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La participation n’est pas un long fleuve tranquille

entretien avec des professionnelles sur le terrain

La participation est en vogue mais, faute de marge de manœuvre ou de réelle volonté politique, sa légitimité est souvent remise en cause. Depuis 15 ans, Ville Ouverte promeut un urbanisme délicat et s’emploie à restaurer la confiance dans ces processus. Trois de ses associées nous partagent leurs tâtonnements, les écueils à éviter et les bonnes pratiques... sans recette toute faite !

Sur-Mesure : Vous vous appelez Ville Ouverte, tout un programme !

Jane Jacobs pose la question : « et toi tu ferais quoi ? » C’est bien sûr la question qu’on se pose quand on décide de monter une entreprise. Le nom de Ville Ouverte est venu pour exprimer ce qui fonde au départ notre attachement à la ville : sa diversité, sa versatilité, la sérendipité, sa capacité à ouvrir notre vie à des possibles nouveaux et avant tout à des rencontres. Le lien avec les habitants est venu naturellement, comme le meilleur moyen de nourrir cette découverte permanente et d’éviter de s’arc-bouter dans des certitudes.

L’ouverture c’est aussi le chemin que nous avons devant nous. Ce que le travail d’équipe permet au jour le jour et la nouveauté qu’il permettra demain. Ville Ouverte c’est 25 personnes d’horizons variés, avec des envies et des points de vue différents. Nous essayons de nourrir une culture de l’exploration, de la remise en question mais aussi du plaisir.

Sur-Mesure : Dans quel héritage scientifique vous inscrivez-vous et quelles sont les méthodologies qui fondent cette approche ?

Issus de formations diverses, nous avons tous été initiés aux sciences sociales, notamment à la sociologie et l’anthropologie, sans vraiment mesurer à quel point elles allaient structurer nos pratiques professionnelles. Plus personnellement, Céline a été marquée par les cours de Marie-Hélène Bacqué et d’Alain Bourdin à l’Institut Français d’Urbanisme ; à l’école d’architecture de Nantes, Lucie a bénéficié des travaux du LAUA (laboratoire de recherche : langages, actions urbaines, altérités) et se souvient encore de la pratique du « relevé habité » enseignée par Agnès Deboulet ; au magistère Aménagement de Paris 1, Gwenaëlle a bénéficié des cours de Véronique Granger sur la programmation urbaine. Le CRESSON a aussi beaucoup influencé nos parcours, notamment la méthode des marches commentées.

On apprend en faisant, on est enthousiastes, déçus, remis en cause et on continue à chercher. Nous sommes intranquilles !

Il faut également mentionner des lectures marquantes : les travaux de l’école de Chicago, les écrits engagés de Jane Jacobs sur la prise en compte de la vie quotidienne dans la planification et le dessin de la ville, mais aussi les récits des luttes urbaines à Roubaix ou à Bruxelles.

Ce sont enfin des rencontres, par exemple avec les associations Tam-Tam ou Les Frigos, qui réussirent à infléchir la programmation du projet Paris Rive Gauche.

Notre méthodologie se construit progressivement lorsqu’on est aux prises avec la réalité vécue des territoires. Pour être tout à fait franches : c’est un tâtonnement. On apprend en faisant, on est enthousiastes, déçus, remis en cause et on continue à chercher. Nous sommes intranquilles !

Sur-Mesure : Les démarches participatives s’imposent partout : dans le monde professionnel, dans les mouvements citoyens, dans les programmes électoraux, dans la science, le développement technologique… Elles sont aujourd’hui systématiquement revendiquées dans les projets urbains, on les retrouve dans tous les métiers de la ville. Pourtant, les pratiques politiques et sociales semblent rester figées. Peut-on parler de « participe-washing » ?

Indéniablement, les termes participation et concertation sont galvaudés. Quel élu pourrait affirmer aujourd’hui qu’il ne souhaite pas impliquer les habitants dans un projet urbain ? Quelle maîtrise d’ouvrage ne demande pas une « démarche innovante » de participation dans les cahiers des charges qu’elle publie ? Pourtant, les attentes ou les remises en question que les habitants parviennent à formuler dans le peu d’espace qu’on leur laisse sont trop souvent perçues comme des désaveux pénibles ou interprétées sommairement à l’aune des feuilletons politiques locaux. D’ailleurs, les cahiers des charges expriment plus une demande d’innovation dans les outils à déployer qu’une réelle réflexion sur les enjeux de la concertation et ce qu’on peut en attendre.

Mêmes les mots usages ou usagers, autrefois réservés à quelques militants, sont aujourd’hui employés mécaniquement sans que l’on mesure le travail nécessaire pour les comprendre ou les approcher.

Concrètement, le temps de travail que l’on consacre à préparer une réunion publique en dit bien plus sur le souci de « border les débats » et de protéger les élus que sur l’intention de transmettre l’information nécessaire aux habitants ou d’accueillir et d’intégrer les apports de la concertation.

Mêmes les mots usages ou usagers, autrefois réservés à quelques militants, sont aujourd’hui employés mécaniquement sans que l’on mesure le travail nécessaire pour les comprendre ou les approcher. Quel temps passons-nous réellement sur le terrain ? Combien d’heures consacrons-nous au dialogue avec les habitants et combien d’autres à le restituer devant nos ordinateurs ? Quelle place occupent les sociologues ou les urbanistes généralistes dans nos équipes de projet ? Quel temps accordons-nous à un délai de validation politique ou à l’intégration des avis citoyens ? Ces questions demeurent trop souvent impensées ou évacuées au profit de démarches de communication, plus esthétiques.

Sur-Mesure : Comment dépasser ces constats décourageants ?

Ce qui nous pousse à y croire encore, après 15 années de pratique, c’est d’avoir expérimenté tant de fois ce qui fonde la conviction de l’agence : la participation fait réellement de meilleurs projets. Dans ces missions, nous sommes capables d’identifier et de valoriser en quoi l’implication des citoyens, des techniciens et des élus a permis de faire autrement, ensemble, ou d’enrichir les solutions proposées. Se remémorer ces expériences permet de traverser les missions plus difficiles où les processus et les résultats nous laissent insatisfaits.

À Montreuil, nous avons conduit une démarche de transformation participative de la place de la Croix de Chavaux. Nous avons pris trois années pour observer, analyser débattre et tester sur place des aménagements provisoires. L’engagement dans la démarche des élus et des services de la Ville a permis de prendre en compte à la fois les avis des habitants et les résultats de l’expérimentation. En tant qu’experts, nous avons apporté des idées et proposé des solutions. Mais nous avons aussi su reconnaître quand nous nous étions trompés et accepter qu’un aménagement puisse être modifié, supprimé ou amélioré, de telle sorte que l’espace a été reconfiguré de manière itérative après chaque évaluation. Le projet définitif est le fruit d’un processus collectif qui a impliqué les habitants, les usagers, mais aussi ceux qui ne se déplacent pas traditionnellement en atelier de concertation. Cette mobilisation est primordiale et elle nécessite d’ajuster les méthodes, de proposer de nouveaux formats, de sortir des salles, de frapper aux portes, d’adapter les outils… Bref, de se renouveler à chaque fois en fonction des contextes. D’une telle expérience, chacun en sort enrichi.

La Croix de Chavaux à Montreuil animée lors des des préfigurations réalisées à l’été 2017 par Ville Ouverte et l’agence Anyoji Beltrando.

Dans le fond, prendre au sérieux la concertation1, c’est d’abord accepter de remettre en question nombre de postures professionnelles ou politiques. Cela prend du temps et nécessite de faire confiance à l’expertise des citoyens et à l’intelligence collective. Il faut donc se lancer, prendre un risque, oser montrer des choses inachevées, revenir sur des décisions, avancer sans savoir exactement où l’on va.

Dans le fond, prendre au sérieux la concertation, c’est d’abord accepter de remettre en question nombre de postures professionnelles ou politiques.

C’est notre responsabilité collective que de formuler plus clairement et plus efficacement ce que la participation citoyenne apporte à la réflexion urbaine et ce qu’elle transforme dans nos façons de pratiquer l’urbanisme. Il faudrait diffuser plus largement les bonnes pratiques, capitaliser sur les expériences réussies, clarifier et valoriser les attendus de la concertation dans le projet. Dire qu’elle est « innovante » ne suffit pas : on ne fait pas de la concertation pour faire plaisir aux habitants ! On concerte parce qu’on a absolument besoin de la contribution de tous pour être plus justes dans les solutions urbaines que nous développons, pour que la ville soit plus incluante2.

La vie politique et citoyenne en France est trop souvent bloquée par la question de la confiance. Le monde de l’urbanisme ne fait pas exception. Comment peut-on faire confiance si on dissimule nos erreurs, nos incapacités ou nos ignorances ? Alain Bourdin parle de l’incertitude comme moteur de l’action3 ; Richard Sennett, lui, nous enjoint à recourir à une voix subjonctive plutôt que déclarative. C’est dans cet esprit que l’on doit laisser de l’espace pour que d’autres participent ou que de nouvelles voies soient explorées.

À l’agence nous essayons d’accompagner la formalisation de visions politiques et prospectives, mais aussi des expressions apparemment banales des citoyens, qui ont pourtant le pouvoir de transformer concrètement nos vies. En architecture, on connaît la force de trois marches bien dessinées et bien positionnées. En urbanisme, on peut donner cette force là à des choses simples : un revêtement de sol, un banc, de l’ombre, une voirie, etc. Charge à nous de savoir interpréter correctement et avec sérieux les mots qui nous sont dits pour raconter la vie. En effet, la parole des habitants peut nous conduire à cette noblesse du geste, simple mais puissant. En un mot à un urbanisme délicat4.

Comment peut-on faire confiance si on dissimule nos erreurs, nos incapacités ou nos ignorances ?

Sur-Mesure : Pour finir, pouvez-vous chacune nous citer les missions qui ont fondé ou renforcé vos convictions pour un urbanisme à « taille humaine » ?

Céline pilote notamment les missions de concertation pour les projets urbains de la Ville de Paris. Dans ce cadre, elle a travaillé dans le quartier Chevaleret-Oudiné, un ensemble de logements sociaux des années 1950 situé en contrebas de la ZAC5 Paris Rive Gauche. En 2016, le projet de requalification visait à ouvrir et à mailler cet ensemble et son cœur d’îlot mal entretenu et peu utilisé. Grâce à un ambitieux processus de concertation et à des équipe de maîtrise d’ouvrage et de maître d’œuvre convaincues de son intérêt, ce sont les habitants eux-mêmes qui ont imaginé l’aménagement de leur quartier. En réunion publique, les premiers locataires engagés dans la démarche ont réclamé l’élargissement de la consultation à l’ensemble des habitants concernés. La prise au sérieux de cette interpellation a conduit à une votation citoyenne actant notamment la démolition d’un bâtiment, le retournement d’une école sur une ruelle piétonne, le repositionnement du centre d’animation.

Un atelier organisé avec les usagers pour discuter de l’avenir du quartier Maine-Montparnasse, un autre projet mené pour la Ville de Paris.

Lorsque Lucie travaillait au sein de l’agence INterland, elle a piloté l’étude sur la rénovation urbaine du quartier des Dervallières à Nantes (NPRNU5). Sans budget dédié, la concertation s’est organisée en lien avec les associations locales, particulièrement actives dans le quartier. Grâce à elles, la connaissance fine des lieux a permis de recentrer l’enjeu de réaménagement sur la place du quartier qui faisait l’objet de sentiments contradictoires. Le choix méthodologique a été d’organiser des ateliers avec des publics et des thèmes ciblés : l’espace public avec les enfants, la place des filles, le choix des matériaux avec les assistantes maternelles, les jeunes adultes. Les élus ont intégré ces contributions très riches et ont accepté de modifier plusieurs choix de conception, par exemple en procédant à des démolitions ponctuelles au-dessus des porches.

Un autre projet mené à Nantes par l’agence pour le réaménagement des espaces publics Feydeau - Commerces à Nantes.

Pour Gwenaëlle, les expériences marquantes se trouvent à Montreuil, à Epernay ou au Havre, bien souvent dans des contextes de rénovation urbaine. En effet, les deux PNRU5 (2004-2013 et 2014-2020) ont permis de consacrer des moyens dédiés à la participation citoyenne. Ces expériences, qu’elles aient eu lieu dans un grand ensemble ou dans un centre ancien dégradé, ont été structurantes dans la vie de l’agence et ont infusé une culture de la participation.

La dernière mission de l’agence au Havre (en date) pendant l’été 2020 : préfiguration des futurs usages du centre-ville.

Ainsi, le souci de connaître finement les modes de vie et d’impliquer l’ensemble des parties-prenantes dans le processus de projet se décline aussi bien dans les missions de planification (PLUi5, projet de territoire), que dans les missions pré-opérationnelles (requalification de centre-bourg). Car si la participation imprègne et colore toutes nos études, c’est bien l’urbanisme qui demeure notre cœur de métier. Et c’est au titre de cette professionnalité que nous défendons le travail avec les citoyens.

Si la participation imprègne et colore toutes nos études, c’est bien l’urbanisme qui demeure notre cœur de métier. Et c’est au titre de cette professionnalité que nous défendons le travail avec les citoyens.

Nous nous efforçons de toujours remettre les personnes au centre de la fabrique urbaine. Nous ne perdons pas de vue la destination finale de la ville, les femmes et les hommes, habitants ou usagers. C’est notre manière de faire projet !


Pour citer cet article

La participation n’est pas un long fleuve tranquille, « La participation n’est pas un long fleuve tranquille : rencontre avec trois professionnelles sur le terrain », Revue Sur-Mesure [En ligne], 5| 2020, mis en ligne le 28/07/2020, URL : www.revuesurmesure.fr/issues/reprendre-la-ville/la-participation-nest-pas-un-long-fleuve-tranquille

Notes


  1. Ville Ouverte, « Changer les règles de la participation : pour quoi ? », Métropolitiques, 27 septembre 2018. URL : metropolitiques.eu/Changer-les-regles-de-la-participation-pour-quoi.html 

  2. François Ménard, Gwenaëlle d’Aboville, Jean Badaroux, Jean Frébault. Aménager sans exclure, faire la ville incluante. Éditions du Moniteur, 2018 

  3. Conférence d’Alain Bourdin : www.club-ville-amenagement.org/_upload/ressources/productions/5a7/2014/5a7.210514.bourdin.conference.pdf 

  4. Gwenaëlle d’Aboville, « Concevoir l’espace public avec les habitants : la concertation comme gage de « délicatesse urbaine » », Métropolitiques, 24 septembre 2012. URL : metropolitiques.eu/Concevoir-l-espace-public-avec-les.html 

  5. ZAC Zone d’Aménagement Concerté ; PNRU Programme National de Renouvellement Urbain ; NPNRU Nouveau Programme National de Renouvellement Urbain ; PLUi Plan Local d’Urbanisme intercommunal