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Agriculture urbaine et économie sociale et solidaire : quels modèles de développement pour quelles alternatives ?

Entretien avec Bruno Vitasse, co-fondateur de Zone-AH!, association d'agriculture urbaine et collaborative. Métabolisme urbain, développement organique, résilience, Tiers Lieux libres et Opensource, économie circulaire, autant d'outils et de principes qui guident l'activité de ces nouveaux réseaux d'acteurs de l'économie sociale et solidaire, en marge du Startup System. Pour quel avenir ?

Sur-Mesure : Quel est ton parcours professionnel et les motivations principales de ton activité dans le champ de l’agriculture urbaine ?

Bruno Vitasse : Je suis ingénieur agronome de formation et co-fondateur en 2014 de Zone-AH!, une association active dans l’agriculture et le métabolisme urbains qui fonde ses actions sur des pratiques collaboratives. J’ai un parcours d’ingénieur agricole, formé à l’Enita de Bordeaux (actuel Bordeaux Sciences AGRO), et je travaille depuis quinze ans dans le milieu agricole. J’ai commencé en tant que conseiller viticole en Champagne, avant de me tourner vers la recherche agronomique qui était mon objectif professionnel à l’origine. Après une expérience dans la gestion des déchets agricoles avec la société ADIVALOR, j’ai été journaliste pour le Groupe France Agricole. Au bout de trois ans, j’étais lassé de ce travail par rapport à mes attentes initiales. D’autant que dans le même temps j’ai découvert « l’agriculture urbaine », en relevant des sujets lors de ma veille quotidienne en provenance de Montréal et du Québec. En parallèle je me suis intéressé aux nouveaux modes de travail, allant du « coworking » aux « fablabs  », et à cette occasion j’ai découvert la notion de tiers-lieu.

Sur-Mesure : Que signifie cette notion de « tiers-lieu » ?

Bruno Vitasse : Le tiers-lieu désigne un espace hybride, à la fois espace de travail et lieu de vie, sauf qu’il n’est ni un lieu d’habitation ni un lieu de travail au sens usuel, et qu’il fonctionne suivant une démarche collaborative. Je me suis approprié cet outil pour y associer deux démarches, celle de « l’agriculture urbaine » et celle de la « résilience » - terme issu des sciences de l’environnement - et qui désigne au départ la capacité d’un système à s’adapter aux chocs. Dans cet esprit-là, j’aborde le travail selon un mode collaboratif et l’activité agricole à travers une approche territoriale des lieux. De façon à ce que cette activité reste dans le champ des « communs » et ne devienne pas un outil d’économie spéculative. En ce sens le tiers-lieu représente une alternative par rapport au modèle économique plus répandu de la startup, puisqu’il s’agit avant tout de développer de nouveaux lieux de collaboration dans le champ de l’économie sociale et solidaire.

Sur-Mesure : Ta conception de l’activité agricole repose sur une posture éthique assez forte, en s’écartant des modèles traditionnels de l’économie de marché et des start-up. Quel est le constat qui t’a poussé vers ces nouvelles manières de faire, ces modèles « hybrides » ?

Bruno Vitasse : Un constat peut-être pas si tranché que celui que certains font à propos du fonctionnement du « marché », mais la conviction que l’on ne peut pas continuer à évoluer dans les conditions actuelles de l’activité agricole où tout est cloisonné, où chacun agit pour soi, menant à l’escalade dans la consommation des ressources. Alors que consommer moins, collaborer plus, et adopter des comportements sobres, permettrait de tendre vers une agriculture - urbaine en l’occurrence - plus équilibrée, dès lors que son développement et sa logique d’être sont cohérents, par rapport à des modèles type « startup » qui montent en flèche en ce moment.

Sur-Mesure : Tu veux dire que ces modèles seraient davantage tournés vers la productivité économique ?

Bruno Vitasse : Oui, de mon point de vue c’est ce qui apparaît. Une startup est une jeune pousse entrepreneuriale dont le bien fondé n’a de fin que de faire fructifier son capital, sans aucun bénéfice pour ses employés et souvent très peu pour son environnement socio-économique. Bien souvent leur avenir consiste à se faire racheter par une plus grosse entreprise, en dépit d’un succès commercial souvent éphémère. Ainsi dans le domaine agricole, même si les procédés techniques sont connus et maîtrisés, la finalité et l’objectif poursuivis le sont moins. Par exemple, quand une entreprise de ce type construit des équipements pour de la micro-agriculture sur site, prenons des containers pour du maraîchage, elle a tout intérêt à les placer un peu n’importe où, pour être visible, et surtout rentable. C’est la course à l’échalotte. Leur modèle économique reste fondé sur des objectifs de croissance avant tout. Dans notre conception, nous nous appuyons davantage sur la connaissance du territoire, ce qui demande un diagnostic, une compréhension du milieu… donc nous allons produire moins de valeur dans l’immédiat mais plus d’externalités positives. L’indicateur de résultat est positif en tenant compte de l’impact social et écologique, qui deviendrait négatif avec une approche purement économique !

Sur-Mesure : Peux-tu alors nous dire comment Zone-AH!, maintenant au centre de ton activité, fonctionne et se développe dans le secteur de l’agriculture urbaine ?

Bruno Vitasse : Oui, Zone-AH! de près ou de loin c’est 100% de mon activité. C’est une association qui réunit différents acteurs de l’agriculture urbaine, à l’intérieur de laquelle les projets viennent se greffer. Personnellement, le projet que je porte est « ZéBU », l’écosystème des brasseries urbaines, en fin de phase d’expérimentation. Zone-AH! a vocation à mettre en place une coopérative d’activités, en fédérant les acteurs du « métabolisme urbain », et en réunissant des partenaires et des membres au-delà de la région parisienne. Nous sommes ainsi plus ou moins déjà présents à Bordeaux, où nous sommes très proches de l’écosystème Darwin, et à Lyon, où se trouve La MYNE éco-hacklab, dont la co-fondatrice est membre de Zone-AH!. Nous sommes aussi très proches de la communauté des Tiers Lieux libres et open source (TiLiOs) partie de Saint Etienne, dont nous sommes signataires du Manifeste.

Sur-Mesure : Quelles sont les actions spécifiques et les innovations de Zone-AH! dans ce vaste réseau ?

Bruno Vitasse : Plusieurs choses. Il y a le concept des Tiers-jardins - inspiré de la philosophie des Tiers Lieux libres et Opensource (TiLiOs) , que nous avons terminé de prototyper à la Biennale Internationale du design de Saint-Etienne au printemps 2017. Ce concept vise à réintégrer de la biodiversité et de la sensibilisation à l’alimentation durable et à la gestion des biodéchets dans les espaces de travail partagés et dans les entreprises. Certains de nos membres sont labellisés chantier d’insertion. Ainsi « Food2Rue » forme des femmes éloignées de l’emploi aux métiers de la restauration, avec une partie incubateur pour leur permettre de développer leur propre activité si elles le souhaitent. Nous travaillons aussi sur la création d’une brasserie champignonnière dans le 18ème arrondissement de Paris avec l’un de nos membres qui a créé l’entreprise MASHROOMS. C’est un des débouchés directs du projet ZéBU sur la valorisation des drêches de brasseries. Elle fonctionnera avec d’autres producteurs à Paris, comme la Caverne, dans le 18ème, et V’île Fertile dans un tunnel entre le Parc Floral de Paris et le Château de Vincennes. Différentes compétences rejoignent ainsi Zone-AH!, et utilisent la structure et ses outils pour faire durer le projet, et créer des connexions avec d’autres territoires.

Sur-Mesure : Donc le sens de l’activité de Zone-AH!, c’est d’être le support d’autres projets, et de créer du réseau ?

Bruno Vitasse : Nous évoluons en effet vers une coopérative d’activités pour nos membres et tous leurs projets dont je n’ai pas parlé. Le but est de rassembler les outils qui permettent à différents acteurs économiques - associations, entreprises, … des collectivités - de développer un projet qui respecte à la fois l’humain et l’environnement, l’un et l’autre pensés ensemble.

Sur-Mesure : Justement, quel est votre modèle économique dans ce contexte qui est le nôtre, à savoir une économie de marché, plutôt tournée vers la « croissance » ? Est-ce que tu rencontres des freins ou des contraintes spécifiques ?

Bruno Vitasse : Nous sommes à la fois sur une logique de projets subventionnés (au démarrage et encore aujourd’hui) et de développement agile, et nous cherchons progressivement à augmenter notre part d’autofinancement. Une première contrainte, c’est la ressource humaine. Le milieu de l’associatif est mobile, et repose beaucoup sur l’implication de chacun. L’autre contrainte, ce sont donc les financements, en grande partie liés aux subventions. Nous devrions être accompagnés sur ce volet-là. Il faut donc réussir à tendre vers une logique « d’entreprise » pour éviter ces aléas, mais dans le sens d’une coopérative structurante. Il y a ensuite le contexte politique. Notre coopérative fédère des acteurs depuis plusieurs années autour de l’agriculture urbaine, dans une logique de développement organique, et l’on se trouve parfois confrontés à des logiques concurrentielles liées à la mise en place de grosses commandes publiques qui vont faire émerger un acteur dominant qui va ensuite « écraser » les autres, alors qu’un tissu d’associations travaillait déjà quotidiennement sur le sujet depuis plusieurs années.

Sur-Mesure : Développement organique ? Cela fait partie des principes sur lesquels tu fondes tes actions. Quel est le sens et l’intérêt de cette idée ?

Bruno Vitasse : Nous partons du principe que les activités à verser dans le commun doivent être connectées entre elles. Cela implique de penser en terme d’économie de flux, d’énergie, d’emploi. Et ces activités interconnectées doivent fonctionner de manière organique, circulaire : le paysan qui produit de l’orge brassicole, livre une malterie qui livre une brasserie parisienne, et une fois la bière livrée, les coproduits, les drêches peuvent être utilisées en fertilisant naturel ou compost dans le champ d’un producteur, en milieu urbain, périurbain ou rural. La production initiale de la céréale nécessite de la surface utile, donc un milieu plutôt rural. En ville, on peut en échange fournir de la matière organique. C’est une logique de métabolisme urbain qui fonctionne en écosystème. Elle repose sur des lieux vivants. On articule ainsi l’économie industrielle et circulaire, en visant l’économie des ressources. C’est comme une pelote de laine, et quand un fil se décroche, on fait en sorte que tout ne s’écroule pas. Pour ne pas tomber dans les travers de l’économie capitaliste.

Sur-Mesure : Peux-tu nous donner un exemple d’écosystème urbain ?

Bruno Vitasse : A Nantes, par exemple, pour en décrire l’ambiance en quelques mots : il y a un climat océanique, et ça sent l’iode dans la ville. Il y a aussi des problèmes urbanistiques, une pression foncière.. mais il y a la ville « verte », le maintien d’une ceinture maraîchère. Cela a permis à « Nantes Ville Comestible » de naître, et de fédérer des initiatives autour de l’agriculture urbaine, comme le récent collectif Lab’AU 44, sur le modèle de Lab’AU - marque déposée pour la protection du concept par Sébastien Goelzer (Vergers Urbains, Toits Vivants) pour le Collectif Babylone. A présent, ce collectif s’associe à la mise en place d’une Maison de l’Agriculture Urbaine (MAU), pour laquelle Zone-AH! va avoir le rôle d’observateur. Ça c’est l’écosystème Nantais.

Sur-Mesure : Tu évoquais aussi l’écosystème Darwin, à Bordeaux. Peux-tu nous en dire plus ?

Bruno Vitasse : Darwin c’est un vaste projet qui se déploie sur l’ancien quartier des magasins généraux de la caserne Niel, sur la rive droite à Bordeaux, juste en face du centre historique. L’ensemble du site est dédié à l’aménagement d’un écoquartier et son pilotage a été confié à Bordeaux Métropole Aménagement. Le site principal contient une pépinière d’entreprise et un espace de coworking, et le plus grand restaurant bio de France avec une épicerie. Or aujourd’hui, si cette partie-là du projet n’est pas remise en question, ce qui pose problème, c’est la partie écosystème, c’est à dire toutes les associations : la ZAUé dédié à des expérimentations en agriculture urbaine, Emmaüs, La ferme Niel, qui se sont implantés en partie dans la zone d’aménagement de l’écoquartier. Une pression s’exerce sur ces espaces-là, alors que le projet Darwin, ce n’est pas « Bordeaux », mais un processus faisant émerger un écosystème d’acteurs. Ils vont donc naturellement se déplacer ailleurs si on les y pousse. Mais ce qui est problématique, c’est la tendance des acteurs politiques et des acteurs de l’aménagement à plaquer sur la ville des modèles environnementaux de type écoquartier. Or il faut qu’ils comprennent que la fabrique de la ville, c’est aussi un processus, un écosystème, et ils se tirent une balle dans le pied a ne pas écouter ces nouvelles manières de faire de l’urbanisme.

Sur-Mesure : Quelle est alors la réceptivité par les pouvoirs publics de ces nouvelles manières de faire la ville ? Est-ce qu’elles trouvent néanmoins un écho leur permettant de prendre de l’essor efficacement ?

Bruno Vitasse : C’est à deux vitesses par rapport à il y a 4 ans (date de la fondation de Zone-AH!). Nos logiques de pensée commencent à être perçues par les décideurs, les acteurs publics et les financeurs. Mais parallèlement, la logique de certains acteurs privés de poids, tout comme celle de certains appels à projets de niveau métropolitain, génèrent de l’envie et du besoin, mais de manière débridée, et vont à l’encontre d’une évolution organique, et cela va générer du déchet. De plus le Startup System est très vigoureux et a le vent en poupe du côté du gouvernement pour créer de l’activité.

Sur-Mesure : As-tu quelques données à nous donner sur la part des projets issu de l’économie sociale et solidaire dans le domaine de l’agriculture urbaine ?

Bruno Vitasse : Dans le champ de l’agriculture urbaine, aujourd’hui, je dirai que c’est 60% de projets en start-up avec souvent un modèle économique qui met en avant une innovation - mais qui cherche quand même à maximiser la valeur économique, c’est 25% de projets non lucratifs à visée purement sociale, et c’est 15% de projets hybrides (dont nous faisons partie).

Sur-Mesure : Merci pour cet entretien Bruno !