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Poétiser un parcours quotidien

Qui n’a pas souhaité un jour donner corps à ses rêves ? Avec un simple clic, le numérique et l’impression 3D nous permettent de concrétiser l’imaginaire. Preuve en est, le travail de Claire Sauvaget avec son installation Mentalmap. Cette œuvre d’art matérialise les représentations de ses différents trajets quotidiens. Rencontre avec l’artiste.

Claire Sauvaget est une artiste plasticienne née en 1986 et basée à Toulouse. Elle travaille depuis 2009 sur les représentations mentales du quotidien, de la répétition et de la notion d’espace. Un de ses travaux majeurs, MentalMap, est une œuvre évolutive symbolisant, sous forme de sculpture, une représentation mentale de ses trajets « domicile – travail ». À ce jour, sept œuvres existent, ponctuant différents itinéraires à différentes étapes de sa vie : l’enfance, la vie étudiante, le job alimentaire, le travail artistique. Artiste numérique ou artiste utilisant le numérique ? L’œuvre évolutive de Claire Sauvaget est une installation réalisée grâce à l’impression 3D. Les sculptures, de grandes dimensions, sont éclairées par une lumière noire. Elles sont suspendues, en quasi lévitation et donnent une impression d’hologrammes. Elle a notamment exposé pour le festival Futur en Seine (édition 2015), le festival Jour et Nuit de Grenoble (édition 2016), le festival THSF 2016, Mix’art Myris, à Toulouse, et expose du 2 décembre 2016 au 28 Janvier 2017 dans le cadre d’une exposition collective « Àge du Faire » à MEMO la médiathèque de Montauban. Entretien réalisé le 2 septembre 2016.

MentalMap est œuvre singulière, elle fait autant écho à des thématiques urbaines - la mobilité, les déplacements - qu’à une vision symbolique. Quelle est ta démarche artistique sur cette œuvre ? Pourquoi cette thématique du déplacement ?

Au départ, une simple anecdote, j’étais en train de passer des concours pour une entrée en école de photographie et suite à un problème d’hébergement, j’ai arpenté le métro parisien en choisissant de filmer et de photographier cette errance. Depuis, j’ai pour habitude de noter tout ce qui se passe pendant mes déplacements, sur des carnets mais aussi mentalement. Au fur et à mesure que j’effectue le même trajet, une carte précise se matérialise dans mon esprit. Au départ, je pensais que chacun se représentait cette carte mentale, mais c’est finalement une vision très personnelle : je visualise très précisément mon trajet en trois dimensions, violet et lumineux.

La thématique du premier cycle de Sur-Mesure est de traiter de la place ambivalente du numérique et de ses outils dans nos rapports à l’espace ? Dans ton travail, quelle place accordes-tu au numérique ?

Je ne me définis pas comme une artiste numérique mais bien une artiste plasticienne qui utilise de nombreux outils : vidéo, son, dessin multimédia. Je suis venue à l’outil numérique parce qu’il fallait que je puisse matérialiser mes idées. Je ne l’utilise que s’il entre en résonance avec les œuvres que je veux créer.
En 2008, la première œuvre MentalMap a été réalisée en vidéo d’animation. Puis j’ai expérimenté sous forme de sculpture en papier mais ce n’était pas tout à fait semblable à la carte mentale que j’avais en tête. En 2014, j’ai découvert l’imprimante 3D au sein du fablab toulousain Artilect1. Cela m’a permis de matérialiser ce que j’avais à l’esprit : par la modélisation via ordinateur et finalement sous forme de sculpture par l’impression 3D.

Ce qui est intéressant avec la modélisation 3D c’est qu’elle crée des formes sans gravité, en suspension, à l’image des cartes mentales qui flottent dans mon esprit. C’est pour cela que l’impression 3D m’a intéressée : c’est une fabuleuse étape virtuelle qui permet ensuite de rendre palpable quelque chose qui ne l’est pas au départ. Le processus créatif aura presque pris six ans entre ces expériences physiques et sa concrétisation. Les différentes sculptures sont au plus près de ce que j’imaginais.

Lorsque l’on observe tes œuvres, on remarque les formes anguleuses et rectilignes des différents parcours. Peux-tu nous dire en quoi cela traduit ta vision de la ville, de l’urbain ?

Pour moi, c’est cette sensation de vivre avec une architecture que l’on n’a pas choisi. Mon corps est aliéné à l’espace, pris dans une machinerie urbaine que je ne maîtrise pas. Ce travail artistique est pour moi l’occasion de rendre conscient ce processus, de me l’approprier mais aussi de changer de regard, de faire un pas de côté par rapport à ces parcours contraints.
Quand j’ai imaginé ces œuvres, j’ai été marquée par ma lecture de Michel de Certeau, L’invention du quotidien, qui entrait en résonnance avec mon ressenti. Comment créer sa propre narration dans ce labyrinthe, créer son chemin ? MentalMap, c’est une forme de narration individuelle, humble et modeste, qui rend compte de mon ressenti de ces parcours contraints et de la ville.
Il est aussi très lié à mes premières expériences du travail : subi, alimentaire, répétitif. Les parcours sont représentés à travers ce ressenti, les échelles distance/temps ne sont pas respectées, le parcours est rectiligne. Un seul trajet présente des formes sinueuses, sans angle, c’est celui de l’enfance, c’est celui du souvenir. Ma dernière sculpture, celle de mon domicile à mon atelier de travail est aussi plus aérienne, l’étape finale est une coupole ouverte. Les formes représentées ne sont pas des contraintes liées à la modélisation par l’outil numérique mais bien mon ressenti de ces parcours quotidien.

Tu as aussi développé d’autres projets autour de MentalMap, peux-tu nous en parler ?

J’ai, en effet, travaillé autour de déambulations urbaines, à la radio, en animant une émission sur la création sonore s’inspirant des bruits de la ville et dans la ville, avec des créations sonores de ma composition et en invitant d’autres artistes comme Gilles Malatray (Lyon) ou la Compagnie Espaces Sonores. Ce travail se poursuit par des ateliers de sculptures que j’anime dans les écoles en insistant davantage sur les sensations, le toucher et qui rejoint un de mes autres questionnements autour de la perception spatiale des non-voyants.


Notes :


  1. Artilect FabLab est un des premiers FabLab français et francophones, créé en 2009. Il jouit d’une communauté de plus de 1000 membres et se compose d’une association, d’une société et d’un centre de formation. Artilect est situé en plein centre de Toulouse.