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La danse du travail et de la ville

Le travail et la ville ont toujours composé des figures urbaines singulières et révélatrices des enjeux de leurs temps. La pandémie a ainsi mis à nu un fordisme archaïque et balayé ses rythmiques urbaines. Ce crash test a révélé une profonde remise en cause de la structure des temps. Il impose de nouvelles chorégraphies dans les rapports entre travail, temps et territoire.

« Après avoir atterri, parfois violemment, il faut bien que les terrestres explorent le sol où ils vont désormais habiter », suggère Bruno Latour1. Le temps, angle mort des politiques publiques, de l’urbanisme en particulier, est la porte idoine. Le temps a été bousculé dans les dénouements quotidiens du premier de ligne2, héros de la pandémie peu comptable de son temps ou du sans bureau fixe, travailleur bouleversé dans ses tempos ou encore du slasheur, autre éminent jongleur du temps.

« Le temps nous modèle, mais il est seulement plus difficile pour nous de réaliser que nous modelons notre vie en construisant des systèmes temporels »3. Les plis s’installent et façonnent d’autres quotidiens. Le virus on le veut derrière nous, on voudrait même oublier jusqu’à l’existence pourrie qu’il nous a infligée. Reste un trouble dans les agencements de vie laissés en héritage des comportements dictés par le sanitaire. Ayant loupé le coche d’un monde d’après utopique, on fait avec la vie d’après du côté bricolage. Pourtant cette vie-là rebat furieusement les cartes de la vie d’avant et invite à aller plus loin.

Au bonheur du crash test

Au crash test pandémique du travail et des mobilités ressortent en effet des mutations, des envies, peut-être des métamorphoses. La régulation sanitaire a été le moteur de comportements et d’imaginaires inédits. Pas forcément ceux que les gouvernants avaient en tête mais l’esprit des usagers n’en manquait pas. Une maturité lue dans la brutalité des chiffres. 15 mars 2020, tout va mal pour une population confinée et angoissée… mais tout va bien pour les 40% d’actifs qui n’ont plus que le choix de l’écran à domicile. Ils en redemandent mais dans d’autres modalités.

Le fordisme d’hier se crispait sur un ordre obsolète : collectif, récurrent, cloisonné.

Partant de rien, 20% de la population découvre en un mois que la consultation médicale se fait aussi à distance. Idem pour le e-commerce qui s’emballe de 40% au grand bonheur de Jeff Bezos. L’avion est scotché au tarmac. Le train se proclame malgré lui champion de la démobilité4. Certes, un modèle germait - des auspices l’annonçaient - mais les usages s’engluaient dans les sables du système ; le fordisme d’hier se crispait sur un ordre obsolète : collectif, récurrent, cloisonné. L’ère servicielle avait débordé l’ordre industriel depuis belle lurette. Le numérique opérait son œuvre à bas bruit, sapant des organisations au cordeau. Le coronavirus a fait le lever de rideau d’une ère incertaine mais neuve. Pour le meilleur ou le pire : « Quels plis disciplinaires et quels déplis libérateurs va-t-il imprimer en nous ? » se demande l’écrivain Alain Damasio.

Le temps de la ville est au cœur. Sa plasticité mise à l’épreuve révèle une autre charpente de nos agendas : liquide, hybride, en réactivité boulimique.

La vie numérique et ses nouveaux tempos

Le temps de la ville est au cœur. Sa plasticité mise à l’épreuve révèle une autre charpente de nos agendas : liquide, hybride, en réactivité boulimique. La société enterre ses trois-huit, son métro-boulot-dodo et son 24/7, et leur logique surannée mais contenante du domicile-siège. Elle cherche d’autres boussoles pour s’extraire du fordisme industriel. L’injonction à des mobilités subies est contestée par une majorité5. L’opinion pose ses marqueurs : les coronapistes pour la mobilité de proximité, la migration au vert6 ou le travail à distance pour l’emploi en voie de démembrement, de concert en un tournant irréversible. « Les usagers ne cessent d’inventer », disait Michel de Certeau (L’invention du quotidien). L’adoption spontanée d’usages compliqués par le numérique s’est résolue d’emblée. Le bouchon a sauté. Par nécessité bien sûr, mais tout était en place. Les sans bureaux fixes annoncés en 20137 attendaient la foule de leurs émules. Et avec eux la dispersion des activités professionnelles, de gros accrocs dans la cascade de nos journées de travail, des mélanges d’espaces-temps, l’émergence de lieux alternatifs à tous égards et la quête d’un autre contrat de labeur.

Une “chorégraphie de la collision” s’engage pour dépasser les paradoxes de l’usager. Son effervescence donne envie de fouiller la danse du travail et de la ville.

On apprend alors à mélanger et à marier le professionnel et le privé, le proche et le lointain. La distance n’est plus le contraire de la proximité. Non pas dans l’abscons présentéisme à distance mais dans l’alliance de ces deux utilités pour le passage, obligé, subtil et nécessaire vers un autre équilibre. Le numérique ? Pas le choix mais sous contrôle… autant que possible. Parmi les protocoles du quotidien, d’aucuns8 inventent le shabbat numérique, zone de temps hors connexion – réflexe naturel de libération des assignations d’où émergent des urbanités. Autre oxymore : la ville sans la ville. Ses terrasses de café, ses cinémas et ses socialités… sans le bruit, la tension, les pollutions et la fureur de ses trafics. Des paradoxes auxquels on aurait tort de renvoyer l’usager. Une chorégraphie de la collision9 s’engage pour les dépasser ; l’effervescence donne envie de fouiller cette danse du travail et de la ville et de poser un autre jalon dans cette prospective du quotidien au présent.

L’imaginaire pour s’inventer son temps urbain

L’imaginaire est un point de vue – et tout autant un “point de vie” – pour entrer dans le sujet. Pas facile quand l’anxiété absorbe le regard du futur, quand la régénération joue à cache-cache avec l’effondrement. Mais les comportements le traduisent, au moins dans la mobilité. Suivons l’historien Arnaud Passalacqua : « Du fait qu’elle joue sur un rapport au temps et à l’espace, la mobilité est un support de projections à différentes échelles, de temps et d’espace, mais aussi individuelles ou collectives. »10 La saisie de nouveaux usages en dit long sur ces représentations.

Le tropisme du quartier, l’exubérance de la marche, du vélo, des micromobilités et des livraisons des plateformes, se vivent dans une rue d’où la voiture s’écarte à pas comptés. La flânerie prend des couleurs. L’alimentaire se pense en local, le tourisme aussi. Cet éloge de la lenteur, de la mobilité choisie et du proche, ne relève pas de l’angélisme. C’est une attente cruciale. La ville doit être à portée de main disent les usagers qui mesurent le hiatus entre les accessibilités réelles et souhaitables, entre les rythmes d’aujourd’hui et ceux d’hier. Par quelle aberration la cloche de l’usine disparue, peut-elle encore sonner pour tout le monde à la même heure ?

Alvin Toffler, dans Le choc du futur, s’étonnait dès 1973 de la stupidité économique de « déplacer chaque matin des millions de personnes vers des zones de travail puis chaque soir vers leur domicile. » D’autres générateurs concourent toujours à l’hypertrophie des mobilités : la grande surface, les livraisons à domicile, le tourisme massif, la folie des valeurs immobilières… Persévérer n’est-il pas diabolique ? se demandait Sénèque quand il parlait de l’erreur.

La réappropriation de son propre temps devrait être l’évangile. Est-ce possible ? La question est difficile tant elle repose sur une transformation des imaginaires et sur une échappée radicale mais bardée d’obstacles. Allen Batteau note, « l’imaginaire préfigure d’autres réalités. Lorsque quelque chose est ‘inimaginable’, les gens peuvent le laisser à la porte de leur conscience. Freud appelait ce mécanisme de défense le ‘déni’. » Mais ils peuvent aussi s’en saisir pour que l’utopie – fantasme pour les uns, projet pour les autres – devienne réelle. Cette tension caractérise aujourd’hui tous les champs. Le virus comme un déclic.

On cherche les solutions à la fois dans les espaces, les bureaux, dans les organisations temporelles mais aussi dans la ville.

Go ? No Go ? Ces analyses de 2014 le pressentaient et ouvrait un débat Ville et Travail : « La figure du ‘sans bureau fixe’ est à la fois celle d’un travail démembré, de l’irruption du numérique dans les organisations du travail et d’une autonomisation des pratiques. Ce marché fait percuter un travail précaire et des emplois qui ne le sont pas moins avec des organisations en mal de flexibilité. On cherche les solutions à la fois dans les espaces, les bureaux, dans les organisations temporelles mais aussi dans la ville. La partie très visible c’est l’émergence de nouveaux lieux, d’une sémantique très forte autour des espaces de coworking, des fablabs … Ces localisations hébergent des travailleurs délocalisés et l’innovation, mais aussi des structures qui se revendiquent ‘pépinière’ ou ‘accélérateur’. On y entend une connotation libérale et économique. »11

Le processus est noyauté dans sa structuration. Au socle même, le numérique rendu inévitable a fait le job, tranquille, visant à l’incontournable. Les avancées passaient par les réseaux ; mais qu’est-ce que les réseaux, sinon l’essence de la ville depuis toujours, et désormais aussi du travail. De tous temps, les villes se sont adossées aux trames qui se laissent voir et à leurs traces masquées. Les réseaux sociaux font feux de tous les canaux tangibles (Wifi, 3,4,5G, Bluetooth…) et se font prêter la main par une IA invisible mais débordante. Son code fait règle.

On pense à la consommation, au commerce, mais travail et ville n’échappent pas à ces conduites des temps. Commentant le travail de Kate Crawford sur les IA, Hubert Guillaud note12 : « Les systèmes entrelacent le travail, le capital et le temps et transforment l’expérience du travail en une expérience de robotisation. Depuis les linéaires des usines mécanisées, un modèle émerge qui donne une valeur accrue à la conformité, à la standardisation et à l’interopérabilité – des produits, des process comme des êtres humains. » Le rejet des notifications (pour ne pas dire injonctions), manifeste chez de nombreux observateurs, est-il extensible à l’usager ? Acrobatique tant ce dernier est empêtré dans le dilemme sournois des GAFAM qui jouent de la maîtrise factice du temps : entre la praticité de l’immédiateté des services ‘gratuits‘ d’une part et la protection de l’intérêt général et l’hygiène mentale d’autre part. Ces contradictions sont opposables au politique, mais s’en soucie-t-il ?

Mettre à plat les rapports travail, temps, territoire n’est pas une hypothèse de travail, ni la vigie de l’accélération et de la saturation des temps, ce n’est même pas une option.

Sur un tout autre registre, la métropole pollue aussi la pensée urbaine et contrarie la mutation des temps. Portée au pinacle de la croissance, elle s’attire une bordée d’objections. On y entend la rage des excès insupportables au quotidien des usagers13. On y voit un espace privilégié, homogénéisé et endogène qui nie l’inclusivité mais dépend des premiers de ligne pour leurs besoins primaires et de leurs périphéries pour son capital climat. C’est le regard de certains experts quand d’autres défendent encore le modèle périmé14. La géographie sociologique appelle des aménagements de rupture. La gentrification métropolitaine est une impasse. La métropole, est-ce un bassin de vie sensé pour l’usager qui raisonne sa vie en espace-temps ? pour l’habitant actif qui rêve en zone temporelle apaisée plutôt qu’en axes domicile-travail ? sans compter le climat qui repose sur les terres, forêts et mers des arrières-pays. Questions d’habitabilité, de diversité et d’hospitalité, les piliers à la peine de l’urbanité.

Résumons. Mélange de fonctions, tropisme du local, prévalence du numérique, réseaux inédits et nœuds en lieux et en communautés, et enfin des bassins de vie à redistribuer sur la base du temps. Là comme sur le travail, on ne peut se contenter de jointures. Donc mettre à plat les rapports travail, temps, territoire n’est pas une hypothèse de travail, ni la vigie de l’accélération et de la saturation des temps, ce n’est même pas une option.

La nouvelle aire du temps a été en 2002 le manifeste d’une équipe de géographes, sociologues, prospectivistes … qui pressentait, sans doute un peu vite, la métamorphose qui se joue désormais dans le temps des villes. À l’époque, la puissance publique (la DATAR en l’occurrence) pensait ce futur. Il faut renouveler l’exercice dès lors que le virus démasque nos contradictions. Pour ce faire, le constat de Arnaud Passalacqua se lit comme une suggestion à explorer plus avant les représentations du temps : « Une part de l’imaginaire réside dans les histoires que nous racontons. Les récits sont donc essentiels, aussi bien pour les mobilités physiques que virtuelles : avant d’agir, pour anticiper l’endroit où nous nous rendons, après, pour expliquer où nous sommes allés. Les récits ont la capacité unique de compresser le temps et l’espace en témoignages intelligibles. »

Peut-être faut-il apprendre de ces vécus pour ancrer le quotidien inédit qui accouche dans la douleur du virus ?


Pour citer cet article
Bruno Marzloff, « La danse du travail et de la ville », Revue Sur-Mesure [En ligne], 6| 2021, mis en ligne le 06/07/2021, URL : http://www.revuesurmesure.fr/issues/battre-aux-rythmes-de-la-ville/la-danse-du-travail-et-de-la-ville

Notes


  1. Où suis-je ? Leçons du confinement à l’usage des terrestres, Bruno Latour, La Découverte, 2021 

  2. Aux Etats-Unis, selon l’OIT, 40% des femmes ont vu leur charge de travail domestique augmenter de trois heures par jour pendant la pandémie, l’équivalent d’un mi-temps. 

  3. Danse of life, de l’anthropologue Edward Hall, 1983 

  4. “Je suis un directeur, assumé, de la démobilité. Du moins, de la mobilité à 7%“, tweet d’Alain Krakovitch DG de Voyages SNCF, le 3 avril 2020 

  5. Enquête Forum Vies Mobiles, avril 2020. 54% des personnes interrogées acquiescent à l’idée d’un rationnement des transports. Étrange renversement vers une mobilité choisie mais aussi maîtrisée. 

  6. 68% des cadres se verraient bien au vert, dont 36% en franche campagne. Étude Cadremploi, juin 2020. 

  7. Au moins dans le livre Sans bureau fixes, de votre serviteur, FYP éditeur. 

  8. Comprendre les mutations du travail, Laëtitia Vitaud, podcast TAF. 

  9. Cité par Alexandre Gefen dans AOC

  10. Les mobilités imaginées, FVM, Mai 2014. Dialogue entre l’historien et l’anthropologue Allen Batteau. 

  11. Échange public de l’auteur avec Ariella Masboungi, Grand Prix de l’urbanisme, à la conférence « Le travail change - Et la ville ? », La Défense, mars 2016 

  12. Atlas of AI : Power, Politics, and the Planetary Costs of Artificial Intelligence (Yale University Press, 2021) 

  13. Observatoires de la ville, Obsoco, Chronos, Ademe, Caisse des Dépôts, 2018, 2021 

  14. À cet égard tout oppose Pierre Vermeren, L’impasse de la métropolisation (Le Débat, avril 2021) à Laurent Davezies, L’État a toujours soutenu ses territoires (La République des idées, mars 2021)