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Cultiver en ville, action-clé de la transition écologique et agricole régionale

Dans ce plaidoyer pour une meilleure prise en compte de la question agricole dans l’aménagement, notre auteur illustre l’intérêt de mener une profonde réflexion sur les politiques alimentaires territoriales. L’urbanisme, l’environnement, le paysage, etc. sont autant de thématiques abordées lorsqu’on ambitionne une transition vers modèle de développement tenant compte de la question nourricière.

Au cœur des métropoles et villes occidentales, dans les jardins partagés, sur les toits ou les façades d’immeubles, légumes, fruits mais aussi poules et chèvres investissent les rues et les quartiers. En ce début de XXIe siècle, une nouvelle harmonie urbaine se dessine, réinventant au passage les relations entre les citadins et la nature.

Ce mouvement, qui ne semble pas prêt de s’arrêter, obéit à des aspirations multiples, symbolisées par une expression : « Renouer les liens ». Une expression qui pourrait être prolongée par une formule : « Retrouver du sens ». Cultiver en ville, c’est ainsi retisser les liens avec la nature, avec notre alimentation, avec la terre, mais aussi et surtout, avec nos campagnes…

L’identification des liens entre cette forme d’agriculture et les territoires ruraux et périurbains, constitue un élément essentiel à la compréhension du rôle qu’elle pourrait jouer dans une dynamique régionale. C’est là un enjeu essentiel pour imaginer des territoires robustes, capable non seulement de résister aux changements climatiques mais également de répondre aux défis économiques et sociaux futurs. Mieux, l’agriculture urbaine pourrait être, sous certaines conditions, l’un des leviers indispensables pour engager la transition écologique, et donc agricole, à l’échelle territoriale.

Partir de l’échelon régional pour développer un système alimentaire qui s’inscrit dans une réflexion environnementale et sociale plus large n’est pas sans rappeler le mouvement biorégionaliste né dans les années 1970 à San Francisco 1. Porteur d’un projet où la relation entre la nature et les êtres humains occupe une place centrale, ce courant politique, dont l’un des penseurs est Peter Berg, fondateur de la principale organisation biorégionaliste Planet Drum Foundation, souhaite bâtir une société écologiquement soutenable. Celle-ci s’appuie sur une zone géographique définie par des caractéristiques naturelles formant un écosytème global. À partir de ces spécificités environnementales et physiques, la population locale organise les conditions favorables à l’émergence de la biorégion.

Parmi ces conditions, on retrouve la notion d’autonomie alimentaire qui, à San-Francisco, territoire d’expérimentation du biorégionalisme, va contribuer à la création de potagers urbains. Cinquante ans après, ces derniers se sont multipliés dans la métropole californienne tandis que le mouvement, grâce notamment aux activités de la Planet Drum Foundation, reste lui très présent.

Le biorégionalisme a d’ailleurs essaimé de l’autre côté de l‘Atlantique, notamment en Italie, plus précisément dans les villes du nord du pays. C’est ici qu’ont germé au début des années 1980 les premières graines d’une école de pensée, « La société des territorialistes ». Emmenés par une figure de l’urbanisme italien, Alberto Magnaghi, les territorialistes proposent une organisation des territoires plus cohérente sur le plan écologique en les imaginant semblables à un organisme vivant et fonctionnant comme un écosystème naturel.

À Milan, leurs idées vont rapidement trouver un terrain d’expérimentation avec la création du Parc agricole Sud Milan, le plus grand de ce type en Europe. D’une superficie de 46 300 hectares, celui-ci « se veut écologique par sa conception même d’une ville en interaction avec la campagne environnante, prise dans un tissu agricole avec lequel elle fait système ».2

Ce projet fait écho à l’une des notions-clés du territorialisme, définie par Alberto Magnaghi sous l’appellation de « fédéralisme alimentaire ». L’idée est de développer, comme sur le territoire du Parc agricole Sud Milan, « l’agriculture urbaine et périurbaine, en installant dans les villes des potagers, vergers, jardins dans les espaces à l’abandon ou à la frontière des villes (qui seraient clôturées par une frontière agricole), permettant la vente directe de produits aux citadins. »3

Si le Parc agricole Sud Milan a vu le jour sous l’impulsion de réseaux citoyens et militants, il convient aussi de souligner le rôle joué par les acteurs institutionnels qui ont accompagné cette démarche. Ce territoire est en effet un parc régional gouverné par le niveau administratif intermédiaire du système politico-administratif italien, la Provincia.

Dans nos métropoles modernes, les espaces nourriciers productifs restent l’exception et les engagements politiques en la matière ne suffiront pas pour répondre aux attentes de certains acteurs.

Ce dialogue entre autorités locales et population, qui favorise la dynamique de l’agriculture urbaine, on le retrouve aussi en Belgique. Ainsi à Gand, la ville a adopté une stratégie alimentaire municipale visant à soutenir les acteurs locaux (agriculteurs, fédérations, enseignants, associations, etc.). Certaines initiatives sont prises par la ville, d’autres par des organisations soutenues par la municipalité.

Ce déficit de surfaces potentielles à cultiver révèle par ailleurs que, prise dans les limites de la ville, la fonction alimentaire de l’agriculture urbaine, sous sa forme marchande ou non, apparaît bien à l’étroit. Dans nos métropoles modernes, les espaces nourriciers productifs restent l’exception et les engagements politiques en la matière ne suffiront pas pour répondre aux attentes de certains acteurs, à commencer par les élus eux-mêmes.

La fonction alimentaire de l’agriculture urbaine (et le nouvel intérêt qu’elle suscite) doit donc être précisée pour ne pas créer d’ambiguïté et comprendre ce qui est réellement possible en termes d’alimentation. Préciser la fonction alimentaire de l’agriculture urbaine, c’est aussi comprendre que l’imaginaire développé autour de cette fonction occulte une réalité bien plus sombre.

À trop vouloir se concentrer sur la culture en ville, nous oublions qu’au-delà des frontières de celle-ci, les terres qui nourrissent prioritairement les citadins disparaissent sous l’effet de l’urbanisation. Les espaces péri-urbains sont évidemment, de par leur proximité avec la cité, les premiers concernés par ce phénomène.

Site agricole résiduel, faisant en partie l’objet d’un projet d’aménagement et d’urbanisme, dans la commune de Stains (93), Antoine Lagneau.

Mais les campagnes subissent elles aussi, au fur et à mesure que les infrastructures urbaines s’étendent, cette érosion de leurs terres arables. C’est notamment le cas en île-de-France, où, aux franges de la première couronne, la réalisation du Grand Paris risque d’amplifier la consommation d’espaces agricoles dans les années à venir. Si dans un discours prononcé en octobre 2015, l’ancien premier ministre Manuel Valls assurait vouloir « respecter désormais un nouvel impératif : préserver les espaces naturels, agricoles et forestiers d’Île-de-France », il ajoutait aussitôt « sans pénaliser le développement ». Un développement qui prévoit à terme, 140 km² d’espaces aménagés autour des gares, soit l’équivalent de la superficie de Paris.

La création sur fonds publics d’une gare, dans le cadre de la construction du métro automatique du Grand Paris, est précisément l’un des arguments avancés par Immochan, filiale immobilière du groupe Auchan, pour ériger Europa City. Derrière ce nom, se cache un projet de centre commercial pharaonique dont la construction est programmée au cœur du Triangle de Gonesse, sur un espace agricole situé en Plaine de France, entre les aéroports du Bourget et de Roissy, près de l’autoroute A1.

En tout, 80 hectares de terres agricoles fertiles et cultivées sont menacés d’artificialisation par ce véritable temple de la démesure dédié à la consommation : 500 boutiques, 20 000m² de restaurants, 110 000 m² d’hôtels, 15 000 m² de surfaces de loisirs, etc. La famille Mulliez, propriétaire d’Auchan, compte notamment sur les acteurs institutionnels (à l’image du Conseil départemental du Val d’Oise ou de la ville de Gonesse qui se sont engagés en sa faveur) pour réussir à imposer ce projet, arguant donc que son attractivité sera favorisée par sa connexion au métro du Grand Paris.

Face à ce rouleau compresseur emmené par de grands groupes industriels et financiers, les mobilisations s’organisent et aboutissent parfois à la sauvegarde des zones agricoles menacées.

Autres terres agricoles franciliennes menacées là aussi par un centre commercial : la plaine de Montesson, qui produit près de 23 millions de salades, soit environ 40% de la production régionale et qui accueille dans ses carrières deux des cinq derniers producteurs de champignons de Paris situés en Île-de-France.

Face à ce rouleau compresseur emmené par de grands groupes industriels et financiers, les mobilisations s’organisent et aboutissent parfois à la sauvegarde des zones agricoles menacées. Le Triangle Vert de Marcoussis en est l’un des symboles. Au début des années 2000, les cinq communes (Saulx-les-Chartreux, Marcoussis, Nozay, Villebon-sur-Yvette et Champlan) qui composent ce territoire de 5000 hectares se sont regroupées pour préserver les terres maraîchères et céréalières menacées par l’extension de lotissements et l’urbanisation galopante. Réunies au sein de l’association « Triangle Vert des villes maraîchères du Hurepoix » créée à l’initiative d’élus, ces villes ont signé une Charte pour une agriculture durable du Triangle Vert ; elle sert aujourd’hui de cadre pour établir une cohérence entre les actions de développement durable mises en œuvre par chaque partenaire. Le maintien des terres agricoles du Triangle Vert a aussi permis de développer de nouvelles activités, donc des emplois, par la création d’une brasserie artisanale, d’une conserverie et le développement de points de vente locaux.

L’agglomération francilienne n‘est pas la seule concernée par cette urbanisation débridée. De nombreuses métropoles régionales voient se développer depuis plusieurs années des projets (baptisés par leurs opposants « Grands Projets Inutiles Imposés ») de rocades, d’autoroutes ou de lignes LGV, de grands stades (comme à Lyon, avec le stade des Lumières, bâti sur près de 50 hectares de terres agricoles), d’aéroports (à commencer par Notre-Dame-des-Landes près de Nantes et ses 1 700 hectares visés par le projet) ou de centres commerciaux démesurés toujours plus prédateurs les uns que les autres pour les terres nourricières.

Malgré plusieurs promesses et quelques engagements, les espaces agricoles semblent donc toujours considérés par les décideurs politiques et économiques comme des réserves foncières destinées à accueillir les excroissances urbaines. Alors que les terres s’appauvrissent et s’étiolent au cœur des territoires ruraux et périurbains, dans les villes, les contraintes spatiales paraissent limiter le développement d’une agriculture productive. Impossible dans ces conditions de penser ou laisser supposer que l’agriculture urbaine pourra garantir une autonomie alimentaire.

Certes, peu de monde se risque aujourd’hui à prédire que le XXIe siècle sera celui des cités nourricières. Il convient d’ailleurs de préciser que la capitale n’a jamais été, à elle seule, autosuffisante en légumes. C’est la Plaine des Vertus, située entre Aubervilliers et La Courneuve (Seine-Saint-Denis), qui au XIXe siècle produisait les deux tiers des produits maraîchers consommés dans la capitale. Ce territoire était alors la plus grande plaine légumières d’Île-de-France voire d’Europe. Les agriculteurs y cultivaient massivement choux, oignons, navets, carottes, poireaux, salsifis, panais, asperges, betteraves, etc.4

Un exemple qui plaide non seulement pour encourager une plus grande prise de conscience des enjeux liés à l’étalement urbain et à la préservation du foncier agricole périurbain et rural mais aussi pour définir avec précision les contours du rôle joué par l’agriculture en ville en terme d’alimentation. C’est donc un futur alimentaire de complémentarité qui se dessine pour l’agriculture urbaine, laquelle, pour prendre toute sa place dans l’approvisionnement des villes, doit aussi s’imaginer comme une agriculture de lien avec les autres formes de productions agricoles, périurbaines et rurales.

À l’image de Vancouver, Toronto, Seattle ou Milan, les métropoles régionales occidentales doivent en faire un atout majeur pour la mise en œuvre de systèmes alimentaires locaux, moins dépendants des produits pétroliers et des transports. Des systèmes plus résilients, capables de répondre aux nombreux défis, économiques, énergétiques et bien sûr climatiques à venir. En s’appuyant sur l’addition de ces trois agricultures, il s’agit bien de développer un « mix agricole », afin de se rapprocher d’une autonomie alimentaire des bassins de populations concernés.


Pour citer cet article :

Antoine Lagneau, « Cultiver en ville, action-clé de la transition écologique », Revue Sur-Mesure [En ligne], 2| 2017, mis en ligne le 29/08/2017, URL : http://www.revuesurmesure.fr/issues/natures-urbaines-et-citoyennetes/cultiver-en-ville-action-cle-de-la-transition-ecologique-et-agricole-regionale


Notes :


  1. Frédéric Dufoing, L’écologie radicale, Infolio éditions, février 2012. 

  2. Lucile Garçon et Aurore Navarro, « La Société des territorialistes ou la géographie italienne en mouvement», Tracés. Revue de Sciences humaines, n°22, 2012. https://traces.revues.org/5465 

  3. Meyran Régis, « La biorégion urbaine réinvente la ville », Les Grands Dossiers des Sciences Humaines, n°40, septembre 2015. 

  4. Jean-Michel Roy, « Savez-vous plantez des choux », Catalogue de l’exposition 2012