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La ville saisie par la révolution numérique (1/3)

Dans ce premier volet d'un entretien en trois temps sur la révolution numérique dans sa dimension économique, Isabelle Baraud-Serfaty montre que l'arrivée de nouvelles technologies et de nouveaux acteurs dans la fabrique urbaine oblige à repenser les formes de gestion de la ville. La question technique pose ainsi celle des modèles d'économie urbaine que ces nouveaux entrants viennent bouleverser.

Sur-Mesure : Vous vous intéressez depuis plusieurs années aux problématiques de la « smart city » dans sa dimension économique. Comment en êtes-vous venue à vous pencher sur ce sujet et de quelle manière l’abordez-vous ? Pouvez-vous nous préciser votre parcours professionnel jusqu’à vos activités actuelles sur ce sujet ?

Isabelle Baraud-Serfaty : J’ai commencé par étudier en école de commerce (ESCP Europe). En fin de deuxième année, j’ai effectué un stage de deux mois à Tokyo, et c’est suite à cette expérience et à la lecture de Philippe Pons1 et d’Augustin Berque2 que j’ai décidé de m’orienter vers l’urbanisme, et j’ai rejoint le Cycle d’Urbanisme de Sciences Po. J’ai ensuite travaillé comme consultante en finances locales, puis à la Caisse des Dépôts et Consignations sur le métier d’investisseur d’intérêt général, puis chez un promoteur immobilier hollandais. Puis, en 2010, j’ai créé ma propre structure de conseil en économie urbaine, Ibicity. Son activité repose sur deux axes – qui sont au fond les deux fils directeurs de mon parcours professionnel depuis le début. Le premier est celui de la coproduction public-privé de la ville. Le second axe est celui du modèle économique des opérations et, plus largement, de la ville. Mon ambition est fondamentalement de faire dialoguer des personnes ou des disciplines qui ne se croisent pas beaucoup, et de montrer que la question du « qui paye quoi » dans la ville est à la fois un enjeu d’équité sociale et un enjeu qui engage la question des formes urbaines.

Depuis 2004 je donne à Sciences Po un cours que j’ai monté sur les acteurs privés de la ville, et c’est par ce prisme que j’ai été amenée à m’intéresser à la question de la « ville intelligente ». En 2010, vous vous en souvenez peut-être, apparaissaient les premières publicités pleine page d’IBM pour son programme « smarter cities », et des groupes comme Siemens ou General Electric s’affichaient également comme des acteurs à part entière des villes. Je faisais alors le constat d’un paradoxe : c’est qu’on continuait en France à débattre vigoureusement du fait de savoir si les promoteurs immobiliers et les entreprises privées de services urbains étaient légitimes à intervenir dans la ville, alors même que leurs modalités d’intervention n’étaient fondamentalement pas si nouvelles, et alors même surtout que, dans le même temps, de nouveaux entrants privés faisaient irruption de manière inédite dans le champ de la ville, à travers de nouvelles portes d’entrée s’ouvrant dans la fabrique urbaine : l’énergie et le numérique. Or, à l’époque, on ne parlait pas encore beaucoup de ces nouveaux acteurs-là de la ville, tels que IBM, Cisco ou Google, alors même que les défis de cette « nouvelle privatisation de la ville » (c’est le titre de l’article que j’ai publié alors, en mars 2011, dans la revue Esprit) s’annonçaient déjà considérables.

Sur-Mesure : Pourtant, ni le terme « smart city » ni celui de « ville intelligente » ne figurent dans votre article ?

Isabelle Baraud-Serfaty : Effectivement. Car à l’époque, en 2011-2012, je ne considérais pas que les « smart cities » étaient mon sujet ! Quand on en parlait alors, elles renvoyaient à des approches très technicistes, et se réduisaient bien souvent à un catalogue de capteurs, compteurs intelligents, maquettes numériques et autres produits innovants. Et n’étant pas particulièrement « geek », je n’étais guère plus intéressée que cela par ce sujet qui me paraissait alors relativement technique. Mais, en 2013, Philippe Estèbe, associé du cabinet Acadie (cabinet de conseil en politiques publiques territoriales), qui dirigeait l’IHEDATE (un institut de formation supérieure continue pour les cadres travaillant sur les territoires), et qui avait lu l’article de la revue Esprit, m’a demandé de monter un séminaire sur les « acteurs de la ville intelligente ». J’ai d’abord décliné. Mais, comme j’avais d’autres sollicitations en parallèle sur le même sujet, j’ai alors réfléchi à ce que pouvait être mon apport spécifique sur cette question. Et j’ai décidé d’en parler sous l’angle qui m’était à la fois le plus familier et le plus caractéristique selon moi de cette « ville intelligente », celui d’une ville coproduite : entre acteurs publics et acteurs privés, mais aussi entre acteurs privés entre eux.

Sur-Mesure : Vous insistez sur la « ville coproduite ». Serait-ce la définition que vous retenez pour la « ville intelligente » ?

Isabelle Baraud-Serfaty : S’il fallait absolument donner une définition du terme « ville intelligente », je dirais que c’est la ville saisie par la révolution numérique. Au sens où la révolution numérique consiste en une rupture radicale de ce qui constitue le moteur de l’économie, engageant une nouvelle révolution industrielle. A ce sujet, Nicolas Colin3 développe ainsi l’idée que si le moteur de l’économie abondant et peu cher était, au XXème siècle, le pétrole, il devient au XXIème siècle, la « multitude » , c’est-à-dire l’ensemble des individus connectés entre eux, qui deviennent producteurs de données, d’informations, de places libres dans leur voiture ou leur logement, d’énergie, et qui peuvent se mettre en relation avec les autres individus indépendamment des grandes organisations, entreprises ou collectivités. Selon cette définition, toute ville serait intelligente – sauf à penser qu’une ville soit complètement déconnectée, avec des habitants qui n’auraient par exemple aucun smartphone.

Cette définition se distingue d’une conception plus techniciste, qui me semble davantage être celle qui a été promue depuis 2010 par les champions de la « smart city » : celle d’une ville qui se dote d’une infrastructure numérique, de manière à instrumenter des systèmes avec des capteurs intelligents capables d’effectuer des mesures, d’analyser ces mesures, d’interagir avec d’autres capteurs et d’autres systèmes et d’effectuer des commandes.

Selon l’approche techniciste, seules les villes qui s’inscrivent dans cette logique de monitoring seraient alors « intelligentes ». Au contraire, dans l’acception que je défends, toutes les villes sont intelligentes. Et c’est d’ailleurs la raison pour laquelle je pense que ce terme de « ville intelligente » sera bientôt dépassé. Il a été utile pour appréhender une réalité émergente et protéiforme, mais il renvoie aujourd’hui à trop de réalités différentes pour être pertinent.

Sur-Mesure : La dimension technique de la « ville intelligente » serait donc secondaire ?

Isabelle Baraud-Serfaty : Oui et non. Effectivement, quand en septembre 2014, j’avais organisé mon premier séminaire sur les acteurs de la ville intelligente, ma priorité était de « dé-techniciser » le sujet. A l’époque, l’approche principalement technique du sujet a eu en effet comme conséquence qu’un grand nombre de décideurs locaux ne se sentaient pas concernés. C’est ce que j’ai appelé, dans une tribune pour le Cercle des Echos le « paradoxe de la ville intelligente » : alors que l’intervention des entreprises privées dans les métiers traditionnels des villes – comme la fabrique des projets urbains ou encore la gestion de l’eau ou des transports – était souvent fortement décriée, a contrario, l’hégémonie des acteurs privés dans la fabrique de la « ville intelligente » était rarement questionnée.

J’y voyais deux explications : d’une part, la « smart city » n’est pas - par la force des choses - une compétence historique des collectivités. D’autre part, justement, principalement abordée par le prisme technologique, et se réduisant bien souvent à un catalogue de capteurs, compteurs « intelligents », maquettes numériques et autres produits « innovants », nombre de responsables locaux ne s’intéressaient pas au sujet. Mon enjeu alors était de les secouer en les interpellant sur le fait que le sujet de la ville intelligente était un sujet éminemment stratégique, emportant un défi de taille : celui de la manière dont les collectivités gardent le contrôle de la fabrique de la ville.
Mais en septembre 2016, quand l’IHEDATE m’a demandé d’organiser un nouveau séminaire sur le même thème, il m’a semblé qu’en deux ans les enjeux avaient évolué. D’abord, les décideurs publics avaient fini par s’intéresser au sujet (il faut dire que le sujet est vite devenu omniprésent !). Ensuite, s’il est vrai que la révolution numérique ne peut se réduire à une dimension technologique, il n’empêche que ses soubassements techniques ont des implications fortes sur les modes de fabrique urbaine, et la compréhension de ces enjeux est indispensable pour saisir les défis adressés aux décideurs urbains.

L’enjeu principal était alors devenu de comprendre quels sont les soubassements techniques de la « ville intelligente » pour pouvoir justement les maîtriser, et de rentrer dans la boîte noire de la fabrique de la ville intelligente pour décrypter les enjeux sociaux, politiques et économiques des nouvelles technologies. En particulier, quelles sont ces nouvelles technologies et comment fonctionnent-elles ? Comment transforment-elles la prise de décision publique ? En quoi les nouveaux « tuyaux » de la ville constituent-ils une rupture par rapport aux grands systèmes techniques urbains qui ont structuré le développement des villes, sur le plan technique mais aussi social et économique, depuis le XIXème siècle ? En quoi ces nouvelles infrastructures numériques peuvent-elles être mises au service du développement d’un projet métropolitain ? En quoi les espaces publics sont-ils transformés ?

Sur-Mesure : Vous parlez d’espaces publics. Justement, par exemple, en quoi les nouveaux systèmes techniques percutent-ils les projets d’aménagement urbain ?

Isabelle Baraud-Serfaty : Il y aurait beaucoup à dire sur les espaces publics, qui sont en train d’évoluer fortement, tant dans leur consistance, que dans leur mode de fabrication et de gestion. Mais une manière de répondre à votre question est peut-être de regarder comment un groupe comme Bouygues, qui est d’abord un groupe de construction, est en train de faire évoluer ses pratiques, notamment en intégrant la dimension énergétique. Deux changements sont particulièrement notables. Le premier est le basculement vers une logique de plus en plus servicielle, ce que le nom de sa filiale « Bouygues Energies et Services » traduit explicitement, et où l’enjeu de la gestion devient désormais déterminant. Le second est le déplacement de son échelle d’intervention depuis le bâtiment vers le quartier. La création de sa filiale Embix, en partenariat avec Alstom, témoigne que ce n’est plus à la « petite échelle » du bâtiment (comme dans la construction classique) ni à la « grande échelle » du réseau énergétique national (comme dans l’énergie) que peuvent se trouver désormais les solutions, mais à une échelle intermédiaire où ces deux problématiques de la construction et de l’énergie se rejoignent : celle du quartier.

Sur-Mesure : On changerait donc d’échelle « pertinente » pour la fabrique de la ville dans une approche « intelligente » de la ville ?

Isabelle Baraud-Serfaty : En effet, autour de la ville saisie par le numérique au sens large, se repose la question de l’échelle à laquelle se fabrique la ville. J’avais été très intéressée par les analyses de Jacques Lucan sur le développement des macro-lots. Vous vous en souvenez certainement, dans son livre « Où va la ville aujourd’hui »4, il analysait le macro-lot comme la forme emblématique de l’urbanisme récent. Tout en soulignant les écueils (isolats urbains et faible évolutivité), il montrait comment l’échelle d’intervention des promoteurs était passée de la parcelle à l’îlot, en réponse notamment à des enjeux de mutualisation des places de stationnement et des consommations énergétiques. Mais ces macro-lots résultaient d’un jeu d’acteurs somme toute assez réduit, dans lequel on trouvait la collectivité, l’aménageur, le promoteur et le constructeur. Or, aujourd’hui, ce jeu s’est beaucoup plus ouvert, et intègre désormais tous les nouveaux entrants de la fabrique urbaine, qui entrent par l’énergie ou le numérique. Et il me semble qu’une opération comme XXL à Marseille, par exemple (Bouygues opérateur avec Euroméditerranée aménageur), pose justement de manière emblématique la question de savoir si la taille pertinente aujourd’hui pour tirer parti d’un fonctionnement optimum des systèmes techniques intelligents ne serait pas désormais une taille encore plus importante, de plusieurs îlots (XXL représente une surface de 14 hectares). Certes, XXL est une opération particulière dans un contexte très spécifique, mais néanmoins la question mérite d’être posée. D’autant que derrière cette question de la maille pertinente de de fabrique urbaine, se pose la question de la gestion des espaces publics qui s’y trouvent, et plus largement la question de la gestion du fonctionnement d’un quartier.

Sur-Mesure : Pourquoi cette question de la gestion du futur quartier se pose-t-elle différemment qu’auparavant ?

Isabelle Baraud-Serfaty : Car avant, il y avait deux gestionnaires de la ville : à l’échelle du ou des bâtiments, la copropriété (éventuellement avec une Association Syndicale Libre), et à l’échelle de la ville, la collectivité. Dans notre nouveau cas de figure, nous nous trouvons face à une échelle intermédiaire : à la fois trop importante pour une copropriété ou une ASL, et trop petite pour une collectivité. Cela pose donc la question de savoir qui va être le gestionnaire de la ville ainsi conçue. Il y a à ce sujet, à mon avis, une fonction urbaine à inventer, et qui est en train de s’inventer d’ailleurs, notamment autour des enjeux liés à l’énergie. On le voit : qu’il s’agisse du « facilitateur énergétique » sur Clichy Batignolles à Paris, de l’opérateur « Smart Grids » du quartier à Nice Méridia, ou de l’opérateur global de services urbains à l’échelle du quartier de la Confluence à Lyon (qui est en train d’être mis en place à travers la création d’une plateforme numérique de gestion des services du quartier durable), à chaque fois, ce sont différents visages qui se dessinent d’une même figure, celle du gestionnaire local de quartier. Quel est le lien entre ce gestionnaire local, la collectivité et l’aménageur ? C’est là une question-clef, car ce gestionnaire semble bien être l’incarnation locale d’un nouvel acteur qui apparaît dans la ville, l’agrégateur.

Sur-Mesure : « L’agrégateur » ?

Isabelle Baraud-Serfaty : L’agrégateur ! Pour bien comprendre de quoi il s’agit, je vous propose un petit détour par un autre secteur, la mobilité…

(À suivre…)

Notes


  1. PONS Philippe est journaliste au Monde et spécialiste des pays d’Asie de l’Est et en particulier du Japon. 

  2. BERQUE Augustin est un géographe, orientaliste, et philosophe français. 

  3. COLIN, Nicolas, 2015, L’âge de la multitude, Paris, Armand Colin 

  4. LUCAN, Jacques, 2012, Où va la ville aujourd’hui, Formes urbaines et mixités, Paris, Broché