ambitions renouvelées du document de planification, s’interrogent alors sur la capacité réelle du territoire à accueillir de nouveaux habitants tout en préservant ses ressources, dans un contexte où les pressions foncières, sociales ou encore écologiques s’accentuent. Cette question, a priori, ouvrait en réalité la porte à une réflexion beaucoup plus profonde sur les conditions du vivre-ensemble à l'horizon de plusieurs décennies.

Le choix d’analyser ensuite les trajectoires d’évolution du territoire à travers la notion de « soutenabilités », au pluriel, témoigne d’une ambition systémique et intégratrice.

La prospective est mobilisée ici comme une méthode de compréhension des enjeux de l’action publique face à l'accélération des transformations, aux incertitudes et à la succession de crises qui marquent particulièrement le territoire depuis une vingtaine d’années. Elle n’a de sens que par rapport à ce qu’elle permet de déclencher au présent. Elle n’a pas pour vocation de prédire l’avenir, mais de préparer dès aujourd’hui les acteurs locaux à une pluralité d’évolutions auxquelles ils feront face.

Le choix d’analyser ensuite les trajectoires d’évolution du territoire à travers la notion de « soutenabilités », au pluriel, témoigne d’une ambition systémique et intégratrice. Cet angle permet d’embrasser simultanément les enjeux environnementaux, économiques, sociaux ou technologiques, en considérant les interrelations qui les unissent. Il doit rendre possible l’analyse de problématiques complexes, aux réponses parfois antagonistes, et aux intérêts et attentes de chacun souvent conflictuels, pour le moins nuancés.

Cette démarche doit ainsi s’appuyer sur une dimension participative, ouverte à la société civile. Métropole Savoie, accompagnée de plusieurs bureaux d’études1 , a initié un temps fort dédié à un large éventail d’acteurs : élus, techniciens, chambres consulaires, parc naturel régional, associations locales, experts thématiques, collectifs citoyens… Une diversité de points de vue qui a permis de croiser les connaissances, de faire dialoguer des cultures professionnelles différentes et de confronter des visions parfois très contrastées, toujours marquées par une certaine radicalité, de l’avenir du territoire.

Un territoire sous pression climatique et démographique : les paradoxes de l’attractivité

Le diagnostic prospectif constitue la première étape de la démarche. Il met en lumière un territoire profondément impacté par les effets du changement climatique. L’augmentation de la température moyenne des eaux du lac du Bourget depuis 1984, de l’ordre de deux degrés, est l’un des signaux les plus visibles de cette évolution. La canicule exceptionnelle de 2023, durant laquelle la barre des quarante degrés a été franchie à Chambéry, en est une autre illustration. Ces phénomènes ne relèvent plus de l’exception, mais deviennent des indicateurs d’une trajectoire climatique durablement modifiée, aux conséquences multiples pour les milieux naturels, les ressources en eau, les activités humaines ou encore la santé publique.

À ces tensions environnementales s’ajoutent des transformations démographiques rapides. La progression du nombre de familles monoparentales et de personnes vivant seules, entre 2010 et 2021, témoigne d’une recomposition profonde des modes de vie. De même, le vieillissement de la population s’accentue : la part des habitants de plus de 60 ans augmente régulièrement et les projections indiquent une croissance significative du nombre de personnes très âgées d’ici 2030. Ces mutations posent des questions majeures en matière de services, d’habitat, d’accessibilité et de solidarités territoriales.

L’attractivité de Métropole Savoie constitue un autre élément structurant du diagnostic. Le territoire attire une population dont la composition socio-professionnelle évolue rapidement, notamment avec l’arrivée croissante de cadres et d’actifs qualifiés. Cette dynamique, souvent perçue comme un signe de vitalité économique, entraîne aussi des paradoxes. Les infrastructures de transport se trouvent saturées dans certains secteurs, les tensions sur le logement s’accentuent et les équilibres sociaux entre plaine, coteaux et espaces de montagne se modifient progressivement.

Cheminer vers 2050 : trois scénarios pour transformer, au présent, les politiques publiques territoriales

La seconde grande étape de la démarche, conduite au Printemps 2025, consistait à élaborer une diversité de scénarios prospectifs, comme autant d’alertes et d’interpellations à destination des décideurs locaux, grâce à l’organisation d’un hackathon réunissant une cinquantaine de participants aux profils variés. Pendant deux jours, des équipes mixtes et pluridisciplinaires ont été invitées à concevoir des visions prospectives du territoire, en s’appuyant sur le diagnostic mais aussi sur des imaginaires plus libres. Trois scénarios ont particulièrement retenu l’attention du jury :

Le dirigisme public assumé et accompagné

Le scénario du dirigisme public assumé et accompagné propose une vision claire et structurée pour l’avenir du territoire de Métropole Savoie à l’horizon 2050. Il attire l’attention sur les fragilités et les facteurs de déséquilibres constatés aujourd’hui, tout en mettant en avant des solutions les plus pragmatiques et réalistes possibles afin de préserver les qualités du territoire. Ce scénario a une fonction interpellative claire : il invite chacun, en fonction de ses responsabilités, à réfléchir à ce qui fait la force du territoire et à ce qu’il faut préserver pour l’avenir.

Le scénario souligne la vulnérabilité des équilibres actuels et la nécessité d’un engagement public fort pour les préserver.

Le territoire de Métropole Savoie bénéficie aujourd’hui de précieux équilibres. D’abord, il existe une cohérence entre le nombre d’emplois et le nombre de logements, qui a longtemps permis à de nombreux habitants de vivre et de travailler localement. Ensuite, la région réussit à combiner grande nature et urbanité, en offrant à la fois un cadre de vie agréable et des pôles urbains dynamiques. Les ressources locales enfin, qu’elles soient énergétiques (hydroélectricité, solaire), agricoles ou forestières, participent également à cet équilibre.

Cependant, ces équilibres sont de plus en plus fragilisés. Plusieurs facteurs viennent les perturber : la forte croissance urbaine, amplifiée par celle des métropoles voisines (Grenoble, Lyon ou Genève), le changement climatique qui bouleverse les ressources naturelles, ou encore la présence de grands carrefours autoroutiers qui posent des problèmes de qualité de l’air. Si aucune action structurante n’est engagée, le territoire ne sera plus soutenable à l’horizon 2050. Les alertes sont claires, le scénario souligne la vulnérabilité des équilibres actuels et la nécessité d’un engagement public fort pour les préserver.

Un territoire du quart d’heure, la nature au cœur

Le scénario du territoire du quart d’heure propose une vision originale et radicale de l’avenir au sein de Métropole Savoie. Il offre une manière nouvelle d’imaginer une organisation spatiale du territoire, en plaçant la proximité au centre de l’ensemble des choix d’aménagement. Cette approche s’appuie sur une conception transversale de la proximité : proximité géographique, mais aussi des services, de l’emploi ou de la nature. Elle porte une certaine forme de radicalité car elle remet profondément en question notre rapport actuel à l’espace du territoire, ses fonctions et ses mobilités.

Ralentir les modes de vies, de redonner du temps et de replacer la nature au cœur de la vie quotidienne.

Aujourd’hui, le territoire est fortement structuré par les déplacements. Les trajets quotidiens domicile-travail sont majoritairement réalisés en voiture (82 %). À cela s’ajoutent les flux touristiques liés aux grandes stations de montagne, qui reposent sur les autoroutes et les aéroports, ainsi que les déplacements liés au commerce international (Maurienne ou Mont-Cenis). Ces déplacements sont devenus une source majeure de vulnérabilité pour Métropole Savoie dans un contexte de raréfaction de l’énergie et de changement climatique. Les conséquences sont multiples : pollution de l’air, nuisances sonores, ségrégation socio-spatiale ou encore perte de biodiversité par fragmentation des milieux naturels. Ces impacts dégradent la qualité de vie et accentuent les inégalités.

Le scénario du territoire du quart d’heure lie une réflexion prospective à long terme avec des propositions pragmatiques pour chaque commune du territoire, quelles que soient ses caractéristiques. Son objectif est de ralentir les modes de vies, de redonner du temps et de replacer la nature au cœur de la vie quotidienne.

Un territoire attractif, respectueux de ses limites

Le scénario « un territoire attractif, respectueux de ses limites » propose une analyse systémique de la façon de construire des politiques publiques pour l’avenir du territoire. Il invite à penser la planification non plus seulement en termes d’objectifs à atteindre, mais à partir de limites à respecter. Ces limites – écologiques, sociales, économiques – deviennent ainsi le cadre de référence pour toute décision publique.

Il ne s’agit plus de penser l’avenir comme une perspective vers « plus », mais de respecter ce qui ne peut être dépassé en faisant mieux ou moins.

Ce scénario part d’un constat simple : Métropole Savoie est un territoire fini. Ses ressources naturelles, ses espaces disponibles, ses ressources énergétiques, etc. sont limitées. Reconnaître ces limites, c’est aussi reconnaître les besoins de tous les êtres vivants – humains et non humains – et accepter que le développement ne puisse pas être infini.

Plutôt que de chercher sans cesse à « croître », ce scénario propose d’apprendre à habiter durablement un territoire en fixant des seuils, en les partageant collectivement et en construisant une gouvernance autour de ces bornes communes. C’est une approche innovante qui transforme profondément la manière de concevoir l’action publique : il ne s’agit plus de penser l’avenir comme une perspective vers « plus », mais de respecter ce qui ne peut être dépassé en faisant mieux ou moins.

Construire un chemin des soutenabilités : outiller l’action publique dans un monde instable

À partir de ces scénarios, et d’un important travail complémentaire de reformulations, les élus vont être amenés à définir une trajectoire préférentielle, le « chemin des soutenabilités ». Cette trajectoire résulte d’un compromis entre le besoin de transformations, les injonctions institutionnelles et la nécessité de respecter les limites environnementales du territoire. Elle sera ensuite déclinée et traduite afin d’atterrir dans les outils de planification territoriale et autres cadres de politiques publiques. Cette étape fera également l’objet d’un outillage des acteurs publics, avec la construction d’indicateurs, le renforcement des capacités de concertation ou encore la mise en place de dispositifs permettant d’anticiper les tensions entre acteurs.

Une démarche qui confirme ce célèbre adage : l'important, ce n'est pas la destination, mais le voyage en lui-même !


  1. Le CEREMA, pour le diagnostic prospectif ; Public(s) pour l’organisation du hackathon ; Acadie, Zoepolis et l’Atelier Franck Boutté pour la démarche globale. 

Pour citer cet article

François Dealle Facquez, « La prospective territoriale fondée sur les soutenabilités », Revue Sur-Mesure [En ligne], mis en ligne le 16/01/2026, URL : https://www.revuesurmesure.fr/contributions/la-prospective-territoriale-fondee-sur-les-soutenabilites