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Les lieux de fabrication et d'expérimentation numérique dans la ville

émergence, processus de diffusion et ancrage territorial

La ville numérique ne se limite aux données qu'elle produit, à une cité immatérielle. Car au-delà des énigmatiques réseaux et autres centres techniques, le numérique construit ses propres lieux, crée des territoires, fédère ses communautés de hackers et makers. Il révèle ainsi de multiples opportunités pour l’animation et le devenir des villes. Visite guidée des lieux du numérique.

Je me sentais en vacances. C’était le mois d’avril et je marchais dans des rues parfumées par les orangers en fleurs - Séville. Jusqu’au moment où j’ai levé le nez : Ehcofab – Laboratorio de fabricaciŏn digital. Fablabs, hackerspaces… Ils sont partout ! Dans un café à Tokyo, une entrée de garage à Séville, une ancienne blanchisserie à Gand, au sous-sol d’une école d’art à Rennes, dans un container à Toulouse… Les lieux dédiés aux pratiques numériques, à l’expérimentation et à la fabrication font aujourd’hui partie du paysage urbain de nombreuses villes des pays développés, et parfois de leurs campagnes. Ils se fondent dans leurs paysages, au point qu’il faut parfois les chercher avec obstination avant de les trouver. Et lorsqu’on en pousse la porte…

Ehcofab, Laboratorio de fabricaciŏn digital (Séville, avril 2016)

Quels sont-ils ? En quoi font-ils vraiment partie du paysage de nos villes ? En quoi participent-ils de leur développement ?

La formulation utilisée de « lieux de fabrication et d’expérimentation numérique » permet de faire fi des dénominations, des chartes et des labels. Elle tente surtout de saisir le continuum (Lallement, 2015) propre à ces lieux où l’on fabrique, notamment à l’aide des technologies numériques, dans l’objectif d’apprendre, de transmettre et de partager savoirs divers et savoir-faire. Parler de continuum ne nie en rien leurs différences mais exprime l’ensemble de pratiques et de valeurs communes qui sous-tendent l’émergence de ces lieux des années 1980 aux débuts des années 2000.
Les premiers hackerspaces émergent sur la côte Ouest des États-Unis, puis en Europe à Berlin. Leur création s’inscrit dans le sillage des mouvements contre-culturels et communalistes américains, ainsi que du cyberpunk. Ils sont aussi issus de la culture de la recherche des grandes universités américaines (Turner, 2012), comme au Massachussett Institute of Technology (MIT) où est plus tard imaginé le concept de fablab au début des années 2000. C’est en effet à la suite d’un cours (« how to make almost anything ») qui réunissait des étudiants issus de disciplines différentes (arts, architecture, sciences de l’ingénieur…) que le professeur Neil Gershenfeld, soutenu par la National Science Foundation, initie la création de lieux encourageant le do-it-yourself par la science et la technologie. Ces premiers fablabs se trouvent d’abord dans des endroits reculés, comme au nord de la Norvège ou en Inde (Kohtala et Bosqué, 2014).

Carte des fablabs. Capture d’écran du 11 septembre 2016. Source

Sur le plan des principes et des valeurs, fablabs et hackerspaces placent l’individu et son autonomie au centre de leurs modes de fonctionnement. Ils sont en cela proches des idées libertaires, que certains revendiquent plus que d’autres. Ils développent aussi une culture numérique définie en partie par deux composantes : le bricolage et la participation (Monnoyer-Smith, 2011). Si le bricolage n’a pas attendu Internet pour exister (Lévi-Strauss, 1962), le Web lui en donne une dimension nouvelle en facilitant l’accès aux savoirs et aux matériaux. Leur développement a pris une telle ampleur qu’il renvoie aujourd’hui au mouvement « faire » : auto-fabrication numérique et production personnalisée, constitution collective d’un réservoir de savoirs accessibles sur Internet (Anderson, cité par Lallement, ibid.). Mutualisant des machines, proposant des formations et des espaces d’échanges en ligne et hors ligne, l’émergence (puis la diffusion) des lieux de fabrication et d’expérimentation numérique s’inscrit en effet au cœur de ce mouvement, du do-it-yourself (faire soi-même) et du do-it-with-others (faire avec d’autres). En outre, le « faire » apparaît comme une nouvelle modalité de l’engagement en politique, tout aussi militant, une participation par le « faire » plutôt que par le « dire ».

En raison des valeurs et des objectifs qui soutiennent les pratiques et les usages de ces lieux, ils peuvent être définis comme des innovations sociales, suivant la définition qu’en donne Adalbert Evers en 2015 dans un numéro de Sociologies Pratiques : « Je définirais d’abord l’innovation sociale comme des innovations qui, à un instant donné, soulèvent de l’espoir et des attentes de progrès vers quelque chose de meilleur (une société plus soutenable, démocratique, efficace) ». Pour comprendre les attentes précisément soulevées, portons attention aux discours entourant la création des fablabs et des hackerspaces. Du côté des hackerspaces, il s’agit d’outiller la société face à l’obsolescence programmée et la consommation à outrance, ainsi qu’aux menaces concernant la neutralité du net et la surveillance sur Internet. Dès l’origine, le concept de fablab visait un dispositif conçu davantage pour sa fonction de démocratisation de la fabrication numérique en mettant à disposition du public des espaces équipés de machines à commande numérique (imprimante 3D, découpeuse laser, fraiseuse numérique…).

Au niveau de leur diffusion géographique, on observe un processus de diffusion à l’échelle mondiale, souvent au sein d’espaces urbains, et plus particulièrement dans les grandes villes et les métropoles. Ce processus est informel dans le cas des hackerspaces et leur formalisation est alors relative. La diffusion repose avant tout sur les réseaux sociaux des porteurs de l’initiative. Il est plus institutionnel dans celui des fablabs : le MIT, la Fab Foundation et les réseaux nationaux accompagnant, voire initiant la diffusion du modèle. Si ce dernier tend à se généraliser, les travaux de Camille Bosqué (2015, 2016) et les matériaux recueillis au cours de mes enquêtes montrent néanmoins des formes différenciées d’appropriation locale. Ainsi à Gand, Timelab n’est pas qu’un fablab. Il s’agit aussi d’un lieu dont le projet global propose une réflexion sur la place des artistes, sur les modes de faire et de produire, sur l’holacratie1, etc. Le lieu, partagé avec d’autres structures, accueille des artistes en résidence dont les projets s’articulent avec ceux des usagers de l’espace dédié à la fabrication numérique. À Rennes, le processus de diffusion de l’expérimentation « fablab » est d’ordre institutionnel et territorial (Richez-Battesti, 2015). La collectivité accompagne et soutient la diffusion de fablabs sur son territoire. Elle fait ainsi la promotion du « Labfab étendu », qui serait à même de réduire les inégalités d’usage des technologies numériques et de favoriser le développement d’initiatives entrepreneuriales, en lien avec l’association pilotant localement le dispositif French Tech2. Le fablab devient une ressource pour le territoire.

Les hackerspaces ne sont globalement pas identifiés comme tels et la raison principale à évoquer serait qu’ils n’y tiennent pas particulièrement. Ils pâtissent par ailleurs d’une image peu valorisante, alimentée par le récit d’actions plus ou moins illégales et souvent bien éloignée de ce qui s’y joue effectivement. Pour les collectivités, le concept de fablab comme ressource territoriale est plus séduisante. L’économie mondiale repose en effet sur la capacité des territoires à créer de la connaissance et à la valoriser, la connaissance et la créativité étant placées au coeur des systèmes productifs. Ainsi les fablabs sont aujourd’hui des lieux de l’économie de la connaissance et de la ville créative, composant avec d’autres types de lieux (comme les espaces de coworking) et d’équipements un « kit » de composants qui se reproduit de ville en ville (Liefooghe, 2014). Observant ces lieux et leurs positionnements dans la ville, quels apports et quelles contradictions peut-on mettre en avant par rapport à ces théories qui influencent nettement les modes de penser et faire la ville aujourd’hui ?

Le lien avec la société de la connaissance, regroupant les processus de production, de diffusion et de partage des savoirs, est évident. Le partage des savoirs est censé être un principe structurant des lieux de fabrication et d’expérimentation numériques3. Selon le mode de fonctionnement des lieux, il est cependant mis au profit de partenariats développés avec des entreprises privées, pour qui les licences libres4 constituent une menace. Certaines pratiques observées sont par ailleurs bien éloignées de la production ou du partage de savoirs, relevant davantage de la simple consommation de temps-machine. Ce sont finalement les lieux les moins équipés et les moins organisés, du type hackerspace, qui sont les plus en phase avec le partage de savoirs. Cela tient à la fois au profil des usagers et à l’équipement des lieux. Souvent proches du milieu de l’informatique et de la programmation, les individus fréquentant les hackerspaces sont plus habitués à documenter leurs productions que ceux fréquentant les fablabs, dont les profils sont plus variés (designers, architectes, bricoleurs…). De plus, moins équipés en machines à commande numérique, les hackerspaces sont avant tout des lieux de socialisation plus propices aux échanges. Certains membres du hackerspace de Gand le qualifient d’ailleurs de « social place for anti-social people ».

La relation des lieux de fabrication et d’expérimentation numériques avec d’autres facettes de la ville créative, telle que la régénération urbaine (Landry, 2008), est facile à identifier. La majorité des lieux enquêtés sont en effet situés dans d’anciens bâtiments industriels dont la rénovation est programmée à plus ou moins long terme. Parce qu’ils sont précaires, ces positionnements dans l’espace urbain et les politiques urbaines accompagnant leur transformation sont porteurs de tensions qui entrent en résonance avec le dialogue établi par ailleurs avec l’institution, entre ignorance mutuelle, contestation et institutionnalisation5. Ce dialogue, de quelque nature qu’il soit, témoigne bien de l’ancrage territorial des lieux de fabrication et d’expérimentation numériques. Au-delà des institutions, ils sont en réseaux avec les acteurs locaux du champ des technologies numériques, de la création artistique et culturelle, de la recherche, des logiciels libres, etc. Le multi-positionnement des acteurs des fablabs et des hackerspaces est à ce titre déterminant en termes de maillage d’un système productif de l’économie de la connaissance. Une même personne peut ainsi travailler en tant que consultant pour une entreprise de développement de capteurs, chercheur dans une grande école d’ingénieurs, être actif au sein du hackerspace local et membre d’une association faisant la promotion des logiciels libres.

Cet ancrage territorial se traduit faiblement par des pratiques directement en lien avec les espaces dans lesquels ils sont implantés. Mes enquêtes ne permettent de relever que peu de productions en lien avec leur environnement, peu d’ouverture sur leur quartier et les habitants, peu d’interactions avec l’espace public. Pourtant, les fablabs enclenchent aujourd’hui dans une quinzaine de villes et/ou régions, et avec le soutien des collectivités territoriales, des démarches de « fab city »6 coordonnées au niveau international. Faisant écho à un ensemble d’idées relatives au développement durable et à l’économie circulaire, ces démarches visent à rendre les villes plus autonomes et à leur (re)donner des dynamiques productives. Il s’agit là d’un enjeu déterminant concernant leur-s rôle-s dans la fabrique urbaine ainsi que, plus largement, sur la relation entre les pratiques des technologies numériques et les territoires.


Sources bibliographiques

Bosqué Camille, La fabrication numérique personnelle, pratiques et discours d’un design diffus : enquête au coeur des FabLabs, hackerspaces et makerspaces de 2012 à 2015, thèse de doctorat, Art et histoire de l’art, Université Rennes 2, 2016
Bosqué Camille, Des fablabs dans les marges : détournements et appropriations, Journal des anthropologues, n°142-143, 2015, pp. 49-74
Fraisse Laurent, Analyser en contexte la dimension normative de l’innovation sociale, Entretien avec Adalbert Evers, Sociologies pratiques 2015/2 (n°31), p. 15-18
Kohtala Cindy, Bosqué Camille, The Story of MIT-Fablab Norway: Community Embedding of Peer Production, Journal of peer production, Issue 5, 2014, p.0-8
Lallement Michel, L’âge du faire. Hacking, travail, anarchie, 2015, Paris, le Seuil
Landry Charles, The Creative City : A Toolkit for Urban Innovators, 2008, Routledge
Lévi-Strauss Claude, La pensée sauvage, 1962, Paris, Plon
Liefooghe Christine, L’économie de la connaissance et de la créativité : une nouvelle donne pour le système productif français, L’information géographique, 2014/4 (Vol. 78), p. 48-68
Monnoyer-Smith Laurence, La participation en ligne, révélateur d’une évolution des pratiques politiques ?, Participations, 2011/1 N°1, p. 156-185
Richez-Battesti Nadine, Les processus de diffusion de l’innovation sociale : des arrangements institutionnels diversifiés ?, Sociologies pratiques, 2015/2 (n°31), p. 21-30
Turner Fred, Aux sources de l’utopie numérique. De la contre-culture à la cyberculture, Stewart Brand, un homme d’influence, 2012, C&F Editions


Pour citer cet article :

Flavie Ferchaud, « Les lieux de fabrication et d’expérimentation numérique dans la ville », Revue Sur-Mesure [En ligne], 1| 2016, mis en ligne le 1 décembre 2016, URL : http://www.revuesurmesure.fr/issues/villes-usages-et-numerique/les-lieux-de-fabrication-et-d-experimentation-numrique-dans-la-ville


Notes


  1. Forme de gouvernance basée sur la mise en œuvre de l’intelligence collective. Les mécanismes de décisions sont disséminées à travers des équipes auto-organisées. 

  2. French Tech est un programme national visant à développer la création de start-ups en France. Treize métropoles ont reçu le label « Métropole French Tech sur l’année 2014-2015. 

  3. Un des critères pour qu’un lieu soit reconnu fablab est le partage des processus communs, via la documentation des projets sur Internet par exemple, sur des plateformes dédiées (site web, wiki…) ou génériques (Youtube, Github…). 

  4. Les licences libres sont des licences s’appliquant à une œuvre de l’esprit par laquelle l’auteur concède tout ou une partie des droits que lui confère le droit d’auteur, en laissant au minimum quatre droits considérés comme fondamentaux : la liberté d’usage, d’étude, de modification, de redistribution. Les licences libres sont réparties en plusieurs catégories selon le degré de liberté accordé en matière de redistribution. 

  5. A ce propos, l’exemple du dispositif de participation citoyenne Gare Remix, dans lequel étaient impliqués deux lieux de fabrication numérique, est présenté ici. 

  6. Le site Web du réseau Fab City Global Initiative se découvre ici.