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Les city builders

les jeux vidéo pour mieux comprendre le futur de nos villes

Adepte des jeux vidéo ? Vous connaissez sûrement les « city builders » : ces jeux vous permettent de créer une ville idéale et de devenir tour à tour, aménageur, architecte et maire de votre cité. Mais au-delà de leur dimension ludique, les city builders exploitent pleinement les principes de rationalisation par les data, nous laissant entrevoir ce que pourraient être nos villes de demain.

Depuis une dizaine d’années les jeux vidéo ont pris une place de plus en plus importante dans nos sociétés, à tel point qu’ils deviennent désormais des objets d’étude et de pédagogie. Parmi les genres vidéoludiques, celui des city builders (ou simulations de construction de ville), popularisé par la série des Sim City, peut grandement intéresser les urbanistes.

Ces jeux ont pour but de laisser le joueur construire sa ville comme il l’entend, ayant pour seules limites celles des jeux eux-mêmes. S’ils étaient très basiques à l’origine (le premier Sim City date de 1989), les possibilités s’étendent à chaque nouvelle génération les transformant de plus en plus en véritables simulations urbaines. Bien que restant des jeux, ils ne sont pas pour autant dénués d’intérêt concernant les réflexions sur l’usage et le développement du numérique dans nos villes.

Aujourd’hui les villes aspirent à se numériser, à devenir des smart cities ou « villes intelligentes », utilisant toujours plus de technologies et d’ensemble massifs de données (big data) pour mieux se gérer et se développer. L’usage du numérique y est quotidien, autant pour ceux qui la font que ceux qui la vivent. C’est en cela que les villes virtuelles nous intéressent : elles nous montrent, de façon poussée à l’extrême, les potentialités mais aussi les risques que porte le numérique dans nos villes.

La ville virtuelle, modèle de la ville numérique

Avant tout, il est nécessaire de s’intéresser au type de ville que les city builders permettent de créer. Leur principale caractéristique - et la plus évidente - est qu’elles sont virtuelles, c’est-à-dire créées par un ensemble de données informatiques. Cette numérisation totale leur donne un statut de modèle des villes numériques ou smart cities qui tentent d’en imiter de nombreux aspects.

Dans les city builders, le joueur/maire a ainsi la possibilité d’analyser sa ville sous toutes les coutures. L’information est disponible en temps réel et sur autant de sujets que le jeu le permet. Si le premier Sim City de 1989 n’offrait que peu de visualisation de données, les dernières générations en multiplient les possibilités et intègrent même les systèmes d’information directement sur la ville créant une forme de virtualité augmentée.

La « virtualité augmentée » dans Sim City (2013)

Ces couches d’informations sont là pour « guider le joueur dans ses interactions avec l’environnement du jeu »1 et forment un système d’aide à la décision complètement automatisé qui rationalise l’urbain. La ville virtuelle devant être « schématique pour être lisible par le joueur »2, chaque besoin ou problème est lié à un indicateur facilement visualisable et qui appelle un éventail limité et prédéfini de possibilités. La numérisation aboutit donc au contrôle total de ces villes virtuelles dont chaque aspect est surveillé, cartographié, analysé afin d’être optimisé.

L’usage du numérique dans nos villes (réelles cette fois !) n’a pas d’autre but. Le développement de la cartographie, des outils de SIG ou le déploiement des Big Data permettent de rationaliser la vie urbaine, de mieux en comprendre les caractéristiques et les dynamiques pour en améliorer la gestion. La ville virtuelle, rationnelle et mathématique reste l’horizon - voire l’idéal - de la grande diversité des projets numériques urbains d’aujourd’hui (smart city, sharing city, co-city, responsive city, etc.) et en analyser les limites peut être un bon moyen d’en prévenir les conséquences néfastes.

Les Big Data au prix de la liberté

Une ville complètement optimisée, algorithmique comme celle des city builders n’est pas une ville parfaite, loin de là. Elle ne tolère pas l’écart, rien ne peut sortir des limites prévues par le jeu sauf à générer des « bugs » et surtout, elle n’évolue que par une dynamique de destruction/construction. Le but du jeu est de construire une ville et de l’étendre, pas de la faire vivre. On touche ici une autre de ses caractéristiques : l’absence de vie urbaine.

Se voulant simulation, les city builders génèrent une vie artificielle : des habitants se promènent, ont un travail, mais ne sont guère plus que les figurants d’un décor habillant les statistiques et les algorithmes. Seuls les chiffres et les graphiques comptent puisqu’ils permettent au joueur de prendre des décisions et de les imposer sur leur ville. Les big data gomment l’importance des habitants, même virtuels. Dernier city builder en date, Cities : Skylines se contente par exemple de rapporter quelques opinions d’habitants sous forme de « tweets » qui sont des indicateurs de satisfaction générale.

Pire encore, cette numérisation extrême est aussi le paroxysme de la biopolitique c’est-à-dire du contrôle, par la puissance politique, de la vie des populations. Le meilleur exemple se trouve dans les jeux Tropico où le joueur/dictateur a accès à des informations détaillées sur chacun des habitants, y compris leur orientation politique. Ces données permettent au joueur de surveiller l’ensemble de sa ville et d’éliminer toute menace à son pouvoir. Si les city builders plus classiques ne vont pas jusque-là, c’est une dérive qui ne peut être ignorée surtout après les révélations des lanceurs d’alerte tels qu’Edward Snowden et la multiplication des outils de surveillance engagés dans la lutte anti-terroriste.

La ville numérique offre de formidables outils tant pour ses gestionnaires que pour ses habitants mais il est primordial de contrôler et de réfléchir à l’étendue et à la place de ces outils, au risque que les smart cities de demain ne deviennent de gigantesques bases de données à la fois contrôlables et piratables3.

A gauche : fiche d’identité dans Tropico 4 / A droite : tweets d’habitants dans Cities : Skylines

Les city builders, un outil au service du numérique ?

Les city builders nous montrent-ils l’avenir de nos villes, numérisées et boostées aux big data ? On peut sereinement penser que non mais toujours est-il que l’innovation technologique et la diffusion rapide des usages numériques risquent de nous rapprocher de plus en plus de ces deux cas de figure qui nous paraissent aujourd’hui extrêmes. Ces jeux, s’ils doivent avant tout être traités comme tels, nous offrent une approche ludique des potentialités tout autant que des limites et du danger de la numérisation de nos villes.

Celle-ci semble inévitable mais il est alors primordial de se poser la question suivante : quelle est la pertinence de l’emploi du numérique et quelles sont les motivations qui le sous-tendent ? L’usage généralisé et massif du numérique a des conséquences non négligables sur la gestion de la ville mais aussi sur la vie urbaine qu’il faut savoir comprendre et surtout anticiper. Le numérique au service de la (ré)appropriation des villes par ses habitants nous rappelle qu’il est essentiel que celui-ci reste et demeure un outil qui peut tout autant être utilisé pour améliorer et ouvrir la vie urbaine que pour la contrôler et la surveiller.


Notes


  1. Rufat S. et Ter Minassian H. (dir.), 2011, Les jeux vidéo comme objet de recherche, Éd. Questions Théoriques, p.80 

  2. Rufat S. et al., 2011, op. cit., p.83 

  3. Pour un petit aperçu de ce que cela peut donner : wearedata.watchdogs.com