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De la gouvernance à la forme des villes : ce que le numérique est en train de changer

Pour ce second volet de nos entretiens avec Antoine Picon, nous abordons les impacts du numérique dans la gestion et la gouvernance des villes. On entrevoit en effet une forme de renouvellement dans les rapports entre les citoyens, les élus et leur environnement, tant au niveau de la prise de décision quotidienne que de la mise en œuvre de projets. Analyse.

Sur-Mesure : après une entrée en matière thématique et chronologique au sein de la première partie de notre entretien (voir notre publication du 24/10), nous voudrions évoquer avec vous les conséquences de l’apparition du numérique pour les citoyens, les élus, les professionnels, etc. D’après-vous, quelles évolutions technico-sociales majeures allons-nous connaître ? Cela va-t-il par exemple remettre en question l’organisation sociétale ou encore la prise de décision politique et administrative ?

Gouverner la ville demain, de nouvelles problématiques

La grande illusion des politiques est d’imaginer qu’on va pouvoir continuer à gouverner les villes exactement de la même manière qu’avant : cette gouvernance va profondément évoluer, et à différents niveaux. Aujourd’hui, de nouvelles formes de collectifs se créent, voire même de conscience collective. Nous avons tendance à penser qu’une indignation collective sur facebook est de même nature qu’un mouvement de foule, or en réalité ce n’est pas la même chose : ces mouvements dépendent de formes différentes de délibération collective. Dominique Cardon, sociologue, a travaillé sur ce phénomène et explique qu’on ne vote pas sur internet : on acquiert de l’influence, on fabrique des choses qui peuvent devenir virales mais on n’y exerce pas son pouvoir à la façon du maire dans Simcity. Même si certains politiques en rêvent, c’est complètement illusoire. Il ne faut pas non plus tomber dans l’écueil de la bien pensance en imaginant que chaque personne va devenir un citoyen exemplaire ; on voit bien par exemple que les sites participatifs ne sont utilisés que par une infime minorité.

Néanmoins, le numérique bouleverse les règles du jeu : de la gouvernance technique à la politique. Si je saute à pieds joints dans la science-fiction, je pense qu’on aura également un problème de multiplication des intelligences artificielles et de définition de la place à leur donner. Puisqu’aujourd’hui nous évoluons dans des sociétés qui interrogent la manière dont on doit vivre avec les animaux, nous pourrons être confrontés aux mêmes types de problèmes avec les intelligences artificielles : comment faire vivre des humains et des non-humains ensemble ? Comment les faire délibérer ensemble ? Ce seront des questions fondamentales.

Qui sont les acteurs de la smart city ?

Historiquement le mot a été inventé par une première génération d’entreprises privées (Cisco, IBM, etc.) qui essaie d’investir ce champ de l’urbain. Mais très vite, de nouveaux acteurs sont intervenus dans la smart city. Les maires de plusieurs villes ont par exemple lancé des initiatives smart city pour endiguer leur sentiment de dépossession de la thématique. Les start-up, venues profiter de ce marché naissant, constituent un autre type d’acteurs. Elles ont su prendre conscience de la quantité de données produites par les villes et de la ressource qu’elles constituent. Enfin, les acteurs traditionnels de l’aménagement et du BTP se positionnent aujourd’hui afin de reprendre la main sur ce marché qui est habituellement le leur. Nous sommes face à des dynamiques d’acteurs complexes, constituées de beaucoup d’interrelations et d’enjeux.

Une posture reste à définir ces prochaines années pour équilibrer les jeux d’acteurs : c’est celle du tiers de confiance. Alors que les entreprises traditionnelles ont généralement des réflexions à des échelles d’environ cinq ans, il n’est pas possible de gérer les données d’une ville dans des perspectives temporelles si courte. D’autre part, on confie rarement sa bourse aux entreprises traditionnelles. Dès lors, est-ce que les grands groupes privés vont parvenir à se hisser à cette posture de tiers de confiance ? Est-ce que les institutions, comme la Caisse des dépôts, vont tenir ce rôle ? Dans le cas français la question des liens de confiance entre les villes et les grands acteurs de l’aménagement est cruciale, puisque l’on construit depuis des années des partenariats dans lesquels tout le monde se méfie de tout le monde.

Vers une fabrique numérique du projet urbain ?

La fabrique du projet urbain cristallise peut-être les projections et les questions les moins claires. Si aujourd’hui on peut créer des outils participatifs et de délibération, il ne faut pas mythifier cette participation car un problème récurrent se pose : comment intégrer la démarche dans la construction d’un projet cohérent ? Comment mobiliser et assurer une représentativité suffisante ? Comment différencier intérêt général et vote du plus grand nombre ? Malgré tout, un degré de conscience bien supérieur au nimby est en train de se créer. Ce problème réside peut-être dans le fait que nous ne savons pas encore concevoir parallèlement dans le monde physique et dans le monde numérique. On ne sait pas penser les villes comme des entités physico-électroniques car les temporalités ne sont pas les mêmes. Nous n’avons pas encore de solution et c’est un vrai défi.

J’essaie par exemple aujourd’hui de comprendre l’apport du principe de la blockchain. Pour les éco-quartiers par exemple, les solutions à terme reposent clairement sur des sortes de comptabilités énergétiques faisant appel à la blockchain. Même si ce système est appelé à modifier les pratiques en profondeur, on fait tout de même beaucoup de vaudou dans le numérique : la blockchain n’est pas réellement participative car l’idée est seulement de déléguer à un système virtuel des fonctions qui sont traditionnellement du ressort d’institutions. Dire que l’on va vers plus de démocratie me semble un aimable court-circuit, qui manque clairement de rigueur.

Les impacts à venir du numérique sur la forme des villes

Nous n’avons pas la moindre idée de ce vers quoi nous allons en termes de formes urbaines ! Si à Paris, l’introduction du numérique dans la ville ne va probablement pas changer les voies haussmanniennes, de nouvelles tendances tendent à émerger. Les villes traditionnelles sont souvent le plan d’elles-mêmes, mais avec le développement des GPS et de la géolocalisation nous n’avons plus vraiment besoin de cette lisibilité. Je fais l’hypothèse d’un urbanisme tridimensionnel, avec des formes plus sophistiquées d’enchevêtrements et d’empilements.

De manière paradoxale, la ville connectée a aussi tendance à fabriquer des isolats qui, de fait, se déconnectent ou se satisfont d’une connexion locale. C’est typique des écoquartiers ou des « quartiers smart city » : c’est à la fois intéressant et problématique. On fabrique donc des morceaux connectés, en corrélation avec d’autres tendances de fond de l’aménagement : ce sont notamment des espaces que l’on peut mieux contrôler, sécuriser et protéger.

Une troisième tendance très forte est celle de l’intériorisation : on peut l’appliquer à la question de la nature en ville, chacun veut plus de nature mais on va intervenir uniquement par petites touches comme si la ville était une gigantesque serre. L’idée d’un « chaos global » préexiste et nous mène à intervenir ultra-localement, la maîtrise d’un territoire restreint restant plus simple à assurer.


Bibliographie sélective

  • PICON Antoine, 1998, La ville territoire des cyborgs, Besançon : Editions de l’Imprimeur
  • PICON Antoine, 2001, Imaginaires de l’efficacité, pensée technique et rationalisation, dans Réseaux (n°109)
  • PICON Antoine, 2013, Smart Cities : Théorie et critique d’un idéal auto-réalisateur, Paris Editions B2
  • PICON Antoine, 2015, Smart Cities : A spatialised Intelligence, Wiley
  • CARDON Dominique, 2010, La démocratie internet. Promesses et limites, Paris, Seuil