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Réguler les conflits entre résidents et touristes : nouvel enjeu des villes intelligentes

Face à la multiplication des mouvements de rejet du tourisme de masse, notre auteur interroge dans les smart cities, la difficulté à réguler cette dynamique et à rendre compatible le développement technologique des villes, l'intensité touristique et le bien vivre ensemble. Il invite les décideurs à mieux maîtriser ces phénomènes pour promouvoir des villes profondément intelligentes.

Plusieurs publications soulignent le manque d’intérêt des pouvoirs publics à identifier le tourisme comme un vecteur d’attractivité territoriale. Antoine Veil précisera dans la collection Pour mémoire « il faut vraiment que la France ait une richesse touristique et une capacité d’accueil extraordinaire (…) pour que notre tourisme ait résisté à ce vertigineux parcours que les politiques lui ont fait subir. » (2014). Au regard des critiques passées, c’est aujourd’hui l’occasion d’observer les initiatives qui se positionnent dans la prospective d’une ville innovante, traduction de la ville du futur, pour appréhender de manière prudente l’intérêt qui sera porté au tourisme demain.

Appropriation du territoire et réappropriation de la destination

La notion d’appropriation liée au territoire se retrouve dans un consensus académique qui définit tout espace mis sous tension par l’action d’un pouvoir exercé (Lyon-Caen, 2006) et construit dans une volonté de partager des espaces de vie à usages résidents. Dans un contexte urbain, cette appropriation est essentielle et suppose un équilibre entre les caractéristiques, les habitudes et les comportements de chacun. Cependant peut-on parler d’appropriation du territoire pour les usagers temporaires que sont les touristes ?

Le tourisme remet donc en question la notion d’appropriation du territoire et initie une réappropriation de ce nouvel espace par ses usagers

La littérature académique spécialisée en tourisme tend à différencier les notions de territoire et de destination (Flores et Scott, 2016). La destination touristique permet une définition plus large de l’espace en y intégrant des délimitations imaginaires relatives à la ville ou à la région. Les territoires se confondent et viennent construire une destination symbolique en accord avec les motivations des touristes : visiter Bordeaux, explorer la Côte d’Azur, se balader dans les montagnes du Jura ou parcourir la Champagne.1 La présence des touristes sur les territoires implique une modification de leurs états, soit une mise en tourisme de ces espaces qui conduit à la structuration de la destination (aménagements d’infrastructures de transport, d’hébergement et de loisirs). Le tourisme remet donc en question la notion d’appropriation du territoire et initie une réappropriation de ce nouvel espace par ses usagers qu’ils soient résidents ou touristes.

Pour comprendre les tensions entre l’appropriation du territoire et la réappropriation de la destination, nous souhaitons questionner la ville intelligente qui, à travers le développement d’outils numériques, souhaite améliorer le quotidien de vie de ses habitants. La smart city n’est ni un label, ni un statut et symbolise les dynamiques publiques en place sur de nombreux territoires. Ainsi, si l’étudier revient à appréhender la ville de demain, alors comprendre le tourisme dans les smart cities, revient à identifier son impact dans le processus de réappropriation des espaces usagers, face à une augmentation croissante des voyageurs. Pour l’illustrer, nous nous intéresserons au mouvement de tourismophobie (Ballester, 2018) qui a pris place à Barcelone ces dernières années. Nous mettrons en parallèle la vision de la Ville, leader proclamée de la smart city, avec le sentiment de dépossession subi par les habitants. Nous finirons en ouvrant la discussion sur la recherche d’équilibre nécessaire à imposer aux smart cities à vocation touristique.

Compréhension en deux mesures de la ville intelligente

« Tagué sur les murs ou imprimé sur du tissu blanc suspendu aux balcons, le tourist go home a commencé à proliférer dans la capitale catalane. » (El Mundo, 2017)2. Depuis plusieurs étés, Barcelone est devenue l’exemple d’un phénomène de rejet de l’activité touristique admise comme source de nuisances sonores et visuelles, de tension sur l’hébergement (Airbnb, constructions hôtelières) et de difficultés dans la gestion des ressources naturelles. On assiste à une multiplication des rixes entre une population qui subit le tourisme, et un tourisme de masse qui n’a pas conscience de son impact sur l’espace résident. Loin des préoccupations internationales qui positionnent l’Espagne comme l’un des plus grands bénéficiaires du tourisme en termes de retombées économiques (UNWTO, 2019), ce sont les effets négatifs sur le territoire qui priment sur les retombées positives des activités touristiques.

D’un point de vue touristique, la réappropriation de la destination par ses usagers ne permet pas d’identifier Barcelone comme une smart city

Pourtant, Barcelone est identifiée comme un leader incontestable des villes intelligentes : « Pour nous, être une Smart City signifie trois choses. Il faut rendre la vie plus facile pour les habitants, créer plus de richesses économiques et le tout de manière durable et soutenable pour la planète. Une Smart City, c’est penser beaucoup plus loin que le simple aspect technologique. » (Josep Ramon Ferrer, ancien directeur de Barcelone Smart City, 2016)3. Une vision dans laquelle, la smart city ne constitue plus uniquement un moyen d’aménagement du territoire par les technologies, ni un outil de différenciation et de développement urbain (Picon, 2017) mais le résultat d’un travail collectif au bénéfice de ses habitants.

Nous nous retrouvons donc face à une divergence d’opinions dans la représentation « intelligente » de la ville. D’un point de vue technologique, l’appropriation du territoire par les habitants positionne la ville comme une smart city. Les dispositifs numériques développés par la ville ont eu un impact réel dans l’urbanisation et la qualité de vie du territoire (matériel urbain connecté, mobilité renouvelée, gestion des flux et des ressources). Cependant, d’un point de vue touristique, la réappropriation de la destination par ses usagers ne permet pas d’identifier Barcelone comme une smart city. En effet, les tensions entre usagers résidents et touristes ne peuvent pas traduire une amélioration d’un cadre de vie (effets du surtourisme) ou de visite (dégradation de voitures ou de vélos de location, affiches anti tourisme, intimidations). Notons toutefois que depuis les élections municipales de 2015 puis 2019 qui ont mis en place Ada Colau en tant que représentante d’une initiative populaire de contestation (Comú)4, certaines dimensions de la smart city ont été questionnées. De nombreuses mesures ont ainsi été prises pour réduire les effets négatifs du tourisme : gestion de l’hébergement touristique, remise en question de la stratégie de masse, répartition des retombées économique. L’usage du numérique est redéfini comme un outil et non comme une finalité pour construire une ville orientée sur l’habitant avec une considération nécessaire des effets du tourisme.

Prospective touristique de la ville intelligente

Au regard des difficultés observées dans certaines smart cities, nous pouvons interroger les stratégies touristiques mises en place dans les villes intelligentes françaises. En tant que première destination touristique au monde, le modèle « à la française » (France Urbaine, 2014) oblige à adapter ces projets dans une optique de cohabitation éclairée entre résidents et touristes. Nous entendons par cohabitation éclairée l’importance de la pédagogie et de la sensibilisation pour rappeler la place de chacun dans un écosystème touristique. Ainsi, « le concept de Smart city ne se suffit pas à lui-même et couvre une variété d’industries, y compris l’industrie du tourisme » (Guo et al, 2014). Aborder le tourisme comme une dimension d’étude de la smart city semble donc indispensable pour certaines destinations qui font du tourisme un élément essentiel de leur développement économique.

Il ne peut pas y avoir de smart city sans smart touriste

Enfin, le rôle des touristes lui-même devra être questionné pour concourir aux préoccupations environnementales et économiques des destinations. Selon les sociologues Zélem, Gournet et Beslay (2013) « Pas de smart cities sans smart habitants ». Par extension, nous pouvons déterminer qu’il ne peut pas y avoir de smart city sans smart touriste. En effet, des touristes n’ayant pas conscience de leur impact écologique ou quotidien sur les populations locales concourent à un déséquilibre inévitable dans le pilotage de la destination. La smart city étant considérée comme un réseau et un projet urbain, elle implique une gestion transversale de ses activités. Gérer la destination sans smart touriste consisterait à modéliser un territoire intelligent sans prendre en compte l’impact récurrent des activités touristiques.

Nous conclurons sur l’idée que la smart city reste un terme malléable qui conduit à une nécessaire clarification de sa définition. Avec cette démonstration nous souhaitons rappeler les limites des projet territoriaux qui identifient dans le résident le seul usager du territoire. Or dans une optique de réappropriation de la destination, la ville intelligente devra apprendre à coordonner son attractivité touristique avec les besoins des résidents.


Pour citer cet article
Cyril Blanchet, « Réguler les conflits entre résidents et touristes : nouvel enjeu des villes intelligentes », Revue Sur-Mesure [En ligne], 5| 2020, mis en ligne le 20/02/2020, URL : http://www.revuesurmesure.fr/issues/reprendre-la-ville/reguler-les-conflits-entre-residents-et-touristes-nouvel-enjeu-des-villes-intelligentes

Bibliographie
BALLESTER Patrice, 2018, « Barcelone face au tourisme de masse : « tourismophobie » et vivre ensemble », Téoros, Revue de recherche en tourisme, 37(37, 2).
EQUIPE M. I. T. et DUHAMEL Philippe, 2000, « La mise en tourisme des lieux : un outil de diagnostic. », Mappemonde 1.57, pp. 2-6.
FLORES Adao et SCOTT Noel, 2016, « Destination », In Encyclopedia of Tourism. Springer International, pp. 249-252.
FRANCE URBAINE, 2014, « Villes, numérique et innovation sociale : Expériences françaises », 44 pages.
LYON-CAEN Nicolas, 2006, « L’appropriation du territoire par les communautés », Hypothèses, 9(1), pp. 15-24.
GUO Yang, LIU Hongbo et CHAI Yi, 2014, « The embedding convergence of smart cities and tourism internet of things in China: An advance perspective. » Advances in Hospitality and Tourism Research (AHTR), 2(1), pp. 54-69.
PICON Antoine « De La Smart City à La Région Intelligente », Les Cahiers de l’IAU île-de-France, 174, 2017.
UNWTO World Tourism Organization, 2019, International Tourism Highlights, Edition, UNWTO, Madrid, DOI: https://doi.org/10.18111/9789284421152
VEIL Antoine, 2012, « Cent ans d’administration du Tourisme », Actes de la journée d’études du 12 mai 2011, éd: PARIS : Ministère de l’écologie, du développement durable et de l’énergie, Pour mémoire, hors-série, juillet 2012.
ZELEM Marie Christine, GOURNET Romain & BESLAY Christophe, 2013, « Pas de “smart cities” sans “smart habitants” », Les cahiers du développement urbain durable, 15, pp. 45-60.

Notes


  1. Destinations proposées par Atout France, institution en charge de la promotion touristique de la France à l’étranger, https://www.france.fr/fr/ou-aller 

  2. « Catalans go home : el grito de un grupo de jóvenes contra la crisis habitacional en Barcelona », FCinco, El Mundo, 20/06/2017 https://www.elmundo.es/f5/comparte/2017/06/20/5947fbca268e3e455a8b45c0.html 

  3. Propos recueillis par Constance Guyon, journaliste/ attachée de production, Atelier BNP Paribas « Smart City : pourquoi Barcelone a toujours un train d’avance » https://atelier.bnpparibas/smart-city/article/smart-city-barcelone-a-train-avance 

  4. Barcelona en comú (en commun) : parti politique espagnol de gauche radicale et écologiste.