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La ville intelligente ou la fin de la ville pour tous

Aujourd'hui, la smart city se déploie majoritairement sous forme de capteurs et de données. Par l'analyse de plusieurs exemples, notre auteur pose un regard critique sur les motivations profondes de la ville intelligente, et soulève une question fondamentale : de quoi le « smart » nous libère-t-il vraiment ?

La technologie, mais pour quoi faire ?

A Nice, sur un tronçon du boulevard Victor Hugo, la municipalité a installé deux cents capteurs en partenariat avec l’entreprise Cisco. Ces capteurs permettent d’obtenir un certain nombre d’informations en temps réel : positionnés sur les places de stationnement ils permettent de savoir à tout instant, via une application smartphone, quelles places de parking sont vides ou occupées. Les capteurs fixés sur les poubelles informent les services de propreté sur le niveau de remplissage des bennes à ordure et les aident à optimiser leurs trajets de ramassage, ceux fixés sur les lampadaires permettent d’allumer les candélabres seulement au moment où un piéton passe et ainsi de réaliser des économies d’énergie. Et enfin d’autres capteurs informent les agents de la municipalité sur des paramètres tels que la qualité de l’air, la température ou le bruit1.

Cette expérimentation, c’est le futur promis par la « smart city » (« ville intelligente » en français). La smart city, c’est le nouveau refrain que serinent les maires et les grands acteurs de l’aménagement du territoire un peu partout dans le monde. Au cœur de ce concept encore émergent et pas toujours très clair il y a la volonté d’optimiser la ville, ses services et ses infrastructures en utilisant les « data ». Le traitement des données générées par nos activités permettrait de mieux connaître la ville et d’améliorer son fonctionnement : fluidifier les transports, gérer les réseaux et l’énergie en temps réel pour limiter le gaspillage, faciliter les liens entre citoyens et décideurs politiques. Le projet proposé par les défenseurs de la smart city est ainsi d’optimiser la ville via un apport technologique massif : capteurs, caméras, programmes « intelligents » de gestion des données, etc.

En devenant « smart », les villes souhaitent avant tout réduire leurs coûts de fonctionnement, diminuer leurs dépenses énergétiques et enfin promouvoir de nouveaux relais démocratiques. Mais tout le problème de ce futur promis par Google ou IBM réside dans son postulat de départ : il passe essentiellement (pour ne pas dire intégralement) par les technologies de l’information et de la communication (TIC). L’intelligence que la smart city nous propose n’est plus « l’aptitude d’un être humain à s’adapter à une situation, à choisir des moyens d’actions en fonction des circonstances » (Dictionnaire Larousse), mais la capacité pour une machine de le faire à notre place. Le capteur m’indique où je peux m’arrêter, la caméra surveille les bons et les mauvais comportements, le logiciel décide du chemin le plus adéquat pour mes déplacements, etc. En faisant de la technologie le fond de son programme, la smart city pose de nombreux problèmes : qui contrôle les systèmes numériques ? Qui sait et peut les utiliser ? Comment vont-ils être intégrés à la ville existante ? Autant de questions qui se cachent derrière le positivisme simpliste de nombreux acteurs de la smart city : la technologie ne peut que faire le bien en émancipant les êtres humains.

Une démocratie au rabais

En 2012, à l’approche des Jeux Olympiques, la société Renew a installé avec l’accord de la municipalité deux cents poubelles connectées dans la City de Londres. Ces poubelles, équipées d’écrans et de connexions Wi-Fi, offrent un espace publicitaire supplémentaire dans la rue. Cependant cet apport technologique dans l’espace public a apporté son lot de mauvaises surprises : dès l’été 2013, les Londoniens ont ainsi appris que ces poubelles les surveillaient. Via le réseau Wi-Fi des téléphones des passants, les poubelles enregistraient une série de données personnelles allant de la marque de leur téléphone à leurs habitudes de déplacement. Renew pouvait alors vendre ces informations aux enseignes les plus proches, leur permettant, en fonction des données récoltées, de proposer des publicités ciblées et personnalisées. Ces données ont été récupérées dans le plus grand secret pendant un an, avant que le site internet Quartz ne tire la sonnette d’alarme2.

La municipalité londonienne ne contrôlerait-elle plus son propre mobilier urbain ? Qui décide de l’implantation des outils technologiques de la smart city ? Qui contrôle et supervise leur bonne utilisation ? Le flou qui règne autour de ces questions est révélateur. Les évolutions technologiques sont très rapides et viennent brouiller le fonctionnement démocratique des villes, qui nécessite plus de lenteur. L’exemple de Wellington, en Nouvelle-Zélande, est particulièrement parlant. Après que la municipalité ait installé des caméras de surveillance du trafic routier (avant tout pour repérer les accidents et prévenir les secours rapidement), une consultation a été organisée auprès de la population et celle-ci a approuvé le nouveau dispositif. Quelques années plus tard, le logiciel a été mis à jour pour accueillir un procédé de reconnaissance faciale, notamment pour pouvoir repérer et poursuivre les criminels. Mais cette nouvelle mise à jour a été faite sans consultation publique3. Cet exemple, parmi d’autres, prouve qu’un déséquilibre se crée entre les décideurs et les utilisateurs. Et ce déséquilibre est d’autant plus grand que la technologie est complexe. Le rythme des outils prime sur celui de la vie citoyenne et démocratique.

D’autre part, la technologie qui est au cœur de la smart city est foncièrement élitiste : pour la majorité de la population il est impossible de créer soi-même un ordinateur, un capteur ou une imprimante 3D, il est impossible de les réparer soi-même lorsqu’ils tombent en panne et il est impossible de les recycler soi-même. Les nouvelles technologies sont très complexes, elles nécessitent des connaissances spécialisées et des outils spécifiques pour les faire fonctionner. Et cela participe à la mise au ban progressive des personnes qui ne maîtrisent pas ces nouvelles technologies ou qui n’ont pas les moyens de les acheter, à commencer par les personnes âgées et celles issues de milieux défavorisés. Le savoir est peu à peu confisqué par les techniciens diplômés et par les personnes suffisamment aisées pour s’offrir les services des techniciens.
Mais au-delà de son délit d’élitisme, un argument phare pour la smart city subsiste : la technologie rendrait la ville plus durable.

Smart city et écologie : ce qu’on oublie de dire

Un des arguments les plus forts en faveur des smart cities est leur capacité à limiter les dépenses énergétiques à travers un apport technologique massif, et donc à proposer des modèles de développement plus durables. Ainsi plusieurs villes en France, comme Issy-les-Moulineaux, se sont dotées de systèmes électriques intelligents : les smart grids. Elles permettent d’optimiser la consommation, la distribution, voire le stockage d’électricité en temps réel. Mais cette relation vertueuse qui existerait entre innovation technologique et préservation de l’environnement n’est pas aussi évidente qu’il semblerait. Bien que la mise en place de smart grids ou de simulateurs 3D permette de faire des économies d’énergie non négligeables à court terme, ces économies ne sont absolument pas certaines sur le long terme. Par exemple, si un capteur m’indique via une application qu’une place de parking est vide et m’évite de tourner en voiture pour me garer, il réduit ma consommation de carburant. Mais quelle est la consommation électrique de ce capteur ? Et celle du logiciel qui récupère ces données et me les envoie via une application smartphone ? Quelle sont leur durée de vie et quand faudra-t-il les remplacer ? De nombreux éléments autour des projets de smart city restent encore flous : le coût des infrastructures numériques mises en place est rarement communiqué, de même que le coût de leur maintenance ou leur durée de vie. Nous savons que les technologies numériques développées aujourd’hui ont bien souvent une durée de vie limitée qui oblige à effectuer des remplacements fréquents. La durée de vie d’un serveur informatique est ainsi estimée à seulement quatre ans, et la consommation électrique de ce serveur pendant sa durée de fonctionnement est une pression supplémentaire sur les besoins énergétiques des villes. Le plus grand « data center » de France se trouve dans la ville de Pantin, en Ile-de-France. Ses 220 000 serveurs consomment autant d’électricité qu’une ville de 70 000 habitants4. A cette consommation énergétique énorme, il faut donc ajouter l’obsolescence rapide (voire programmée) des serveurs. Enfin, il ne faut pas oublier que les déchets liés au numérique sont à la fois polluants et très difficiles à recycler, notamment à cause des métaux rares qu’ils contiennent. Le coût écologique des TIC est ainsi difficile à estimer, et devient de fait quasi invisible au regard du grand public.
Cette technologie n’en devient pas mauvaise pour autant, mais le cadre dans lequel elle nous est proposée se doit d’être plus clair et plus honnête. D’autre part, son empreinte écologique justifierait d’en limiter l’utilisation au maximum plutôt que de l’implanter dans chaque recoin de nos villes.

Pour des villes véritablement intelligentes

Dans l’océan des projets liés de près ou de loin aux smart cities, il existe cependant des exemples où la technologie est réellement mise au service de l’intelligence collective et de la démocratie. En France, la start-up UFO Urbanisme propose de placer directement les outils qu’elle développe entre les mains des habitants pour les mettre en capacité d’agir et d’influencer les projets d’aménagements dans leur quartier. De l’autre côté des Pyrénées, à Barcelone, la municipalité a lancé un grand programme visant à installer au moins un « fab lab » par quartier proposant localement aux habitants de s’approprier les nouveaux outils numériques : imprimantes 3D, fraiseuses numériques et découpeuses laser. Il s’agirait donc de proposer des formations, des ateliers participatifs, et de mettre ces outils à la disposition de tous.

Le lien entre ces deux exemples vertueux est très simple : la place principale est laissée au « software » (la réflexion, la co-construction des projets avec les citoyens, la mise en capacité des habitants), tandis que le « hardware » (les machines et leurs composants) reste au second plan. C’est bien l’intelligence des êtres humains, et non celle des machines, qui est mise au premier plan. Tant que le marché valorisera davantage les capteurs et les ordinateurs que la réflexion transversale, les projets de smart city resteront uniformisés, bancals, polluants, anti-démocratiques et sans âme.


Notes