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La ville comme bouquet de services (2/3)

Second volet de notre entretien avec Isabelle Baraud-Serfaty, au cœur des transformations des modèles économiques urbains, manifestes dans trois champs : mobilité, énergie, habitat. Émergence consécutive d'une nouvelle fonction urbaine : l'agrégateur, et de nouvelles infrastructures. Quel rôle dévolu aux acteurs privés, à la collectivité, aux concepteurs, dans ce changement de paradigme en cours ?

Sur-Mesure : Lors de la première partie de l’entretien, vous avez évoqué l’arrivée d’un nouvel acteur dans la ville, « l’agrégateur », et vous nous proposiez de faire un détour par le secteur de la mobilité…

Isabelle Baraud-Serfaty : Effectivement, le secteur de la mobilité est très intéressant à observer car il préfigure assurément nombre de changements à venir dans la ville. Cette conviction est d’ailleurs au cœur de l’étude sur les nouveaux modèles économiques urbains (téléchargeable ici, que nous avons réalisée avec Clément Fourchy et Nicolas Rio) et dont la plupart des réflexions qui suivent sont extraites.
Déjà, le passage de la notion de « transport » à celle de la « mobilité » témoigne du basculement d’une approche centrée sur l’offre à une approche centrée sur l’usager, avec un enjeu qui n’est plus de se déplacer d’une station (de gare, ou de tramway, ou de métro) à une autre station, mais de réaliser un trajet porte à porte.

Plus encore, on assiste à une porosité beaucoup plus forte entre l’offre de mobilité publique « classique » et les nouvelles offres de mobilité via des véhicules individuels partagés - d’une certaine manière, la somme des voitures individuelles partagées devient alors une nouvelle « infrastructure » de transport. Donc tout l’enjeu pour les usagers est d’avoir accès à des offres agrégées qui combinent ces différentes formes de mobilité, qui leur permettent d’obtenir un seul et même « billet » pour l’ensemble de leur déplacement, avec des informations et des horaires coordonnées. Auparavant, les « centrales de mobilité » remplissaient ce rôle d’agrégateur s’agissant du transport public, proposant une offre intégrée malgré la diversité des opérateurs et des autorités organisatrices sur un territoire. Aujourd’hui, il s’agit d’élargir ce rôle à l’ensemble des formes de mobilité.

Or, ce rôle d’agrégateur se développe dans l’ensemble des secteurs, urbains ou non, qu’il s’agisse par exemple de l’énergie ou des services bancaires. On peut les définir comme des intermédiaires entre des fournisseurs d’offre et des consommateurs d’offre, permettant aux habitants-clients-usagers de comparer et de combiner les offres qui leur sont faites. Si, comme on l’a vu, ces agrégateurs ne sont pas nouveaux, ils étaient jusqu’à présent unidirectionnels et sectoriels. Désormais, ils ont la capacité d’élargir leur champ d’intervention en agrégeant les offres émanant de la « multitude » (par exemple une offre de partage de son véhicule) et en combinant des offres relevant de plusieurs secteurs (par exemple une offre de logement couplée avec une offre de mobilité). Sidewalk Labs, la filiale d’Alphabet (maison-mère de Google), est l’archétype de ces nouveaux agrégateurs qui, en préemptant ainsi la relation avec l’usager, peuvent asservir les autres acteurs de la chaîne et viennent concurrencer les collectivités jusque dans leur fonction d’autorité organisatrice. C’est bien tout là l’enjeu de la maîtrise de la ville par la collectivité.

Sur-Mesure : Vous avez cité également le champ de l’énergie. Pouvez-vous développer les enjeux de ce secteur en vous appuyant sur quelques exemples d’opérations ?

Isabelle Baraud-Serfaty : D’abord, je voudrais dire que ce qui est en train de se passer dans le domaine de l’énergie est absolument passionnant, avec un renversement radical du modèle énergétique qui prévalait jusqu’à présent. Il faut suivre les prises de position d’Isabelle Kocher, la nouvelle patronne d’Engie, qui donne à voir les ruptures à l’œuvre. Les smart grids témoignent de ces changements : miniaturisation des installations de production en lien avec le développement des énergies renouvelables, basculement d’un système très centralisé de production d’énergie à un réseau distribué dans lequel le consommateur d’énergie peut devenir producteur, via l’installation de panneaux photovoltaïques ou la construction de bâtiments à énergie positive. Le couplage du numérique (« smart ») avec le réseau (« grid ») permet de plus une gestion des flux « en temps réel », ce qui est décisif puisque l’énergie ne se stocke pas (encore) et que l’écrêtement des pointes de consommation est un enjeu clef. C’est précisément l’objet du métier d’agrégateur énergétique. On peut à ce titre rappeler la définition de l’Ademe : « Un agrégateur est l’intermédiaire entre des productions ou des consommations décentralisées d’une part et les marchés nationaux (énergie, capacité) d’autre part. Ce sont ces intermédiaires qui portent le risque d’équilibrage sur leur périmètre d’agrégation. Les écarts entre la production et la vente sont le principal poste de coût de ces acteurs ». Aujourd’hui, beaucoup de quartiers sont présentés comme « intelligents » précisément parce qu’ils développent des smart-grids. C’est le cas par exemple du Fort d’Issy à Issy-les-Moulineaux, régulièrement présenté comme un quartier intelligent, de Nice Méridia à Nice, ou encore de la ZAC Clichy-Batignolles à Paris.

Sur-Mesure : C’est une transformation structurelle du mode de production d’énergie. Cependant, ces opérations où de nouveaux modes de production et de distribution d’énergie sont inventés ne représentent aujourd’hui qu’une très petite part du tissu urbain, et cela ne concerne donc qu’une portion mineure de l’énergie dans les villes. Alors que le parc ancien énergivore représente encore près de 80% du parc énergétique des villes, et continue d’être alimenté de manière classique, via les centrales.

Isabelle Baraud-Serfaty : Sans doute, pour le moment. Mais les réflexions se portent de plus en plus sur le tissu urbain existant. Et d’ailleurs, le fait de penser simultanément le neuf et l’ancien est un défi qui concerne le secteur de l’énergie mais aussi celui de l’immobilier.

Sur-Mesure : Justement, on voit bien les changements importants dans le secteur des transports et de l’énergie. Mais l’immobilier, et notamment le logement, ne semble pas particulièrement transformés par les changements en cours.

Isabelle Baraud-Serfaty : Les transformations du secteur immobilier sont sans doute plus lentes et moins visibles, mais elles n’en sont pas moins très fortes. Il y a d’abord le phénomène d’hybridation de ce secteur avec d’autres secteurs. D’ailleurs aujourd’hui, l’énergie et le numérique s’invitent de plus en plus dans la fabrique des projets immobiliers. Ensuite, l’économie de la fonctionnalité est en train de saisir ce secteur : de même que Michelin a basculé de la vente de pneus neufs à celle de kilomètres parcourus, tout se passe comme si nous glissions progressivement de la vente de biens immobiliers (dont le prix varie en fonction du nombre de mètres carrés et de la localisation) vers des services de mise à disposition d’habitats ou de lieux de travail dont le prix englobe l’usage du bien et des services qui l’accompagnent. Le développement des résidences de services sur des marchés spécialisés comme le logement étudiant ou les résidences séniors, en témoignent. Il en va de même pour les réflexions actuelles sur l’importation en France des Community Land Trusts (qui représente une approche opérationnelle alternative à la propriété privée du sol ). Toutefois, nos représentations mentales actuelles sont telles que nous ne nous en rendons pas encore compte. Or, de la même manière que, on l’a vu, les collectivités locales ont pris conscience du glissement du transport vers la mobilité (à telle point que les « autorités organisatrices de transport » sont devenues des « autorités organisatrices de mobilité »), il est grand temps que les collectivités actent ce glissement du bien immobilier vers le service à vivre.
Ces transformations se combinent ainsi pour faire émerger une « ville servicielle ». Cette « City as a Service » - par analogie avec ce qui a émergé dans le monde des logiciels ( « Software as a Service, Saas ») et a déjà été transposé à la mobilité ( « Maas ») – serait ainsi conçue comme un bouquet « tout compris » de services centrés sur l’usager, incluant l’hébergement (et qui comprendrait la fourniture énergétique, l’eau, l’assainissement, les déchets, la mobilité, la sécurité, la santé, les loisirs, etc.)

Sur-Mesure : Et donc, si on pousse votre raisonnement jusqu’au bout, ce sont ces agrégateurs, disons des acteurs comme Google, qui pourraient demain offrir ce bouquet de services urbains ?

Isabelle Baraud-Serfaty : Effectivement. Ces acteurs fonctionnent de plus en plus comme des « autorités organisatrices » et viennent concurrencer les collectivités locales dans cette fonction.
Mais les collectivités disposent de nombreux leviers pour réagir, comme le présente notre article dans la revue Esprit, co-écrit avec Clément Fourchy et Nicolas Rio « Financer la ville à l’heure de la révolution numérique ». Et je voudrais ici insister sur l’un des atouts dont elles disposent : la proximité. Le déploiement des services numériques, s’il semble souvent pouvoir s’affranchir des limites territoriales, est de fait soumis à des contraintes physiques : paradoxalement, le numérique comporte une dimension réelle très locale. Au risque d’être un peu schématique, un élément clef pour le développement de certains services, comme les véhicules autonomes, est la latence (délai entre le moment où une information est envoyée et celui où elle est reçue) : il ne doit pas y avoir de décalage entre le moment où l’information est produite et le moment où elle est reçue et le fait d’avoir des serveurs de proximité apparaît alors comme un avantage décisif. Les réflexions que conduit la Société du Grand Paris (SGP) sur les datacenters sont à cet égard très intéressantes. Car le Grand Paris Express c’est 200 kilomètres de rails et 68 gares, mais c’est aussi 200 kilomètres de fibre optique sous les rails, et les espaces vacants des ouvrages du métro seront valorisés pour y créer des data centers. Ainsi, on aura à l’échelle métropolitaine une offre numérique inédite qui, même sans le métro, représente une infrastructure majeure, et qui s’avérera peut-être plus décisive que l’infrastructure de transport stricto sensu pour permettre à l’Etat et aux élus qui composent la gouvernance de la SGP de peser fortement sur le développement métropolitain.

Sur-Mesure : Cela reflète un changement dans la manière de concevoir les infrastructures de la ville…

Isabelle Baraud-Serfaty : Oui. La SGP travaille d’ailleurs (voir par exemple son intervention à la matinée sur le Grand Paris organisée début juin 2016 par EDF, nommée « Recomposer l’aménagement de la métropole ») sur une manière de rendre perceptibles les infrastructures numériques qui sont bien souvent cachées. Avec une belle référence : les fontaines Wallace et le réseau d’eau potable.

Sur-Mesure : Un bel objet d’étude pour les concepteurs urbains !

Isabelle Baraud-Serfaty : Tout à fait. Mais, justement, ce qui est paradoxal, c’est que, de manière générale, les architectes sont très peu présents sur la thématique de la « ville intelligente ». Or, il y aurait assurément un récit à produire pour aider à comprendre les mutations en cours et donner à voir la manière dont elles s’inscrivent de manière sensible dans la ville.