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Le retour de l'artisanat en ville : tendance de fonds ou effet d'illusion ?

Dans le jeu des sept familles des nouveaux actifs urbains, le maker est certainement l'une des figures les plus enthousiasmantes. Touche à tout urbano-compatible, il incarne les idéaux de mixité fonctionnelle et de sociabilité. Au-delà des effets de mode, le collectif Point Virgule interroge les pratiques métiers de ces artisans 2.0, dans un contexte urbain qui n'est pas toujours à leur avantage.

Le maker movement, le nouveau « cool »

Ces dernières années, on a vu se multiplier les témoignages des néo-artisans1 : ces jeunes cadres de la génération Y en quête d’authenticité qui, après des débuts de carrière prometteurs, décident de tout lâcher pour lancer une activité artisanale ou un commerce de proximité, répondant mieux à leurs aspirations. On a aussi vu se multiplier les makers spaces, ces tiers-lieux ou fablabs low tech2 permettant à la génération d’artisans 2.0 de développer leurs activités dans des espaces collaboratifs, autour des valeurs du partage et de l’échange de savoir-faire.

D’ailleurs, les appels à projets urbains innovants3 – qui ont connu un véritable succès sur la même période, particulièrement en région parisienne mais aussi dans d’autres villes – ont, tel que l’a rappelé Alexandre Murer4, promu une plus grande innovation programmatique, au bénéfice du développement de ces espaces productifs dans les centres urbains. En effet, dans les propositions innovantes des lauréats, les offres d’espaces de co-working, les lieux de production artisanale, les espaces d’agriculture urbaine ou encore les brasseries locales y foisonnent.

Atelier partagé et espace de coworking d’ICI Montreuil.

Peut-on parler de tendance de fond ?

Jean-Laurent Cassely, dans son ouvrage « La révolte des premiers de la classe », a été un des premiers à documenter cette tendance : la reconversion vers des métiers manuels et la revalorisation de l’artisanat seraient une façon d’inscrire nos pratiques dans le réel et le concret, de les ancrer davantage dans le territoire, alors que nous évoluons à l’ère du digital et de la dématérialisation. La remise au goût du jour de secteurs de l’économie plus traditionnels pourrait en effet être une réponse au sentiment de déclassement et de perte de valeur expérimenté par les générations nouvelles.

Retravailler la matière en utilisant l’agilité de ses mains, c’est aussi inscrire ses activités dans le territoire

Les néo-makers ou néo-artisans remettent en quelque sorte l’humain au centre, après des décennies marquées par l’automatisation intense, la standardisation puis l’hyper digitalisation des services. Par la création artistique et artisanale, la revalorisation de savoir-faire manuels, la société rendrait à la compétence humaine son caractère unique et irremplaçable. Retravailler la matière en utilisant l’agilité de ses mains, c’est aussi inscrire ses activités dans le territoire en prenant en compte la spécificité des produits, en sélectionnant les fournisseurs, et en recréant des liens directs avec les gens.

Tendance de fond pour les générations 2.0, mais quel impact pour l’artisanat ?

Quand on lit les témoignages de ces néo artisans en reconversion dans des métiers dits de « passion »5 : à commencer par le pâtissier, le boulanger, en passant par le mécanicien, le sculpteur, ou encore le potier, le fleuriste ou le micro brasseur, on retrouve beaucoup les métiers de bouche et de la « fabrication + », c’est à dire le nec plus ultra de l’artisanat. Il est plus rare d’entendre des témoignages éloquents quand il s’agit de reconversions dans les métiers du bâtiment (maçonnerie, plomberie, électricité, serrurerie, couverture, menuiserie, métallurgie, installation électrique) ou encore de la réparation auto, du dépannage, etc. qui représentent d’autres domaines de l’artisanat.

Assiste-t-on à un réel retour de la culture du faire ?

Pour mieux comprendre, il est intéressant de revenir à la définition sémantique du terme « artisanat ». Il tire son origine du latin artis - anus, « qui met son art au service d’autrui ». Héritée du compagnonnage au Moyen Âge, l’artisanat comporte donc une dimension de qualité, de tradition et de transmission de connaissances. Initialement, on appelait « artisan » tout individu qui pratiquait un art, que ce soit une technique ou des beaux-arts. C’est au XVIIe siècle que le terme d’artisan va être séparé de celui de l’artiste, qui suppose des connaissances intellectuelles ou esthétiques, puis au XIXe siècle - au moment de la révolution industrielle - de celui de « l’ouvrier » qui exécute, contrairement à l’artisan qui dispose d’une technique, d’un savoir-faire.

Dans une société moderne où la production matérielle devient de plus en plus standardisée, facilitée par les progrès techniques, il semble que la notion d’artisanat soit réinterprétée dans son sens symbolique et artistique, en déconnexion des notions d’utilité et d’usage. Cette évolution semble répondre à une perte de repère vis-à-vis de ce qu’est l’utile, le nécessaire, dans une société plus immatérielle.

Alors que représente l’artisanat aujourd’hui ?

Si on se réfère à la définition juridique des artisans6, ce sont « des personnes physiques et des personnes morales qui n’emploient pas plus de 10 salariés et qui exercent à titre principal ou secondaire une activité professionnelle indépendante de production, de transformation, de réparation ou de prestation de services relevant de l’artisanat et figurant sur une liste établie par décret en Conseil d’État ». L’artisanat est composé de quatre grands secteurs : l’alimentation, le bâtiment, la fabrication, les services.

Si l’on regarde les chiffres7 en région parisienne, les métiers du bâtiment représentaient, en 2018, 37,1 % de l’activité artisanale. La fabrication – qui inclue le travail du cuir, des métaux, du bois, l’habillement, etc. – et l’alimentation représentent respectivement 11,5 % et 8,5 % des entreprises artisanales. Sur les 42,9 % restant, qui sont principalement dédiés aux services (coiffure, esthétique, réparation, fleuristerie, etc.), presque la moitié sont en réalité des entreprises de taxis ou de VTC. Il apparaît en revanche que les lieux collaboratifs et tiers lieux qui se développent en Île-de-France et ailleurs, ont davantage vocation à accueillir de l’artisanat d’art ou « artisanat ++ », plus facile à accommoder dans nos centres urbains que des activités telles que la maçonnerie, la plomberie ou la chaufferie. Ces dernières sont pourtant parmi les activités qui représentaient le plus d’entreprises en 2017 en Île-de-France (sans compter les taxis et VTC) mais qui peinent à se loger.

Avec Point Virgule, dans le cadre d’une étude que nous avons menée sur l’artisanat pour un promoteur dans le nord francilien, nous sommes allés à la rencontre de plusieurs artisans ainsi que des gérants de tiers-lieux. Au travers de ces entretiens, nous avons essayé de comprendre les besoins spécifiques de plusieurs artisans dans leurs pratiques quotidiennes et d’appréhender les évolutions auxquels ils pouvaient être confrontés aujourd’hui, en élargissant le spectre de l’artisanat.

Il faut faire attention aux dérives entre le côté roots et la gentrification des lieux collaboratifs

Nous avons notamment rencontré Mathieu, ébéniste-menuisier, qui exerce ses activités avec un statut d’auto entrepreneur. Pour Mathieu, « il faut faire attention aux dérives entre le côté roots et la gentrification des lieux collaboratifs, un peu trop bobo et branchouille, où tout est fait pour plaire à l’extérieur mais pas pour permettre de travailler. On vit un monde d’utopie hippie, dans un monde capitaliste ». Le développement des tiers lieux n’est pas nécessairement révélateur de l’existence d’un marché florissant pour les artisans. L’arrivée de néo-artisans peut donner l’illusion que l’activité est plus épanouissante.

Or, même pour les métiers les plus attractifs, il arrive que des artisans récemment convertis à des métiers qui avaient vocation à “donner du sens à leur vie”, changent d’avis après avoir réalisé les difficultés que cela représentait. Ils peuvent alors préférer revenir à un emploi stable, bien payé, tandis que l’intermède dans l’artisanat leur aura permis de valoriser leur CV en prenant des risques8. Le problème, c’est que cela peut créer des distorsions sur le marché en alimentant la concurrence de façon éphémère et impacter l’activité de professionnels de l’artisanat qui ont des difficultés à vivre de leur métier. Selon Marcia, modiste qui essaie de monter sa marque de chapellerie depuis quatre ans, « ce n’est pas un secteur facile, l’activité est très fluctuante et la concurrence importante. C’est un métier qui revient à la mode mais ça reste compliqué de se faire une clientèle ». En effet, Marcia doit occuper un second emploi afin de pouvoir payer ses charges.

Que disent les artisans de leur activité aujourd’hui ?

Pour ceux dont l’activité le permet, notamment les artisans d’art, ils nous parlent d’une évolution des conditions d’exercer avec une tendance à la collaboration accrue. Selon Samuel, constructeur de décor de cinéma à son compte, « la croissance d’une dynamique associative sur ces activités permet une mise en commun d’outils, d’expériences, de bons plans ». Pour Eloi, ébéniste à la Halle Papin, les espaces partagés permettent « une mutualisation des machines, une gestion collective des déchets et s’ils sont bien organisés, ils pourraient permettre une gestion collective des matériaux pour réduire les frais de livraison ».

Mais ce qui leur importe le plus, c’est la cherté des loyers, même dans des espaces partagés, et la difficulté à trouver des locaux d’activités en petite couronne. Une part importante d’entre eux, comme Marcia, chapelière, travaillent d’ailleurs de chez eux pour éviter de devoir payer un loyer. S’ils en ont les moyens, le choix de leur local se fera en fonction de la proximité de leur domicile et de leur clients, parce que « les horaires sont importants et qu’il est plus simple de rentrer tard le soir lorsqu’on travaille proche de chez soi » (Marcia).

Cette difficulté pour une majorité d’artisans à trouver où loger leur activité s’explique en partie par une hausse foncière importante et une offre d’immobilier d’entreprise à destination des petites activités artisanales qui connait un fort recul. A Saint-Denis par exemple, les locaux artisanaux représentent moins de 4 % des surfaces d’activités construites entre 2008 et 20159, et la production est irrégulière. Cela est lié à un mouvement général de tertiarisation de l’économie et aux stratégies des investisseurs tournés vers le logement et le bureau, jugés plus rentables et plus faciles à commercialiser. Il est en effet difficile de faire cohabiter des immeubles résidentiels avec certaines activités artisanales – qui sont génératrices de bruit par exemple ou de flux importants de camions. Cela explique en partie le phénomène continu d’éviction des activités productives en tissu dense vers la deuxième couronne, qui touche principalement les TPE/PME.

Situation de la production de locaux à vocation économique entre 2000 et 2013 (DRIEA, 2014) - Point Virgule

Par ailleurs, les promoteurs ont parfois une connaissance partielle des besoins spécifiques de ces activités, ce qui entraîne des locaux souvent standardisés et inadaptés (pas suffisamment haut sous plafond, très peu modulables, ou avec trop peu d’espace dédié à la fabrication et au stockage).

Il faut également comprendre qu’un bon nombre d’artisans effectue des déplacements récurrents dans la semaine. La journée type pour Samuel et Mathieu, ébéniste et monteur de décor, consiste à aller chercher du matériel tôt le matin avant de se rendre chez leur premier client. La question de la manutention et de l’entreposage des matériaux parfois volumineux est donc primordiale. Celle de l’accessibilité et du stationnement des véhicules l’est tout autant, de même que la sécurité et la surveillance des entrées et sorties pour se prémunir des risques de vols.

Une autre réalité pour les artisans est la précarité de leur statut. Selon Sandrine, la directrice de la Réserve des arts10 à Paris, « le cursus pour les métiers de la création, c’est de l’école au chômage, puis du chômage à l’auto entrepreneur, puis, en cas de réussite en tant qu’auto entrepreneur, alors on devient artisan ». En effet, nombreux sont les professionnels qui exercent un métier d’artisanat mais qui ne peuvent pas se permettre de s’inscrire au registre des métiers. Marcia, chapelière, nous a d’ailleurs confirmé qu’elle préférait pour l’instant conserver son statut d’auto entrepreneur à celui d’artisan, car les charges deviendraient alors trop importantes et trop lourdes à porter.

Le cursus pour les métiers de la création, c’est de l’école au chômage, puis du chômage à l’auto entrepreneur, puis, en cas de réussite en tant qu’auto entrepreneur, alors on devient artisan

Les métiers de l’artisanat sont également des métiers difficiles qui ont un coût d’entrée et nécessitent un accompagnement. Or Sandrine observe un réel manque de compétences pour certains. Elle a beau avoir investi de gros moyens dans la mise à disposition de machines de couture à la Réserve des arts, elle se rend compte que très peu d’entrepreneurs savent les utiliser. Pour Antoine et Giovanna, luthiers depuis trente ans, les services proposés pour appuyer les artisans dans le développement de leur activité sont souvent mal adaptés et considérés comme une perte de temps car trop lourds à gérer administrativement.

Les Ateliers “fabrication” et “couture” à disposition de la Réserve des Arts - Photographies Point Virgule

Antoine, Giovanna, Marcia, Sandrine, Mathieu ou encore Eloi ont débuté leur métier il y a plusieurs années en région parisienne et redoublent d’efforts au quotidien pour maintenir leur activité qu’ils considèrent être une vocation, un moyen de maintenir une tradition parfois familiale ou tout simplement une façon de gagner leur vie. Parfois perçues comme « peu attractives » et « source de nuisance », leurs activités ont peu à peu été reléguées plus loin des centres urbains. Or, Antoine, Giovanna, Marcia, Sandrine, Mathieu ou encore Eloi et les autres représentent 20,2 % des entreprises franciliennes11. Véritable poumon économique et source d’emploi local et non délocalisable pour nos territoires, l’artisanat a précédé et succédera certainement à tout phénomène éphémère autour du « faire ». Si l’émergence de tiers lieux révèle une hausse d’attractivité autour de certaines activités artisanales, ils cachent parfois des besoins plus larges en matière d’accueil et d’accompagnement sur le moyen terme d’une grande diversité d’entreprises artisanales qui continuent à constituer une priorité pour le développement économique de nos territoires.


Pour citer cet article :
Amandine Toussaint, « Le retour de l’artisanat en ville : tendance de fonds ou effet d’illusion ? », Revue Sur-Mesure [En ligne], 4| 2019, mis en ligne le 20/06/2019, URL : http://www.revuesurmesure.fr/issues/nouveaux-visages-ville-active/le-retour-de-l-artisanat-en-ville-tendance-de-fonds-ou-effet-d-illusion


Notes :


  1. “L’indépendance de l’artisanat” (ICI Montreuil, 06/06/2019), “Ces néo artisans qui font revivre les savoirs-faires locaux”(L’Express, 28/01/2018), “Des bullshit jobs au néo-artisanat : une génération en quête de sens” (France Culture, 09/2017), “Génération néo-artisans” (Socialter, 04/04/2017), etc. 

  2. ICI Montreuil, ICI Marseille, Le Cube, Atelier de René, la Réserve des Arts, Villa Mais d’Ici, La Briche, Atelier Pointcarré, La Fabrique Bohème, La Halle Papin, etc. 

  3. Réinventer Paris 1 et 2, Inventons la Métropole du Grand Paris 1 et 2, Réinventer la Seine, Parisculteurs 1 et 2, etc. 

  4. Voir également : Alexandre Murer, « Projets urbains innovants, un nouvel habiter ? », Revue Sur-Mesure [En ligne], 3| 2017, mis en ligne le 19/06/2018, URL : http://www.revuesurmesure.fr/issues/habiter-des-desirs-au-projet/projets-urbains-innovants-un-nouvel-habiter 

  5. “L’artisanat, un secteur propice à la reconversion” (Nouvelle vie professionnelle, 31/05/2018), “Ces cadres qui passent un CAP pour devenir artisan” (Capital, 27/06/2018), “Reconversion professionnelle : ils sont devenus artisans”, (Psychologie, 17/05/2018), “Cadres en crise : la tentation de l’artisanat” (Le Figaro). 

  6. Selon la définition de l’Insee, en référence à la loi du 5 juillet 1996 relative au développement et à la promotion du commerce et de l’artisanat. 

  7. L’artisanat en Ile de France, chiffres 2017, CMA Edition 2018 : https://www.crma-idf.com/fr/l-artisanat/chiffres-cles.html 

  8. “Le blues des néo artisans”(L’express, 26/06/2018) 

  9. Données Sitadel2 : www.statistiques.developpement-durable.gouv.fr 

  10. Association qui récupère des rebuts et chutes de matériaux dans les entreprises, les valorise et les revend aux professionnels de la création. L’association gère un lieu en propre pour l’entreposage des matériaux où des ateliers de couture partagés ont été ouverts au bénéfice des artisans d’art qui fréquentent la Réserve des arts. 

  11. Répertoire des métiers au 31/12/2017, CMA.