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Le rôle des middlegrounds dans la cité numérique

des ateliers pour sculpter la donnée

Le technologisme "smart" est un nouveau mode de gestion des flux de la ville. Il comporte néanmoins un risque politique en dépossédant le citoyen du contrôle de la donnée et de ses algorithmes. Les activités des middlegrounds se chargent alors de diffuser la culture de l'open data urbain vers les institutions pour créer un monde de services. Zooms sur la Péniche, Tubà et la Fabrique des mobilités.

Pour comprendre le concept de smart city en un clin d’oeil, une rapide recherche sur Google image suffit. Une somme d’images futuristes apparaîtront, reflétant une vision largement diffusée de la ville de demain : une ville quadrillée par les solutions technologiques des industriels de la donnée, tels qu’IBM ou Google par exemple, désormais capables d’exploiter des quantités infinies de données pour piloter les équipements et les infrastructures urbaines. Et leurs habitants ?

Dans son rapport de septembre 2017, La plateforme d’une ville, les données personnelles au coeur de la fabrique des Smart city, la CNIL (Commission Nationale Informatique et Libertés) alerte les acteurs publics face au risque d’instrumentalisation des citadins induit par les nouvelles technologies. L’intrusion de capteurs toujours plus sophistiqués analysant les flux physiques (circulation routière, air, météo, etc.) et virtuels (échange de données, d’informations, etc.) « comporte un risque élevé pour les droits et les libertés des personnes physiques »1. N’y a t-il pas en effet dans cette intrusion la tentation pour les opérateurs et les acteurs de troquer la participation citoyenne en tant que source d’information pour des capteurs qui ont l’avantage d’être dépourvu de libre arbitre ? Les princes de Machiavel rêveraient d’un tel pouvoir.

Une tension fondamentale traverse ainsi les modes de gestion des villes : d’un côté, le technologisme voit dans les data analytics une solution aux irrégularités statistiques du fonctionnement urbain ; de l’autre le principe d’auto-organisation2 fait la part belle à la spontanéité des habitants pour augmenter la qualité de vie. Dès lors, comment investir l’espace intermédiaire entre ces deux pôles ? Comment mettre les citadins en capacité de modeler la technologie avec leur propre sensibilité ? Quelles spécificités urbaines, politiques et fonctionnelles sinon, les villes garderont-elles ?

Face à ce risque, une société démocratique doit pouvoir donner aux citadins les moyens techniques et politiques de se réapproprier la matière qui régit désormais le fonctionnement de leur environnement numérique : la donnée. Capteurs et données doivent être pensés au-delà de leur simple fonction technologique, en tant qu’instruments capables d’orienter la conception et la gestion des villes : plans d’urbanisme, trafic routier, réseaux d’énergies, télécommunications, etc.

Des ateliers où les citadins sculptent la donnée à l’image de leurs idées

Définir un espace d’appropriation intermédiaire pose une problématique de médiation entre deux logiques. D’un côté, la logique institutionnelle des collectivités publiques et des industriels de la donnée ; de l’autre, la logique informelle et spontanée des citadins, militants et citoyens. Dichotomie entre une poignée de Goliaths, armée de la puissance politique et économique, et une multitude de David, investis de la légitimité naturelle qui revient aux occupants.

Cet espace intermédiaire a été conceptualisé par l’économiste Patrick Cohendet à travers la notion de middleground, soit « un ensemble de plateformes intermédiaires animées par des groupes de communautés reliant la culture informelle de l’underground (individus, groupes et communautés) avec les institutions de l’upperground (collectivités publiques, industriels) » 3. Utilisé originellement pour étudier les milieux artistiques ou l’industrie du jeu vidéo, nous appliquons ici cette définition aux plateformes urbaines virtuelles pour donner sens au concept de « peau digitale de la ville »4 [Rabari et Storper, 2014] dont les pigments sont des données qui forment ensemble un « espace de données urbaines »5.

On trouve dans cet espace trois catégories de données :

  • les données urbaines internes comme celles liées au traitement des urgences sécuritaires (police, gendarmerie),
  • les données urbaines faisant l’objet d’une transaction commerciale (les données sur le comportement énergétique des bâtiments par exemple),
  • les données disponibles gratuitement dites open data (données du trafic routier par exemple).

En comparant plusieurs middleground français qui exploitent ce type de données, nous allons mettre à jour leurs principes de fonctionnement afin de mieux définir leur rôle urbain pour en déduire des formes d’activités émergentes.

Des lieux physiques et virtuels pour assurer l’empowerment des citadins  : portraits de trois middlegrounds métropolitains

D’après les travaux de Patrick Cohendet, le fonctionnement des middlegrounds se caractérise par l’interaction de quatre mécanismes assurant le passage des idées de l’underground vers l’upperground : les lieux, les spaces, les évènements et les projets6.

Pour évaluer l’efficacité du processus de diffusion des idées de l’underground vers l’upperground grâce à ces quatre mécanismes, nous avons rencontré7 les fondateurs de trois middlegrounds français représentatifs : la Péniche de Grenoble, le Tubà de Lyon et la Fabrique des mobilités, choisis pour leurs liens avec des collectivités territoriales menant des actions publiques autour de l’appropriation des données par les citoyens.

La Péniche
La Péniche est une SCOP8 fondée en 1996, chargée par la Métropole Grenoble-Alpes d’animer l’écosystème numérique grenoblois pour favoriser la ré-utilisation des jeux de données ouvertes (open data) et former les citoyens aux usages des données urbaines. Elle a participé à l’éclosion du laboratoire Grenoble Civic lab, qui porte une démarche d’innovation ouverte pour la conception d’outils numériques. Parallèlement à cette activité, la Péniche développe deux autres volets à fort impact social : un volet « médiation », pour sensibiliser les grenoblois aux enjeux de la donnée et un volet « animation de communautés », au service de communautés virtuelles, comme le collectif OpenStreetMap Grenoble9.

Tubà
Tubà a été créé en 2014 par la métropole du Grand Lyon pour accompagner la réutilisation des données ouvertes de son portail. Martin Cohen, chargé d’expérimentation au Tubà, en décrit la vocation : « Le but du Tubà est d’animer la plateforme de données ouvertes du Grand Lyon autant du côté producteur que du côté utilisateur. Pour cela nous avons réunis un certain nombre de partenaires publics et privés avec pour objectif de créer des services pour le citoyen avec les données présentes ». Le Tubà s’appuie sur des méthodologies créées sur mesure afin de de tester la nouvelle version d’une application ou mesurer l’utilité d’un prototype de service.

La Fabrique des Mobilités
La Fabrique des mobilités est une plateforme numérique mettant à disposition plusieurs centaines d’espaces de travail virtuels pour créer des services de mobilité augmentés. Elle a été créée ex-nihilo en 2015 à l’initiative de l’ADEME10, pour soutenir l’innovation dans le domaine des mobilités. La Fabrique des Mobilités accueille des communautés virtuelles composées de citoyens et de collectivités publiques qui travaillent ensemble à la création de prototypes de services. Elle constitue un idéal-type du middleground en raison de sa capacité à faire converger l’underground et l’upperground des villes11.

Eléments constitutifs des 4 mécanismes pour chacun des 3 middlegrounds, tableau : Arthur Sarazin

Les trois middlegrounds partagent des éléments communs au sein des quatre mécanismes : espace physique ou virtuel de coworking, organisation d’hackathons et de meet-up. Cela étant, chaque middleground possède son identité propre, caractérisé par la création et la combinaison d’éléments particuliers :

Combinaison spécifique des 4 mécanismes pour chacun des 3 middlegrounds, tableau : Arthur Sarazin

La création continue d’environnements partagés de travail de la donnée  : l’horizon commun des middlegrounds

Les comparaisons menées entre les trois middlegrounds font apparaître des convergences mettant en relief leurs grandes caractéristiques communes et leur rôle urbain. Ces plateformes se rejoignent dans l’effort d’apporter aux citadins des ressources et compétences adaptées à leurs besoins. Elles forment un environnement de travail partagé à l’échelle de la cité.

Lieux

  • L’Agora numérique : les middleground s’apparentent à de nouvelles « agoras » de la cité numérique, lieux de débat autour des enjeux et des usages de la donnée. A l’image d’une agora, ces lieux sont principalement investis par les plus dotés en compétences numériques. Leurs utilisateurs constituent les porte-paroles de l’écosystème numérique essayant d’atteindre les citadins les moins en capacité.
  • Une dimension ubiquitaire : la notion de « lieu » (cas du Tuba et de la Fabrique) est arrachée à celle d’espace physique aux frontières définies. Le Tubà, par exemple, se développe dans plusieurs lieux en même temps, physiques et virtuels, tandis que la Fabrique des Mobilités n’évolue que dans la sphère numérique - présente sur les ordinateurs de tous ses contributeurs.
  • Des interactions aléatoires ou définies : les middleground recourent au modèle des interactions aléatoires entre utilisateurs (cas du Tuba et de la Péniche) ou définies (Cas de la Fabrique des mobilités), montrant le potentiel multiple de fonctionnement de ces lieux, typique de la sérendipité et de la plasticité de la « cité numérique ».

Spaces

  • Learning by doing : les middleground se définissent par une prévalence du space du « faire » sur le « penser », cadre cognitif regroupé sous l’expression learning by doing. Ils insistent sur les expérimentations, le prototypage pour développer l’écosystème numérique. Ce cadre cognitif investit le citoyen d’un rôle d’actif et contributeur. Les middleground ouvrent ainsi une possibilité nouvelle aux citoyens de construire leur ville par l’outil numérique.
  • Créateur de spaces : les middleground revendiquent leur rôle de créateur de nouveaux spaces, adaptés aux acteurs urbains avec lesquels ils travaillent. On peut ainsi émettre l’hypothèse qu’une forme de personnalisation des cadres cognitifs adaptées à chaque acteur de la ville renforce leur singularité. Si cette hypothèse se confirme, elle viendrait renforcer l’idée de Daniel Kaplan d’après laquelle les villes du numérique peuvent devenir de plus en plus singulières, plutôt qu’uniformisantes.

Evènements

  • Une dimension événementielle intrinsèque : la dimension événementielle apparaît soit comme une extension des lieux dans le cas de La Péniche, soit comme une extension des projets dans le cas du Tubà et de la Fabrique des mobilités.

Projets

  • Un modèle d’activité pluriel : la Péniche et le Tubà relèvent d’un tryptique d’objectifs. Une partie des projets vise à garantir la pérennité économique du middleground, une autre à développer la cité ou plus largement le territoire d’appartenance au plan économique, et une dernière porte sur la stimulation de la participation des citoyens à son fonctionnement. Ce triptyque entre pérennité économique, développement du territoire et impact social, constitue une piste solide pour un modèle d’activité du middleground.

Conclusion

La gestion de l’environnement numérique des villes risque d’être le seul apanage des industriels de la donnée si elle demeure exclusivement portée par l’analyse des données urbaines dans une logique d’optimisation statistique. Pour contrebalancer cette tendance au technologisme, l’intelligence des machines doit être complétée par la sensibilité des citadins et leur capacité à organiser la cité, entendue au sens de corps social organisé. A cette fin, des mécanismes de transmission et diffusion existent pour traduire ces compétences singulières en une forme d’intelligence compréhensible par les machines. Les middlegrounds possèdent à cet égard une richesse infinie : leur capacité à combiner des lieux et des spaces sur-mesure constituent des atouts compatibles avec les besoins et le terrain de jeu des citadins. En substance, ces plateformes créent continuellement des environnements de travail partagés autour des données urbaines. Une position qui ouvre la voie à la réappropriation de leurs différents usages par les citadins, mis en capacité de transformer leur voix en un signal numérique que les institutions ne pourront plus ignorer.


Pour citer cet article :

Arthur Sarazin, « Le rôle des middleground dans la cité numérique », Revue Sur-Mesure [En ligne], 4| 2019, mis en ligne le 07/03/2019, URL :
http://www.revuesurmesure.fr/issues/nouveaux-visages-ville-active/le-role-des-middleground-dans-la-cite-numerique


Notes :


  1. Voir La plateforme d’une ville, les données personnelles au coeur de la fabrique des Smart city

  2. Le principe d’auto-organisation se réfère à des situations où des interactions se nouent entre acteurs et mènent à l’auto-création de phénomènes ou à la production de services, sans passer par l’aide d’un agent organisateur tiers.  

  3. Patrick Cohendet et al. (2014). « Epistemic communities, localization and the dynamics of knowledge creation ». Journal of Economic Geography, 14(5), p. 930.  

  4. Au sujet de la forme de cette peau digitale, se référer à l’article de Chirag Rabari et Michael Stroper, « The digital skin of cities: urban theory and research in the age of the sensored and metered city, ubiquitous computing and big data »

  5. Pour obtenir une typologie des données présentes au sein de cet espace, se référer à l’article de Silke Cuno, Lina Bruns, Nikolay Tcholtchev, Philipp Lämmel et Ina Schieferdecker : « Data Governance and Sovereignty in Urban Data Spaces Based on Standardized ICT Reference Architectures »

  6. Ces mécanismes « nourissent en permanence le travail cognitif des citoyens, rendent possible des confrontations inattendues, offrent des espaces d’expression et des nouveaux cadres d’interactions qui stimulent le processus créatif tout en renforçant la structure et l’organisation de l’underground pour qu’ils puissent transformer leurs idées en projets et trouver pour eux l’espace au sein de l’upperground qui les valorisera. » (Cohendet et al., Ibid., p939-940). 

  7. Précisions méthodologiques : 4 entretiens semi-directifs ont été mené pour analyser l’ensemble des éléments de communication diffusés par ces middleground. 

  8. Une SCOP est une Société Coopérative Participative. Sa particularité réside dans la détention majoritaire de son capital et du pouvoir de décision par les salariés. 

  9. Open street Map est un groupement de développeurs impliqué dans la production de cartographies numériques en accès libre. 

  10. Agence De l’Environnement et de la Maitrise de l’ Energie, dont le but est de coordonner des actions de protection de l’environnement et de maitrise de l’énergie pour le compte de différents ministères (Recherche et innovation, Transition écologique et solidaire, Enseignement supérieur, etc.). 

  11. Parce que la Fabrique des mobilités n’est pas rattachée à une ville, elle incarne un type de middleground particulier sur lequel Cohendet et al. (2014) émettait des doutes. En effet, la Fabrique opère en très grande partie dans un contexte virtuel qui selon les premiers instigateurs du concept de middleground : « ne semble pas approprié pour stimuler les interactions entre plusieurs communautés » (p.950).