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La ville hyperactive, perspectives américaines

À l’aide de ce carnet de voyage, partons explorer les downtowns et business districts des métropoles américaines. Nous découvrons une histoire urbaine et des ambiances qui contrastent avec les situations européennes. L’occasion d’interroger le rôle des espaces publics, l’impact des malls, les leviers pour rendre la ville hyperactive désirable. Une introspection par l’altérité.

Bien loin des réalités périurbaines de la zone d’activités économiques française, la ville américaine se caractérise par la centralité de son dynamisme. Distribuées dans l’espace par un fonctionnalisme longtemps assumé, les activités urbaines – économiques, culturelles ou de loisirs – sont concentrées autour des immeubles de grande hauteur qui peuplent le centre-ville américain.

C’est le creux de cette ville hyperactive, ramassé autour des rares espaces publics cédés par l’automobile, que ce carnet de voyage propose de découvrir. De Seattle à Boston, en passant par Chicago ou la Nouvelle Orléans, les clichés qui suivent dressent le tableau d’une ville américaine où l’activité se décline aussi bien sous les angles économiques, que culturels ou touristiques.

Portland

Parking silo – Portland

En arrivant à Portland, dans l’État de Washington, c’est la minéralité de l’espace urbain qui frappe. Les blocks (îlots fermés) qui quadrillent le downtown sont pour beaucoup constitués de parkings silos. Cette ville, reconnue en Amérique du Nord pour son progressisme en matière de conception d’infrastructures cyclables et d’espaces publics1, peine cependant à activer ses places publiques par les usages. Certains espaces délaissés témoignent par ailleurs de la déprise économique qui peut affecter les downtowns américains, à l’image de ce centre commercial fermé dont l’espace public attenant est inaccessible.

Centre commercial fermé dans le downtown – Portland

À travers nos déambulations dans les rues de la ville, nous découvrons cependant un square animé. Photographié depuis les hauteurs d’un parking silo (parce qu’il faut bien leur prêter un usage touristique !), Director Park accueille ce jour-là un spectacle de danse. Une vingtaine de spectateurs s’y est installée alors que quelques personnes en costume contemplent la scène un bref instant avant de poursuivre leur route vers leur lieu de travail. Les immeubles de grande hauteur qui cernent la place rappellent qu’en marge de la musique du spectacle des adolescentes, l’économie du downtown poursuit ses activités silencieuses.

Ces trois premiers clichés de Portland illustrent bien la dualité des activités urbaines dans le downtown américain : d’une part, les activités économiques ultra-concentrées qui minéralisent le centre-ville avec des tours de bureaux adossées aux parking silos ; d’autre part, quelques espaces de respiration où les activités sociales et culturelles peinent à trouver leurs marques.

Spectacle de danse sur Director Park – Portland

Seattle

Notre voyage nous conduit par la suite à Seattle, au nord de Portland. Cette ville, qui accueille le siège social historique d’Amazon, jouit d’une importante croissance économique. Il s’agirait même de la ville américaine qui compte le plus de chantiers de construction en cours, comme en témoigne le nombre de grues relevé en 2017. Seattle se distingue par la combinaison d’activités économiques dynamiques et d’aménités naturelles préservées qu’elle offre aux Seatteleites : cette vue sur la skyline du downtown et le Lake Union dresse un portrait original de la ville américaine, animée par l’activité sportive.

Vue sur le downtown depuis Kite Hill – Seattle

Bien qu’elle offre des espaces de détente et de loisirs exceptionnels, Seattle doit aussi composer avec une activité industrielle intense. Le gigantisme de son port montre l’effervescence de son activité économique industrialo-portuaire. Juste en retrait des containers, les hangars industriels se font face, à perte de vue, alignés le long de grandes allées vouées aux semi-remorques. Cette immense zone d’activité économique ne se situe pas en périphérie de la ville : elle jouxte le sud du downtown et les quartiers résidentiels du sud-est de la ville.

Le port de Seattle, vu depuis le Columbia Center – Seattle

New York

Quelques jours plus tard, nous nous retrouvons au cœur de Manhattan, où le quartier chinois se fige l’espace d’un instant : une pluie diluvienne s’abat sur le chinatown new yorkais. Le quartier, qui ferait presque penser au Belleville parisien, est animé du soir au matin : il est 13h34 et les camions de livraison sont encore garés en double-file. Le dynamisme des supermarchés spécialisés et des restaurants asiatiques incarne l’hyperactivité de New York. Ce visage de la ville américaine activée par les commerces de proximité est rare : les grands centres commerciaux ont tué ces activités dans les villes moyennes tandis que les métropoles ne comptent que quelques rues commerçantes destinées aux boutiques de luxe.

La pluie s’abat sur Chinatown à Manhattan – New York

À New York, toujours, notre voyage nous emmène au Westfield World Trade Center, galerie commerciale ouverte en 2016 par Unibail-Rodamco-Westfield, immense POPS2 cerné de galeries de luxe et coiffé d’un dôme en aiguilles. Nous y entrons par l’un des accès situés au niveau de la rue, surplombant les habitants et touristes new yorkais qui fourmillent dans le hall. Le haut plafond voûté minimisant l’écho des voix, nous assistons depuis notre promontoire au spectacle silencieux de l’affairement consumériste de New York.

La foule fourmille au Westfield World Trade Center – New York

Chicago

Loin du tumulte paisible du Westfield World Trade Center, c’est sur le riverwalk de Chicago que nos yeux s’arrêtent. Lors de notre passage sur cet espace vert voué à la détente achevé en 2016, quelques Chicagoans se prélassent sur le mobilier urbain disposé sur la pelouse. Bien que l’aménagement de berges soit plutôt commun aux yeux d’un européen, notre déambulation américaine nous montre que dans ces villes, de telles aménités sont rares. À Portland, Seattle ou New-York, les promenades le long des fleuves qui les traversent sont rares et toujours surplombantes : le rapport à l’eau est lointain, il s’agit avant tout d’un corps étranger dont le passant est protégé. À l’inverse, le riverwalk de Chicago active la ville d’une manière singulière par le rapport direct et à niveau de l’eau qu’il offre aux promeneurs.

Détente estivale sur le riverwalk – Chicago

En longeant le riverwalk de Chicago, nous découvrons une programmation d’activités commerciales et touristiques qui rythme le parcours. À son extrémité est, la promenade nous oriente vers le sud et le Millenium Park : espace vert de 10 hectares, traversé par une autoroute urbaine de deux fois quatre voies, cet immense jardin public est compartimenté en plusieurs espaces paysagers aménagés. Après en avoir traversé quelques-uns, nous tombons sur l’imposant Pavillon Pritzker qui est ce soir-là le théâtre d’un concert gratuit.

Concert de plein air au Pritzker Pavillion de Millenium Park – Chicago

La Nouvelle Orléans

Quelques semaines après nos déambulations à Chicago, nous partons pour la Nouvelle Orléans. Imprégnée par la culture européenne, la ville s’est développée autour du French Quarter. Au XXe siècle, le centre historique (désormais classé) est préservé du développement urbain financiarisé : les promoteurs investissent alors l’espace adjacent au French Quarter pour construire des immeubles de grande hauteur. Aujourd’hui, le quartier européen3 est séparé du central business district par Canal Street, artère qui matérialise la division culturelle des deux espaces.

Cette scission cristallise les divergences des écoles urbaines française et américaine : d’une part, le centre européen est doté de bâtiments de deux à quatre étages et offrant une grande mixité d’usages ; à l’inverse le downtown est peuplé de tours de bureaux dont les parkings silos en sont les dents creuses. En arpentant la ville à pieds, cette différence d’approche est saisissante : le week-end, la rue la plus commerçante du French Quarter est piétonnisée4. Le cliché qui suit montre ainsi un visage inédit de la ville active américaine, celui d’une urbanité rendue possible par le grand débit d’alcool des bars qui bordent la chaussée.

Bourbon Sreet piétonnisée pour une consommation d’alcool sans voiture – la Nouvelle Orléans

Boston

Les semaines passent et nous décidons de fouler les rues de Boston afin de compléter notre visite de la ville américaine. Les quartiers actifs ne se distingue ici en rien des cas précédents : le downtown concentre les activités de services ; le port intégré à la ville cède ses friches industrielles à la pression immobilière ; les suburbs résidentiels sont dénués de bassins d’activité et de services publics. Cependant, une atmosphère particulière anime les quartiers résidentiels de la ville de Boston : qu’il s’agisse de la Back Bay ou des districts à la New England, le tissu résidentiel est doté d’une armature commerciale qui rappelle les rues commerçantes des villes moyennes européennes. Cette activité commerciale de proximité pousse ainsi les habitants à pratiquer l’espace public à pieds malgré le froid hivernal.

Piétons à Boston Commons – Boston

En marge de ses rues animées, l’espace public de Boston souffre des mêmes externalités négatives5 de l’hyperactivité économique du downtown que les villes précédentes. Derrière les devantures travaillées, les rues sombres jonchées de poubelles et d’escaliers de secours rappellent ses homologues de Portland, Seattle ou Chicago. Bien que ce dernier cliché ait été pris à Boston, il rend compte d’une réalité commune à toutes les villes américaines : un espace public retranché sur lui-même, subissant l’activité urbaine démesurée. Si R. Sennett nous dit que l’espace public est mort6, c’est bien de ce type de lieu dont il nous parle. On fait face ici à un visage tristement caractéristique de la ville hyperactive américaine. Une ville active en façade, mortifère dans ses usages. Une ville passive ?

Rue « poubelle » – Boston

Bien sûr, ce récit de voyage ne suffit pas à appréhender la diversité des visages de la ville active américaine. Les campus universitaires, exclus des downtowns, ou les sièges sociaux de la sun belt californienne pourraient compléter ce portrait. Dans tous ces espaces, cependant, un même constat guide notre lecture de la ville active américaine : là où l’activité urbaine est trop intense, elle efface l’urbanité dynamique qui l’a fait naître.


Pour citer cet article

Alexandre Murer, « La ville hyperactive, perspectives américaines », Revue Sur-Mesure [En ligne], 4| 2019, mis en ligne le 26/02/2019, URL : www.revuesurmesure.fr/issues/nouveaux-visages-ville-active/la-ville-hyperactive-perspectives-americaines


Notes


  1. Portland a fait partie des dix premières villes à recevoir l’award Great Public Spaces en 2008, avec son emblématique Pioneer Courthouse Square. Décerné par l’American Planning Association (APA), ce prix récompense les villes qui financent les places publiques qui redessinent les downtowns américains à échelle humaine. 

  2. POPS signifie privately owned public spaces. 

  3. Nous parlons là du French Quarter. Cependant, nous n’utilisons pas la dénomination de « quartier français » qui nous paraît trompeuse. D’une part, cet espace n’accueille pas de communauté française signifiante et d’autre part, l’environnement urbain a été largement rebâti avec une architecture espagnole après qu’un incendie ait détruit les bâtiments originaux. 

  4. Bourbon Street est l’une des deux seules rues piétonnes que nous foulerons dans les 14 villes visitées lors de notre périple américain. 

  5. L’externalité d’un phénomène est la conséquence difficilement mesurable de son occurrence sur son environnement. Une externalité peut être positive (la marche, par exemple, incite à l’activité physique régulière, augmente le taux de fréquentation des commerces de proximité, etc.) ou négative (les pollutions atmosphériques ou sonore sont des externalités négatives de l’utilisation de la voiture). 

  6. R. Sennett, The Fall of Public Man, New York, Alfred A. Knopf, 1974. Traduction française : Les tyrannies de l’intimité, Paris, Seuil, 1974.