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HackUrba : quelle innovation dans les politiques publiques d'urbanisme ? (2/2)

Retour sur HackUrba, le hackathon de l'urbanisme durable, organisé du 24 au 26 février derniers par le Ministère du Logement et de l’Habitat durable et le Ministère de l’Environnement. A l’heure où Paris est devenue, depuis la rentrée 2016, la capitale européenne des start-up, quel est l'apport réel du hackathon et ses résultats à l’ingénierie du projet urbain et du secteur de la construction ?

Dans notre premier article sur le HackUrba, nous citions le propos des organisateurs du HackUrba des deux Ministères, qui rapportaient leur vision des limites de l’exercice : des projets souvent complémentaires dans leurs objectifs et leurs cibles, mais des concepts d’outils insuffisamment précis, tant sur le plan de leur opportunité réelle - par rapport aux pratiques existantes - que sur celui de leur mise en œuvre technique et économique, et une difficulté à assurer soit techniquement le suivi des équipes incubées, soit les autres, une fois celles-ci lâchées « dans la nature ». Ainsi ce format d’innovation calqué sur le principe du concours - très compétitif, mais plus agile - se déroulant dans un lieu défini, avec des règles, des séquences, des temps impartis et comprenant des contraintes thématiques, peut être interrogé à l’aune des bénéfices réels qu’apportent les produits dits « innovants » dans le domaine de l’aménagement et du projet urbain.

De la définition des politiques publiques d’urbanisme aux démarches d’innovation

C’est en réunissant et en réussissant à mobiliser au sein d’un même événement dédié à l’innovation servicielle des acteurs privés et des acteurs publics que le hackathon prend son sens dans le champ de l’aménagement du territoire. Car depuis le développement de la planification territoriale moderne - qui puise ses origines dans les dynamiques de reconstruction de l’après-guerre - l’urbanisme et l’aménagement sont restés des domaines d’intervention privilégiés de l’Etat et de ses collectivités territoriales. La définition des politiques publiques encadre et contraint en effet les modèles d’aménagement et par conséquent, les marges d’innovations dans ce domaine. Ainsi, la définition des politiques publiques en urbanisme et de ses outils au sens large est extrêmement codifiée, ayant souffert par le passé d’un certain immobilisme.

Or paradoxalement, les acteurs de la ville, y compris les représentants des collectivités territoriales, pointent les problèmes posés par les régulières évolutions réglementaires, qui cherchent de manière incessante à répondre aux différentes problématiques et aléas que la ville contemporaine a pu engendrer : crises du logement, des banlieues, inégalité d’accès aux services et aux transports, nuisances environnementales, standardisation des projets… Cette situation a concouru à infléchir le système : une dynamique inverse tend à s’installer depuis les dix dernières années. A la planification régulatrice contemporaine initiée par les lois Voynet (1999) et SRU (2000) et héritant de tout le système normatif issu de la production législative post-trente glorieuses, on oppose désormais les lois ALUR (2014) ou Pinel (2015 à 2017), chargées de faire évoluer l’aménagement vers un système de coopération entre acteurs publics et acteurs privés, visant la coproduction de la ville et favorisant l’urbanisme de projet.

La loi ALUR fait ainsi évoluer les PLU vers plus d’intercommunalité, et adapte ses dispositions aux enjeux contemporains de la planification : renforcement des prescriptions environnementales, tout en favorisant la densification ainsi que le développement de l’urbanisme de projet face aux freins « règlementaires » que peuvent poser les documents d’urbanisme. Enfin, innovation majeure, le partenaire privé - qu’il soit citoyen, collectif associatif, aménageur ou opérateur de la construction - prend une toute autre place dans l’opération d’aménagement à travers les démarches de concertation ou de coproduction qui se développent désormais, rendus obligatoires par la loi SRU (2000). Le législateur souhaite aujourd’hui favoriser la discussion et la collaboration mutuelle entre acteurs impliqués au sein d’un même projet urbain.

C’est dans ce contexte de changement et de modernisation de l’action publique, passant du mode de la containte normative à la mise en place de politiques « leviers » d’actions visant à dépasser les logiques binaires opposant rendements immobiliers et intérêt général, vers une vision plus partagée de la production urbaine, que les deux Ministères ont choisi d’orienter leurs actions vers la collaboration avec le secteur des entreprises et des start-ups : le dispositif GreenTech Verte et la démarche Hackurba en sont une manifestation. Pastèle Soleille, Sous-Directrice à la Qualité du Cadre de Vie auprès des deux Ministères, résume en ces termes la situation : « L’Etat cherche à recentrer son intervention là où il a le plus d’effet levier ». Après la décentralisation, l’Etat assume donc aujourd’hui deux rôles : d’une part la définition générale et la coordination des politiques d’aménagement du territoire, dont il laisse le soin aux collectivités locales, sauf exceptions, de les décliner de manière opérationnelle ; d’autre part la mobilisation et l’accompagnement au développement des initiatives privées et citoyennes dans un but d’intérêt général et dans un cadre renouvelé, en s’appuyant sur des dispositifs innovants.

Le rôle du hackathon dans l’innovation servicielle dédiée à l’urbanisme

C’est dans ce nouveau cadre que s’enracine l’organisation d’un hackathon avec pour commande et objectif l’émergence de nouveaux services mobilisant et valorisant les données issues du Géoportail de l’Urbanisme (GPU). En réunissant les esprits innovants et les acteurs de l’investissement du monde de l’aménagement et de l’immobilier, l’Etat favorise l’innovation privée au service de politiques publiques, tout en ramenant son investissement économique au principe de l’effet levier : il encourage de cette façon les sphères productives de la ville de demain, et notamment les secteurs des technologies numériques qui développent des outils de numérisation des processus de production urbaine.

Le format hackathon agit ainsi comme un stimulateur : un temps limité et des jalons pour rythmer le travail et favoriser l’innovation. Il s’apparente donc à une véritable méthode de conception, qui postule qu’un temps d’activité intense et continu mais adéquatement encadré et managé permet l’amélioration à la fois qualitative et quantitative de la capacité de production des équipes concurrentes. Il incarne donc un principe managérial dont le pouvoir d’attraction et de séduction ne sont pas à minimiser : prenant le contrepied de la logique du temps long des projets « classiques » mais bien ancrés dans la réalité, il porte le risque de provoquer de nouvelles segmentations et de susciter des effets d’aubaine dans les méthodes de projets, dont les traductions concrètes pourraient s’avérer moins séduisantes que les séances de prototypages. L’un des enjeux métiers développés par le Ministère concerne en effet la réduction des temporalités-projet, suivant l’adage bien connu « le temps, c’est de l’argent ». Mais il convient néanmoins de replacer cette méthode d’innovation dans une chaîne de production « urbaine » beaucoup plus large. Et en effet, tandis que le développeur tient le devant de la scène dans le hackathon classique, lors de HackUrba, il se trouve repositionné dans un rôle support mis au service du concepteur, à charge pour ce dernier de démontrer l’utilité et la faisabilité technique du produit développé…

Hackurba : quelles pérennités des équipes et des projets après l’évènement ?

S’il est certain que ses organisateurs ont voulu adapter la méthode du hackathon pour la rendre plus cohérente avec la nécessaire prise de hauteur d’une réflexion sur l’urbanisme durable, on peut se demander si ce format très « communiquant » est néanmoins bien adapté à la création d’un projet de qualité respectueux des enjeux posés. Ainsi, les deux ateliers de préfiguration pré-hackathon évacuent d’ores et déjà l’idée que 48 heures seraient suffisantes à la création d’un projet de qualité, et les organisateurs pointent la difficulté de pérennisation des équipes et des projets.

Et en effet, le hackathon comporte aussi ses propres écueils : difficulté de suivi des équipes et impossibilité de prédire leur pérennité ainsi que celle de leurs projets, d’autant plus lorsqu’on considère que le taux d’échec des startups en France est de près de 90% (Insee, 2013). Mais il faut garder à l’esprit que ce taux est grandement réduit lorsqu’elles ont l’opportunité de profiter de l’accompagnement au sein d’un incubateur, qui constitue donc une aide décisive à leur survie, et in fine le coeur de réacteur du système. Enfin, le décalage entre le niveau d’ambition et les capacités réelles des équipes tient au fait que ce format de concours les oblige à se concentrer sur leurs effets de présentation, plus qu’à se consacrer aux besoins de prototypage de l’outil en lui-même. Cet effet marketing, issu du monde des start-ups et des modes du marché peut ainsi conduire à une sur ou une sous-évaluation de certains projets, même s’il répond aux objectifs de visibilité de l’action des Ministères.

Quels sont les rôles de ces outils dans le champ « du » et « des » projet(s) urbain(s) ?

Pour autant, il faut noter que les acteurs de la conception et de la construction des projets urbains sont systématiquement appelés à concourir. Les marchés publics et privés déclinent aujourd’hui les concours sous toutes leurs formes : appel d’offre, dialogue compétitif, appel à projets… Et la tendance s’accentue puisque l’appel à projets devient une modalité d’accès à des projets dits « prestigieux » : en témoignent les efforts de communication et les initiatives telles que « Réinventer Paris », « UP », « Inventons la Métropole du Grand Paris » ou encore « Réinventer la Seine », qui permettent de mobiliser des candidats et d’engendrer des processus d’idéation à coût zéro, tout en donnant une plus grande visibilité des opportunités à l’attention des acteurs privés. Le hackathon se trouve ainsi à la rencontre entre la tradition du concours d’urbanisme et de l’innovation numérique, dont il s’agit d’interroger plus largement le rôle et le bien-fondé dans les démarches de projet urbain, tout en le resituant dans les évolutions récentes qui lient les TICS et le big data à l’urbanisme.

Si dans le secteur de la construction, des évolutions d’ampleur apparaissent (BIM, la gestion énergétique améliorée…), une forme d’inertie persiste : lenteurs administratives, techniques de construction inchangées, technicité du domaine. La capacité des organisations humaines à intégrer ces progrès techniques et la réalité des usages est en effet ici en jeu. Dans ce contexte, les outils développés lors du HackUrba visent à répondre à ces problématiques et aux enjeux posés par le Ministère. Ils sont globalement divisibles en trois catégories d’usages :

  • La prise en compte et la mise en initiative du citoyen ;
  • La mise en valeur et l’amélioration de la gestion des biens immobiliers ;
  • La dé-complexification de l’urbanisme et notamment de l’instruction réglementaire.

Ces outils s’adressent à tous les acteurs classiques de l’aménagement, avec un objectif largement partagé : renverser les tendances habituelles et la répartition classique des rôles des acteurs (le citoyen se fait porteur de projet et investisseur, le promoteur se fait conseiller…), en favorisant leur mise en relation. Tétricité et Place des Faites, sont à cet égard particulièrement représentatifs de cet tendance. Ils répondent ainsi à un segment de la question « comment et où constuire durablement ? » dans la chaîne de la fabrique urbaine : les règles d’urbanisme préexistent, et les outils développés agissent comme facilitateurs des projets. Toolz, qui permet de plugger son projet de construction en 3D dans le projet urbain d’un aménageur afin d’en vérifier la faisabilité, répond aux mêmes logiques. C’est donc toujours en aval du projet urbain que ces outils interviennent.

Quelle est, alors, la valeur ajoutée des produits proposés ? Il s’agissait tout d’abord de répondre à la commande du ministère, en développant des services d’optimisation et de valorisation des données du GPU, plutôt que de le laisser à sa simple fonction centralisatrice des documents d’urbanisme des territoires français. La plupart des projets mettent également en avant le gain de temps et le changement des méthodes de conception existantes dans un objectif d’optimisation du projet. La dimension participative et collaborative est valorisée : facilitée par ces outils, elle permet de réaliser des économies significatives pour les acteurs de la production urbaine. Cependant certaines innovations sont davantage conçues comme des nouveaux outils numériques que comme des concepts neufs : leurs bénéfices réels en termes d’innovation urbaine restent à mettre à l’épreuve.

Quelles logiques d’aménagement derrière la logique de classement ?

Les critères de classement du HackUrba ont conduit à récompenser le projet Tétricité, développé par une équipe issue du groupe Eiffage, présent au jury, constituée en startup. Les critères de notation, précisés dans le règlement du hackathon et régulièrement rappelés aux participants, étaient les suivants :

  • Innovation et originalité ;
  • Utilisation du GPU et des données ouvertes pour l’occasion ;
  • Faisabilité technique et simplicité des prototypes ;
  • Modèle économique du projet.

Le projet Tétricité propose à son utilisateur d’évaluer la capacité et la rentabilité de la surélévation de son bien immobilier, et de le mettre en relation avec un opérateur capable de financer également la réhabilitation énergétique de l’immeuble existant. Au regard des objectifs nationaux d’aménagement du territoire, ce produit apparaît donc particulièrement cohérent : la loi ALUR donne la priorité à la densification (notamment résidentielle) dans un objectif de maîtrise de la ressource énergétique et de la ressource foncière. L’outil permet d’avancer en direction cet objectif, tout en étant en cohérence avec les intérêts privés de rentabilité immobilière. Cependant on peut y déceler un obstacle majeur : les questions de charge foncière ne sont pas évacuées pour l’opérateur (Qui fixe le prix payé à l’opérateur qui finance la surélévation ? Comment les marges sont-elles réparties…?) qui est redevable aux propriétaires initiaux, et il n’est ainsi pas certain qu’en zone peu dense et peu attractive où les prix immobiliers sont également plus bas l’opération puisse être rentable tout en créant des nouveaux logements qualitatifs. L’offre pourrait donc à terme ne s’adresser qu’à des zones où la densité et l’attractivité sont particulièrement élevées et à ce titre ne pas remplir complètement les objectifs d’aménagement du territoire.

PC Contest, qui a remporté le deuxième prix, cherche à prévenir les recours contentieux sur des permis de construire en favorisant le recours gracieux auprès des maires. L’initiative est intéressante et mobilise les données GPU dans le cadre de la dématérialisation à venir des demandes d’autorisation d’urbanisme. Elle évacue toutefois la thématique de l’innovation en construction durable : bien que répondant à une problématique nationale, l’objectif du hackathon n’était pas nécessairement le désengorgement des tribunaux administratifs français, et la question « où et comment construire durablement ? » n’est pas explicitement abordée.

Enfin, le projet Starting Block, qui remporte le troisième prix et le prix spécial « construire vite et bien » de Vinci, permet à un pétitionnaire, le plus souvent un opérateur immobilier, de gagner du temps dans la conception du projet en important les données réglementaires et contextuelles directement dans la maquette BIM du module de création architecturale utilisé. Plus classique, Starting Block permet effectivement un gain de temps substantiel pour l’opérateur et pour l’instructeur, et offre une réponse ajustée à la question initiale du HackUrba.

Conclusion

Le hackathon est un format d’innovation qui a permis, à l’occasion de HackUrba, de lancer le développement d’outils serviciels qui, même s’ils ne bouleversent pas fondamentalement les conceptions actuelles de l’urbanisme durable, ont l’atout de faciliter l’accès aux données, le partage d’informations, en somme de faire entrer l’urbanisme réglementaire dans la logique servicielle et numérique du 21ème siècle. Si, auparavant, les projets devaient s’effectuer sur des temps particulièrement longs en passant par de nombreux stades de validation, on peut entrevoir avec ce type d’initiatives une évolution de l’usage de ces outils tournés vers « l’intérêt général ». A lumière du HackUrba, on peut penser qu’une démarche hackathon aurait d’ailleurs pu accoucher elle-même du Géoportail de l’Urbanisme… Le nouveau cadre réglementaire et la rencontre d’initiatives telles que le hackathon seraient ainsi la première étape vers la « simplification » des étapes du processus de projet urbain.

Mais, dans le domaine de l’aménagement, le rôle des outils de conception et d’instruction méritent également d’être replacés dans un contexte beaucoup plus large de projet urbain. Qu’ils soient des solutions logicielles et/ou servicielles commodes, ils n’en sont pas pour autant l’expression de nouveaux concepts, de méthodes de projet, ni nécessairement des innovations urbaines. Leur rôle, leur place dans le processus de projet urbain méritent ainsi d’être évalués au regard de leur efficacité et de leur pertinence pour organiser demain une collaboration et une articulations renforcées entre acteurs et politiques publiques modernisés, et acteurs privés innovants de l’urbanisme.


Pour citer cet article :

Simon Pétrelle « HackUrba : quelle innovation dans les politiques publiques d’urbanisme ? », Revue Sur-Mesure [En ligne], 1| 2017, mis en ligne le 25 mars 2017 URL : http://www.revuesurmesure.fr/issues/villes-usages-et-numerique/hackurba-de-l-innovation-dans-les-politiques-publiques-d-urbanisme