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Les friches, copies trop conformes

Il est peut-être temps d'en finir avec la fascination béate pour l'occupation temporaire des friches urbaines. Ces espaces alternatifs passionnent de nombreux collectifs, élus et promoteurs, mais la pression foncière standardise le modèle et met en péril les lieux les plus expérimentaux. À l’heure des fermetures, certains cherchent des pistes pour durer tout en restant fidèles à leurs valeurs.

Devant l’usine désaffectée, les bureaux en attente de reconversion ou l’ancienne gare vacante durant l’été, les guirlandes lumineuses se balancent au-dessus du baby-foot. C’est là, autour de palettes en bois transformées en tables basses, et près du jardin partagé, que musiciens, maraîchers ou acteurs de l’économie sociale et solidaire trinquent. En fermant un peu les yeux sur le prix de la bière, on s’y croirait presque, dans le Berlin underground des années 1990-2000. Qui, alors, ne se réjouirait pas de voir pulluler aujourd’hui, à la périphérie des métropoles et dans le cadre d’opérations urbaines telles que « Réinventer Paris » ou « Quartiers libres », ces jolies friches vivifiées de façon éphémère - pendant quatre ans, deux ans, six mois ?

Les collectifs événementiels, sociaux ou culturels occupent ces sites en toute légalité et pour un loyer modéré. Les artistes en manque d’espaces de travail y trouvent refuge. Les maires voient dans ces « tiers-lieux » (comme l’on nomme aujourd’hui ces espaces aux activités hybrides ) un modèle de sortie de crise qu’ils pensent bon marché. Et les promoteurs immobiliers raffolent désormais de ces « occupations temporaires », un engouement récent dont on expliquait les raisons : en mettant à disposition leurs espaces vacants avant réhabilitation, les groupes immobiliers s’épargnent les frais de gardiennage, empêchent l’intrusion de squatteurs plus politisés, bichonnent leur image et voient parfois la valeur de leur foncier gonfler. Tout le monde est content ?

Ces initiatives, quand elles sont inspirées, accompagnées ou conduites par des artistes, restent souvent dans la plus grande des précarités.

Certainement pas une poignée d’acteurs, pionniers et militants des lieux culturels alternatifs, qui tentent depuis quelques temps d’alerter sur les revers de ce nouveau marché, celui de l’urbanisme transitoire entre autres, cadre dans lequel officient selon eux des projets de friches et autres tiers-lieux de plus en plus standardisés. Leur inquiétude s’est cristallisée sur l’expulsion d’un de leurs bastions historiques. En octobre, Mains d’œuvres, friche culturelle installée à Saint-Ouen (Seine-Saint-Denis) depuis 1998, était priée par le maire et la préfecture de Seine-Saint-Denis de plier bagage. A l’heure où la pression foncière s’accroît, a fortiori dans le contexte du Grand Paris, beaucoup de ces collectifs signaient dans Libé une tribune qui taclait : « Malgré l’intérêt des pouvoirs publics pour ces lieux symboles des mutations de la société […] ou encore pour l’urbanisme transitoire, cette expulsion montre que ces initiatives, quand elles sont inspirées, accompagnées ou conduites par des artistes, restent souvent dans la plus grande des précarités. »

Bail de six mois

Les pouvoirs publics, en effet, comptent actuellement promouvoir les tiers-lieux. Mais lesquels ? En juin était inauguré le Conseil national des tiers-lieux porté par cinq ministères : Éducation, Travail, Cohésion des territoires, Économie, Culture. Budget : 43 millions pour 300 « fabriques de territoire » à l’horizon 2022. Aujourd’hui, les membres du Conseil appellent eux-mêmes le ministère de la Culture à davantage de vigilance et de protection des lieux culturels alternatifs. Histoire que le cas Mains d’œuvres ne se reproduise pas : « La ville bouge, d’accord, nous confie Patrick Levy-Weitz, auteur du rapport de mission sur le coworking et les tiers-lieux. Mais l’on ne peut pas, le jour où un projet architectural naît, mettre les acteurs culturels à la porte sans proposer d’alternative crédible, sans reconnaissance de l’usage qu’ils ont inventé. » A fortiori lorsqu’ils ont vingt ans de métier et 150 salariés. « Il faudrait que l’État adopte une doctrine en la matière. »

À l’époque, le rapport de force avec les propriétaires est musclé. Mais peu à peu, ces pionniers du réaménagement inventent l’âge du squat légal.

Cette nécessité ne date pas d’hier. A l’époque où Mains d’œuvres est né, les friches culturelles pullulaient déjà en Europe du Nord depuis une vingtaine d’années. Installées sur des sites patrimoniaux laissés vacants, elles portaient alors l’héritage contre-culturel des années 70, s’érigeaient contre une vision diffusionniste de l’art axée sur la prescription, prônaient la mixité des pratiques (entre culture, social, éducation), la proximité avec les habitants et la convivialité des lieux de vie. La France voit naître alors des locomotives en la matière : le Confort moderne à Poitiers (à partir de 1985) dans un ancien entrepôt d’électroménager, la Belle de mai à Marseille (1992) sur le site de l’ancienne manufacture de la Seita, ou Mains d’œuvres (1998), donc, dans un ancien établissement de l’équipementier Valeo à Saint-Ouen. À l’époque, le rapport de force avec les propriétaires est musclé. Mais peu à peu, ces pionniers du réaménagement inventent l’âge du squat légal. Le seul moment où ces expérimentations intéresseront le gouvernement, ce sera en 2002, lorsque l’Institut des villes commandera à Fabrice Lextrait (ancien directeur de la Belle de mai) le rapport sur les « nouveaux territoires de l’art » qui saluait le savoir-faire des friches et fabriques. Puis, silence radio. […]

Urbanisme transitoire

D’autres acteurs du transitoire se portent mieux. Certains sont même passés maîtres dans l’art de rassurer toutes les parties, à l’instar de la coopérative Plateau urbain qui met en lien propriétaires et porteurs de projets. Dans le meilleur des cas, ça donne la belle aventure des Grands Voisins (un documentaire sortira en janvier), tiers-lieu adossé à un poids lourd de l’entrepreneuriat social, Aurore, qui compte le PDG du groupe Vinci dans son conseil d’administration. Autre star du secteur, plus événementielle que sociale cette fois : la société Sinny & Ooko de Stéphane Vatinel, entreprise qui rafle les appels d’offres dans le Grand Paris. Non sans faire crisser quelques dents.

Car, dans cette flambée de hype autour de l’urbanisme transitoire et des tiers-lieux, les bailleurs privés comme publics auraient tendance à choisir des projets temporaires lucratifs, rassurants et uniformisés (qu’il s’agisse du modèle économique ou de la programmation), en proposant des durées d’occupation qui se réduiraient comme peau de chagrin (environ un an) sans laisser le temps à des projets plus expérimentaux de mener leur travail d’utilité publique. Jules Desgoutte, d’Artfactories, crie carrément à la contrefaçon lorsqu’il voit de simples espaces transactionnels de coworking à vocation économique, sorte de restos/bars augmentés de quelques conférences sur les réfugiés, ne retenir des friches que leurs codes d’aménagement intérieur. « Nous appelons donc l’État et les collectivités à bien vouloir distinguer, dans les initiatives issues de la société civile auxquelles ils apportent leur soutien, entre les initiatives qui relèvent du privé et celles qui relèvent du commun. » […]

L’article complet est à lire sur le site de Libération…


Pour citer cet article :
Ève Beauvallet, « Les friches, copies trop conformes », Libération, 12/12/2019, Revue Sur-Mesure [En ligne], 5| 2020, mis en ligne le 05/03/2020, URL : revuesurmesure.fr/issues/reprendre-la-ville/les-friches-copies-trop-conformes