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La genèse d'une cadence infernale

Si ville et campagne sont spontanément envisagées comme des dynamiques contraires et que tout oppose, la complexification des rythmes urbains ne laissent pourtant pas indemnes les territoires en périphérie des villes. En étudiant les liens intrinsèques entre ville et agriculture, Aurélien Stavy retrace la genèse du rythme urbain qui impacte ces espaces et leur impose sa frénésie.

De la pittoresque bourgade méridionale à la bouillonnante mégalopole mondialisée, l’extraordinaire diversité des villes est le fruit d’un héritage commun qui remonte aux origines de l’humanité, et à sa frénésie de domestication et d’asservissement de son environnement. Quelle que soit son visage, la ville actuelle est le reflet d’une civilisation millénaire qui s’évertue à s’affranchir des contraintes naturelles et à imposer les rythmes de sa démesure.

L’émancipation de la ville agricole

9000 - 4 000 av JC

Dès le paléolithique, nos ancêtres chasseurs-cueilleurs s’évertuent à modeler la nature à leur avantage. Au fil des millénaires, ils affinent leur connaissance des cycles biologiques des plantes et des animaux. La déforestation par brûlis facilite la chasse et favorise le développement des plantes comestibles. Combinée au contexte climatique favorable de l’Holocène 1, cette expertise permet l’apparition de nouvelles techniques toujours plus efficientes pour favoriser le développement des essences comestibles et retenir le gibier au plus près des campements : c’est la naissance de l’agriculture.

L’agriculture n’a pas seulement permis la ville. Elle l’a imposée.

Ces pratiques proto-agricoles supplantent progressivement la chasse et la cueillette. L’invention du grenier à grains pour stocker et préserver toute l’année le précieux fruit des récoltes aboutit à l’obsolescence d’un mode de vie nomade fondé sur le rythme des saisons et à l’avènement de la sédentarité.

L’agriculture n’a pas seulement permis la ville. Elle l’a imposée. La ville préhistorique est avant tout une infrastructure agricole conçue pour stocker, conserver et protéger les récoltes. La célèbre muraille de Jéricho, dont les vestiges sont toujours visibles 11 000 ans après sa construction, protégeait moins les habitants que les greniers regorgeant du fruit de l’intensive production alimentaire nourrie par les terres fertiles de la vallée du Jourdain.

En assurant la protection des ressources alimentaires indispensables à la survie de ses habitants, la ville affranchit nos ancêtres d’un mode de vie asservi aux rythmes des saisons et aux aléas de la nature.

La démesure de la ville monde

4 000 av JC - 100 ap JC

Les villes préhistoriques s’émancipent rapidement de leur seule fonction agricole pour devenir le cœur battant des sociétés humaines et le berceau des grandes civilisations antiques. Le développement de techniques d’irrigation toujours plus efficientes entraîne une explosion des rendements agricoles. Cette prospérité alimentaire permet de subvenir aux besoins vitaux d’une population de plus en plus importante.
Cette explosion démographique inédite entraîne un véritable bouleversement civilisationnel. L’abondance agricole nourrit le développement de l’artisanat, de l’art et du commerce. La concentration d’une population toujours plus importante et la diversification des niveaux sociaux entraîne l’apparition des institutions politiques, administratives et économiques.

Le développement de l’artisanat et du commerce entraîne un important exode rural qui vide les villages et regroupe la population dans des centres urbains hypertrophiés.

Il y a 6 000 ans, la cité Mésopotamienne d’Uruk (dans le Sud de l’actuel Irak) rassemblait plusieurs dizaines de milliers d’habitants sur un territoire de 200 ha 2. Elle est aujourd’hui considérée comme la première Cité-état. La complexification de la gouvernance pousse les institutions d’Uruk à élaborer une méthode inédite pour communiquer, consigner les décisions et encadrer les transactions commerciales : l’écriture.

L’invention de l’écriture fut la première grande révolution urbaine. Elle procure aux communautés urbaines un outil efficace pour répondre à la complexification incessante de la vie urbaine. Parallèlement, la domestication de l’âne, le perfectionnement de l’ingénierie navale et l’invention de la roue favorisent le développement des échanges commerciaux. Les bateaux marchands grossissent au gré de la demande, pouvant transporter jusqu’à 100 tonnes de marchandises. Le développement de l’artisanat et du commerce entraîne un important exode rural 3 qui vide les villages et regroupe la population dans des centres urbains hypertrophiés.

Cette opulence bouleverse les mœurs d’une élite toujours plus riche. Avides de ces denrées raffinées en provenance de tout le croissant fertile, les cités-état mésopotamiennes déploient un savant réseau de routes et de canaux qui redessine le territoire pour connecter les centres-urbains et assouvir leur gloutonnerie d’exotisme. Le fleurissement des cités-états se répand dans tout le croissant fertile. Il y a 5 000 ans, Uruk compte entre 50 000 et 80 000 habitants 4. D’une simple installation agricole, la ville est devenue en quelques millénaires le cœur politique, religieux, économique, culturel et artistique de la civilisation.

Cette politique ultra centralisée d’aménagement prive les provinces romaines de leur autonomie alimentaire et bouleverse l’équilibre des écosystèmes naturels pour assouvir l’appétit de la capitale.

La démesure des cités antiques atteint son apogée 3 000 ans plus tard. Au début de notre ère, la ville de Rome rassemble plus d’un million d’habitants. Le manque de logements dans le centre-ville impose de nouvelles formes urbaines toujours plus élaborées. L’invention de l’immeuble collectif à étages permet d’empiler sur une même emprise des boutiques ouvertes sur la rue et des logements aux niveaux supérieurs. Une logistique d’approvisionnement sans précédent est déployée pour nourrir cette densité inédite de population qui dévore quotidiennement 1 000 tonnes de blé et 5 000 hectolitres de vins 5.

Sous la supervision attentive du préfet de l’annone, magistrat chargé de l’approvisionnement en grains de la ville, toutes les provinces de l’Empire sont mises à contribution pour nourrir le monstre romain. Pour augmenter les rendements, Rome entame une réforme agraire qui délaisse la polyculture traditionnelle au profit de monocultures intensives spécialisées (céréales, vignes, oliveraies…) qui optimisent le climat et le sol de chaque région. Cette politique ultra centralisée d’aménagement prive les provinces romaines de leur autonomie alimentaire et bouleverse l’équilibre des écosystèmes naturels pour assouvir l’appétit de la capitale. Les impôts jugatio et capitatio dépouillent les campagnes pour financer les coûts exorbitants engloutis par la gestion quotidienne de la cité. Désormais, tout le monde romain, jusque dans les territoires les plus reculés, est contraint de battre au rythme effréné de la ville.

Les coulisses lugubres de la ville étincelante

1750 à nos jours

La chute de l’Empire Romain d’occident en 476 signe l’effondrement de la métropole antique. Au VIème siècle, à l’issue des guerres des Goths marquées par une succession d’invasions dévastatrices, la ville de Rome compte à peine 30 000 habitants. L’éclatement des royaumes et l’avènement de la féodalité décentralisent la gouvernance des territoires et marquent l’avènement d’une noblesse rurale. L’insalubrité des villes et les épidémies dévastatrices qui jalonnent le Moyen-Age contribuent à limiter le développement urbain. Pendant 1 700 ans, aucune ville ne parvient à retrouver la démographie de la cité antique.

La mécanisation de l’agriculture et le développement débridé de l’industrie provoque un exode rural sans précédent.

L’invention de la machine à vapeur au XVIIIème siècle marque le début de la deuxième grande révolution urbaine, fondée sur l’exploitation de l’énergie fossile. La mécanisation de l’agriculture et le développement débridé de l’industrie provoque un exode rural sans précédent. Berceau de la révolution industrielle, Londres devient en 1801 la première ville d’un million d’habitants depuis la chute de la cité antique.

A l’image de Rome, les grandes capitales du monde industriel modèlent le paysage rural et siphonnent ses ressources nourricières. Mais les contraintes logistiques d’approvisionnement restreignent le périmètre d’achalandage des produits frais. Les formes urbaines restent fortement marquées par les cultures maraîchères, regroupées en ceintures alimentaires périphériques et jusqu’au cœur des villes avec lesquelles elles ont tissé au fil des siècles une symbiose d’une rare efficience.

Au milieu du XIXème siècle, Paris compte un million d’habitants. 6% de la surface de Paris intra muros sont consacrés au maraîchage. La pression foncière et la clientèle insatiable stimulent une course effrénée à l’optimisation des rendements6. Les murs à pêche de Montreuil et de Bagnolet produisent alors 15 millions de fruits chaque année.

Le rythme de la ville est scandé quotidiennement par le balai des « voitures de navets et de carottes qui descendaient de Nanterre »7 et de toute la ceinture maraîchère pour achalander le Ventre de Paris.
Le déploiement du réseau ferré va bouleverser cet effervescent circuit court. La vitesse et la simplicité du transport de longue distance exposent les maraîchers parisiens à l’impitoyable concurrence des régions rurales et des climats méridionaux. Les pêches provençales dopées au soleil méditerranéen sonnent le glas des vergers montreuillois. Peu à peu, les maraîchers de Paris et de sa ceinture horticole sont engloutis par la pression foncière.

La ville moderne est faite de béton et d’acier, de verre et de climatisation. Peu importe le terroir, peu importe le climat.

L’ère du pétrole offre un nouvel élan à une exploitation mondialisée des ressources au profit d’un mode de vie toujours plus déconnecté de son environnement. Les organes productifs du métabolisme urbains sont exclus des lieux de vie et relégués dans des zones d’activités monofonctionnelles. Les fermes traditionnelles laissent place à des exploitations industrielles abreuvées aux engrais et pesticides de synthèse, armées d’engins toujours plus énormes qui démembrent le parcellaire, arrachent les haies et uniformisent les cultures au nom de la rentabilité. La stratégie est concluante : entre 1900 et 2000, les dépenses des ménages alloués à l’alimentation sont divisées par 20 8. Magasins et marchés s’emplissent chaque jour de nourriture, insensibles ou presque au rythme des saisons et au caractère des terroirs. Le réseau électrique illumine à l’envie nos nuits et nos écrans. L’eau potable coule inlassablement de notre robinet et disparaît aussitôt, souillée de nos excréments.

L’ère de l’abondance énergétique a permis à la ville occidentale d’enfouir ses organes productifs et logistiques afin de façonner un cadre de vie factice au gré des modes et des lubies. La mondialisation de l’économie a délocalisé la pollution industrielle loin de nos poumons, et les progrès prodigieux de la filière logistique ont effacé les contraintes d’approvisionnement du paysage urbain. Les centres anciens portent encore les traces d’un temps révolu où la ville se construisait avec les ressources de son terroir, où l’argile londonien façonnait la brique, où la pierre parisienne provenait de ses carrières. Un temps où le climat dictait les formes urbaines, ici pour garder la fraîcheur, là pour chercher la chaleur. Mais la ville moderne est faite de béton et d’acier, de verre et de climatisation. Peu importe le terroir, peu importe le climat.

L’exploitation débridée des énergies fossiles a façonné une ville au pouls frénétique et intrépide, insensible aux souffrances des terres qui la nourrissent.

Au cœur de ces machines impitoyables, déconnectées des cycles naturels, nos modes de vie se calent sur les horloges plutôt que le soleil, sur les modes plutôt que le climat. Les horaires de travail ignorent les saisons. La climatisation des bureaux permet aux employés de garder leur veste de costume au plus brûlant des canicules. Les galeries chauffées de Montréal préservent la ville de son hiver glacial, tandis que le Qatar climatise les rues de sa capitale.

L’exploitation débridée des énergies fossiles a façonné une ville au pouls frénétique et intrépide, insensible aux souffrances des terres qui la nourrissent. Mais l’impasse écologique à laquelle nous faisons face ne saurait se résumer à une transition énergétique. Elle est l’aboutissement d’une lente évolution qui trouve sa source dès l’origine des premiers établissements humains. L’énergie fossile n’a fait que nous offrir un nouveau moyen d’exprimer notre hubris, de nous élever au-dessus du labyrinthe des écosystèmes, jusqu’à nous approcher trop près du soleil. A nous maintenant de redescendre tant qu’il reste quelques plumes à nos ailes, et à adapter nos vies et nos villes, à l’écoute du vivant et aux rythmes de la terre.


  1. Période interglaciaire (de 12 000 av. JC jusqu’à nos jours) caractérisée par un réchauffement d’environ 5°C de la température terrestre moyenne. Elle succède à l’ère glaciaire du Pléistocène qui durait depuis 2,5 millions d’années. 

  2. Les premiers villageois de Mésopotamie. Du village à la ville, Jean-Louis Huot, Paris, Armand Colin, 1997  

  3. The Uruk Countryside, Robert McCormick Adams et Hans-Jörg Nissen, Chicago, University of Chicago Press, 1972 

  4. Cities of the Middle East and North Africa : a historical encyclopedia, Michael Dumper et Bruce E Stanley, Santa Barbara, Clio, 2007 

  5. Rome, Ier siècle ap. J.-C. , sous la direction de J. Gaillard, Paris, Editions Autrement, 1996 

  6. Manuel pratique de la culture maraîchère de Paris, Moreau, J. G, et J.J. Daverne, Paris, Du Linteau éditions, 2016, édition originale 1845 

  7. Le ventre de Paris, Emile Zola, Paris, Gallimard, 2002, édition originale 1873 

  8. Capital agricole, chantiers pour une ville cultivée, Augustin Rosenstiehl & SOA, Paris, Pavillon de l’arsenal, 2018