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Économie circulaire et urbanisme

la ville fertile en action

Dans un premier article, les architectes-urbanistes de l’agence SYVIL nous parlaient de leur conception et de la nécessité de s’orienter vers la “ville circulaire”, en opposition à nos ville fossiles contemporaines. Dans cet entretien, ils reviennent en sept points sur la notion et la confronte à la réalité de leur métier et des projets qu’ils développent.

TERRITOIRE ▌ “Une ville est circulaire si les flux de matière et d’énergie transitent principalement en circuit fermé à l’intérieur d’une aire limitée autour de son agglomération”… C’est une hypothèse ambitieuse. Quelle serait l’aire territoriale pertinente, compte tenu de la diversité des territoires et de leur accès inégal aux différentes ressources ?

En réalité, comme dans le schéma de la ville circulaire (cf figure ci-dessous), l’hypothèse est de sécuriser l’apport des principales sources d’alimentation, d’énergie, d’eau et de produits manufacturés de base en les produisant à l’intérieur-même de l’aire urbaine, qui peut s’étendre jusqu’à 300 km autour du centre. Cela réduit les importations et favorise les économies productives locales au service du territoire. Par exemple, les récipients alimentaires consignés pourraient être remplis à nouveau dans les villes ; les objets réparés dans les recycleries pourraient être revendus localement sans repartir dans le circuit mondialisé, etc.

Ce principe de filières “bouclées” ne peut se faire qu’au regard des contraintes techniques et commerciales de chacune d’elle au sein d’aires territoriales qui leur sont propre : l’immeuble, la rue, le quartier, l’hinterland… En cela, les villes historiques sont un exemple de résilience, car elles ont été fondées justement sur l’accès direct aux ressources : sur les fleuves ou les côtes, en plaine ou en piémont et souvent adossées à un hinterland agricole étendu. Elles sont ainsi de bonnes candidates pour (re)devenir des villes basse énergie.

ÉCONOMIE ▌ Vous élaborez votre réflexion autour d’un modèle de ville circulaire en opposition à la ville fossile, peut-être rentable mais certainement pas économe. Pourquoi, selon vous, ce modèle s’est-il imposé dans le temps ? De quelle manière prenez-vous en compte la question économique dans vos travaux ?

L’exploitation intensive des sources d’énergie fossile a débuté au XIXe siècle avec le charbon et le chemin de fer, puis s’est accéléré au XXe avec le pétrole et la route. Ces sources, potentialisées par des méthodes scientifiques de production extractivistes non bouclées, ont révolutionné le rapport à l’espace et au temps de notre civilisation et généré la ville fossile. Le XXIe siècle marque un tournant avec la raréfaction de ces énergies et la prise de conscience des dégâts causés par cette entropie exponentielle.

Dans notre travail prospectif, dans l’urbanisme que nous proposons, le modèle économique de la ville circulaire suppose un renversement majeur de nos comptabilités et fiscalités locales et nationales. Aujourd’hui, les modèles économiques fossiles sont non seulement encouragés, mais leurs externalités négatives ne sont pas réintégrées : pour preuve, la détaxe sur le kérozène, l’autorisation des emballages plastiques, etc. Une comptabilité écologique rendrait automatiquement rentable les filières circulaires. La réglementation évolue heureusement dans ce sens. Par exemple, avec Paprec, nous avons conçu une déchetterie cinq flux (verre/cartons/plastique/papier/bois) issue de la nouvelle loi sur le traitement des déchets des entreprises.

Dans la réalité de notre métier d’architecte et d’urbaniste, nous défendons l’idée qu’il faut conserver les activités de production-distribution vitales dans la ville. Dans cet objectif, nous concevons avec les collectivités et les maîtres d’ouvrage des montages immobiliers inventifs et des types de bâtiments nouveaux. C’est par exemple le cas avec un projet de réhabilitation-extension en site occupé d’une boulangerie industrielle.

Nous constatons que les circuits matériels, la logistique, l’alimentation, la production manufacturière, l’eau, les déchets, l’énergie, ont été dissimulés et relégués loin des espaces publics et du regard des passants. Ils ont été oubliés de l’urbanisme. Les citadins n’ont aucune idée concrète de la manière dont un steak arrive dans leur assiette ; pourtant il faut un trésor d’organisation sans faille pour accomplir cet exploit !

POLITIQUE ▌ Votre démarche cherche à montrer les rouages de la ville productive - réseaux et bâtiments -plutôt que de les camoufler, de façon à “rendre les choses publiques”, selon l’expression de Bruno Latour. Quel est le sens de cette démarche et en quoi renouvelle-t-elle l’approche actuellement dominante de la fonction et de la forme des bâtiments productifs ?

Nous citons dans notre démarche la pensée de Bruno Latour et Peter Weibel selon laquelle pour redonner du sens à la politique, il faut revenir à la « chose publique », la res publica, comme support de débat. Or, nous constatons que les circuits matériels, la logistique, l’alimentation, la production manufacturière, l’eau, les déchets, l’énergie, ont été dissimulés et relégués loin des espaces publics et du regard des passants. Ils ont été oubliés de l’urbanisme. Les citadins n’ont aucune idée concrète de la manière dont un steak arrive dans leur assiette ; pourtant il faut un trésor d’organisation sans faille pour accomplir cet exploit !

Le projet d’aéroport à Notre de Dame des Landes a démontré combien le fait de rendre public un sujet concret, matériel et territorial, peut influencer l’aménagement des infrastructures. Rendre public c’est permettre une prise de conscience collective, pour changer son regard. Notre rôle d’architectes est de permettre cette sensibilité nouvelle. Pour mettre en place nos projets, nous nous intéressons en détail au sujet pour en dévoiler les éventuelles contradictions et proposer des alternatives grâce à des acteurs investis localement.

Une ville mixte, judicieusement décentralisée où les fonctions seraient équitablement réparties, réduirait drastiquement les déplacements.

TRANSPORTS ▌Les pistes programmatiques que vous développez appellent de grands changements de modes de vie et de fonctionnement, notamment sur la question des transports, au cœur de l’activité de transit et de gestion des flux. Quelles est votre vision prospective en la matière ?

La question de la mobilité des personnes est éminemment politique car elle touche à la liberté fondamentale d’aller et venir : entre les pays, en leur sein, entre l’hypercentre et sa périphérie. La crise de la voiture personnelle à essence nous intime d’inventer de nouveaux modèles pour réduire les déplacements, les rendre moins coûteux et pénibles : lieux de travail associés aux plateformes de mobilité décarbonnée ou douce, moyens de transport qui sont eux-même lieux de travail (train, voitures-bureaux…), etc.

Les villes ont réparti de façon décentralisée les lieux où mettre ses enfants à l’école, où faire ses courses, où avoir accès aux services communs…Mais ce n’est pas encore le cas du travail : des espaces de télé-travail de proximité - de type tiers-lieu de quartier - pourraient éviter aux personnes de se déplacer. De fait, une ville mixte, judicieusement décentralisée où les fonctions seraient équitablement réparties, réduirait drastiquement les déplacements. Dans une ville circulaire, la majorité des trajets individuels peuvent se faire à pied, à vélo, en voiture partagée ou en transport en commun, libérant ainsi la voirie pour les véhicules logistiques qui transportent des marchandises difficiles à livrer autrement.

Exploiter la même infrastructure pour le transport de personnes et le transport de marchandises est une autres piste intéressante : des marchés-gares ou des marchés-ports permettraient de massifier les approvisionnements, d’optimiser les déplacements quotidiens, mais surtout d’utiliser la force musculaire de chacun pour dispatcher les marchandises, par exemple avec des chariots consignés .

ACTEURS ▌ Quel est l’état du marché de l’aménagement et la réceptivité des acteurs publics, politiques et privés autour de ces questions ? Dans quels contextes territoriaux et de projets êtes vous amenés à intervenir ?

Le principe « d’économie circulaire » est aujourd’hui bien identifié et valorisé. C’est moins le cas de la « ville circulaire », qui se chargerait de créer ou de convertir des lieux dédiés à cette économie. C’est surtout le tissu associatif actuel qui se charge d’expérimenter avec succès ces modèles, mais l’enjeu est d’une autre échelle. Pour instaurer la ville circulaire, il faut créer les conditions comptables, fiscales et réglementaires de son avènement, comme nous l’évoquions précédemment.

Le besoin de locaux d’activités productives dans la ville est important car le prix du foncier a chassé les entreprises, en même temps que les opérations d’aménagement investissent les emprises industrielles désaffectées. Les acteurs publics prennent conscience de l’importance de sanctuariser ces espaces, mais les faibles loyers du secteur ne font pas le poids face aux revenus des logements ou des bureaux. Il faut donc trouver le juste équilibre grâce à des opérations mixtes dans lesquelles chacun y trouve son compte.

La ville circulaire est un horizon porté par notre recherche théorique, mais nos travaux trouvent des échos concrets dans les communautés d’agglomérations qui possèdent la compétence de développement économique. Dans le cadre des appels à projets lancés par les métropoles, nous proposons avec des acteurs privés des projets d’architecture qui permettent une activité plus vertueuse : plateforme fluviale de tri des matières, production locale, logistique zéro émission, etc.

RÉFÉRENCES ▌ Avez vous des exemples ou des références de modèles de villes circulaires à l’étranger plus abouties qu’en France ?

Au delà des « éco-villages », il est à noter que certaines petites villes historiques se sont lancées dans leur « circularisation », souvent sur des filières spécifiques : San Pedro La Laguna, ville de 10 000 habitants au Guatemala, a banni le plastique par arrêté municipal depuis 2016 ; depuis 2014, l’île d’El Hierro dans les Canaries (11 000 habitants) est autosuffisante à 46% en électricité renouvelable ; La ville de Fujino au Japon (10 000 habitants) s’est engagée dans une transition électrique et agricole depuis 2009. En France, la ville d’Albi s’est engagée dans un objectif d’autosuffisance alimentaire d’ici 2020, dans un rayon de 60km ; Marmagne est devenue autonome en électricité en 2017 ; Rennes ambitionne de devenir autosuffisante en nourriture ; Les communes de Barjac, Langouët, Laurenan, Grande-Synthe, Miramas, Mouans-Sartoux, Paris, Versailles, ont banni l’utilisation de produits phytosanitaires pour l’entretien des espaces verts… et les exemples se multiplient !

En rentrant dans le détail des process de production, on s’aperçoit que les contraintes de certaines filières réputées très techniques sont finalement assez malléables et que la production est capable de s’adapter aux contraintes urbaines ou environnementales les plus fortes, comme par exemple le foncier ou la biodiversité.

GOURVERNANCE ▌ Le changement de paradigme que vous introduisez demande de revoir à la fois les formes de gouvernance territoriale ainsi que les filières, les métiers de l’aménagement. Quel est votre point de vue sur ce sujet ?

Effectivement, cela suppose un changement de culture préalable : on peut redonner du pouvoir aux écologues et aux paysagistes, mais aussi introduire des démarches d’écologie au sein-même des entreprises et se baser sur la recherche en sciences de gestion environnementales. A ce propos, je recommande les travaux de Laurent Mermet.

Il faut faire progresser ensemble les acteurs ! Les filières dont nous parlons (distribution, production, eau, alimentation, déchets) ont pour habitude - du fait de leur haute technicité respective - de travailler dans des logiques qui s’ignorent les unes les autres. Elle imposent leurs contraintes d’aménagement par la technique. Or, en rentrant dans le détail des process de production, on s’aperçoit que ces contraintes sont plus malléables et que la production est capable de s’adapter aux contraintes urbaines ou environnementales les plus fortes, comme par exemple le foncier ou la biodiversité. Alors que les instances de gouvernance (aménageurs, villes, métropoles) sont pluridisciplinaires et les acteurs privés traditionnels (promoteurs, SEM) plus agiles qu’auparavant, l’intégration de ces filières techniques dans l’aménagement doit dépasser le degré zéro institué depuis les années 60 par la « zone d’activité » et réintégrer des opérations d’aménagement véritablement mixtes.

Intéresser les filières matérielles à ces enjeux permettrait que chacune prenne conscience de la globalité de la ville circulaire. Elles s’apercevraient que c’est à l’endroit de l’urbanisme que peuvent se croiser des filières voisines et se réaliser des synergies matérielles. En ce sens, la tribune de Jean-Louis Missika l’adjoint à l’urbanisme de Paris, sur la nécessité de constituer une gouvernance de la « métropole des réseaux », ne dit pas autre chose.


Pour citer cet article :
Damien Antoni - SYVIL, « Économie circulaire et urbanisme : la ville fertile en action », Revue Sur-Mesure [En ligne], 4| 2019, mis en ligne le 28/03/2019, URL : revuesurmesure.fr/issues/nouveaux-visages-ville-active/economie-circulaire-et-urbanisme