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critique

Un accomplissement post-moderne

critique de la ville du quart d’heure

Concept phare de la mandature parisienne qui s’achève, la ville du quart d’heure, théorisée par Carlos Moreno, promet proximité et décélération. Pourtant, à la lumière des travaux de Hartmut Rosa, ce modèle révèle une tout autre logique : intensification des rythmes, renforcement des inégalités sociales, extension du domaine marchand des services urbains. Derrière l’idéal d’un urbanisme plus soutenable émerge le risque d’une société d’urbains « hyper-blasés ».

La ville du quart d’heure est sans aucun doute un des sujets dont j’ai le plus entendu parler durant mes sept années d’études en urbanisme et aménagement.

Attribué à Carlos Moreno, chercheur et professeur à l’Université Paris 1 Panthéon Sorbonne, le concept de ville du quart d’heure défend l’idée que « chaque habitant doit pouvoir accéder à ses besoins essentiels à courte distance : se loger, travailler, se soigner, apprendre, s'approvisionner, se divertir »1. Pour y parvenir, le chercheur franco-colombien a théorisé un modèle d’urbanisme basé sur la proximité qui vise à réduire la dépendance à la voiture en développant une vie de quartier qui répond à l’ensemble de nos besoins essentiels. Au même titre que d’autres modèles de théories de l’urbanisme, comme la smart-city ou bien l’éco-quartier, la ville du quart d’heure a pour but de se déployer au sein de différents territoires. Dans les faits, plusieurs collectivités en France et à l’international ont adopté ses principes : Milan, Séoul, Cleveland, Mexico ou même... Mulhouse, mais c’est bien à Paris qu’il s’est le plus imposé. Depuis 2020, la ville du quart d’heure constitue un des axes fondamentaux du conseil municipal qui assume poursuivre l’objectif de transformer la capitale de manière « à trouver près de chez soi tout ce qui est essentiel à la vie »2.

Même si la ville du quart d’heure reste pertinente en surface, notamment sur le sujet de la transformation de nos espaces publics de proximité, elle n’est en rien la ville du ralentissement.

L’adoption du concept dans les politiques publiques de plusieurs métropoles fait qu’il tend aujourd’hui à s’imposer comme l’un des plus structurant dans l’urbanisme contemporain. Toutefois, la ville du quart d’heure est loin de faire consensus. Une critique libertarienne l’assimile à un modèle de surveillance sociale qui viserait à canaliser les individus dans leurs quartiers pour mieux les contrôler, à l’encontre des libertés fondamentales de mouvement. Elle serait la ville qui s’oppose aux automobilistes. Mark Harper, ancien secrétaire d’Etat aux transports Britannique, membre du parti conservateur, ira jusqu’à la caricature, accusant la ville du quart d’heure d’être « l'idée que les conseils locaux puissent décider de la fréquence à laquelle vous allez faire vos courses, qu'ils rationnent l'accès aux routes et les horaires, et qu'ils surveillent tout cela grâce à la vidéosurveillance ».

Loin de ces théories conspirationnistes et réactionnaires, le présent article a pour but de proposer une critique du concept au croisement de la philosophie et de la sociologie en se basant sur les thèses de la post-modernité et de l’accélération du sociologue et professeur à l’Université de Iéna, Hartmut Rosa. En mobilisant les textes de l’auteur allemand, je défends l’idée que même si la ville du quart d’heure reste pertinente en surface, notamment sur le sujet de la transformation de nos espaces publics de proximité, elle n’est en rien la ville du ralentissement qui permettrait de prendre soin de son quartier. J’y vois davantage la ville de l’intensification par excellence, énergivore, qui fonctionne en cultivant les inégalités socio-économiques tout en faisant de nous des urbains hyper-blasés, en référence à ce que nous dit Simmel sur « le caractère blasé du citadin »3.

The Line, un projet révélateur de la société post-moderne

Dans Remède à l’accélération4, Hartmut Rosa rappelle brièvement sa théorie de la société post-moderne. Pour le sociologue : « une société moderne est caractérisée par le fait qu’elle ne peut se stabiliser que de manière dynamique. Cela signifie qu’elle doit forcément croître, accélérer et produire des innovations en permanence si elle veut conserver sa structure institutionnelle et le statu quo social »5.

Notre existence, à nous humains modernes occidentaux, s’accomplit désormais en ligne droite.

La lecture de ce livre et d’autres textes de Rosa me ramène à quelques pages d’un de mes romans préférés. Milan Kundera écrit à propos de Karénine, le chien de Thomas et Tereza, les personnages principaux de L’Insoutenable légèreté de l’être : « Karénine n’avait jamais vu d’un bon œil le départ pour la Suisse. Karénine détestait le changement. Pour un chien, le temps ne s’accomplit pas en ligne droite, son cours n’est pas un mouvement continu en avant, de plus en plus loin, d’une chose à la suivante. Il décrit un mouvement circulaire, comme le temps des aiguilles d’une montre, car les aiguilles non plus ne vont pas follement de l’avant, mais tournent en rond sur le cadran, jour après jours, selon la même trajectoire ».

Les deux propos sont symétriques, ils se répondent. Kundera visait donc juste, en quelques lignes anodines parmi les 467 pages du roman et d’un point de vue canin, l’auteur Tchéco-Français nous parle d’un des plus grands changements philosophiques de la société. Notre existence, à nous humains modernes occidentaux, s’accomplit désormais en ligne droite. Dans un mouvement continu vers l’avant qui est sans cesse obligé de croître pour ne pas s’effondrer. Force est de constater que les conséquences du ralentissement de production à l'échelle mondiale lors du Covid en sont la preuve.

S’il existe bel et bien un projet qui en soit la représentation physique, il me semble que ce soit The Line par Neom en Arabie-Saoudite. Ses promoteurs veulent urbaniser 170 kilomètres en ligne droite, à 500 mètres au-dessus du niveau de la mer. Le projet s'affranchit de son environnement, il dépasse dame nature, il est la preuve même que « le temps a gagné sur l’espace »6. Son ambition est un accomplissement du projet post-moderne, c'est-à-dire que pour maintenir son statu quo par la croissance, les ingénieurs de Neom ont réussi « à rendre le monde disponible dans un espace auparavant indisponible »7. Concernant l’obsession du projet quant à gagner du temps, il surpasse de loin toutes les villes du monde. Les promoteurs se vantent que les futurs habitants de The Line « auront également accès à toutes les installations en moins de cinq minutes de marche »8. La ville du quart d’heure est morte, vive la ville des cinq minutes !

Le concept de Carlos Moreno et le projet de Neom partagent la même obsession pour la vie dans un espace-temps réduit. D’après divers commentaires et utilisations, le concept de la ville du quart d’heure traduirait une volonté de décélération, de ralentissement dans un monde qui va trop vite, qu’elle permettrait d’affirmer le rôle de la proximité dans nos modes de vie métropolitains, où tout irait à 200 km à l’heure, où l’on n’arriverait pas à suivre le rythme et prendre soin de ce qui nous entoure. Selon cette lecture, le concept semble prometteur : en vivant pour le plus clair de notre temps dans une délimitation de quinze minutes autour de chez nous (ou de cinq minutes pour le projet Saoudien), nous allons enfin avoir le temps d’apprendre à nous connaître.

Mais en sommes-nous bien sûr ? Au regard des thèses de Harmut Rosa, il me semble que ce serait tout le contraire.

La ville du quart d’heure n’est pas la ville durable, c’est celle de l’intensification de nos rythmes de vie

En effet, le problème majeur de la société post-moderne pour Rosa, qui se concentre dans les villes, là où l’organisation spatiale est intégralement pensée pour gagner du temps9, c’est que « nous augmentons le nombre d’actions/d’épisodes vécus par unité de temps libéré »[10], par souci de maximisation des activités à faire dans notre temps libre. Selon Rosa, dans une société qui ne peut se stabiliser qu’en s’accroissant, tout ralentissement devient un signe de faiblesse. La peur du décrochage devient ainsi le moteur de nos vies, à tel point que nous sommes aujourd’hui persuadés que « la clé d’une vie bonne, d’une vie meilleure réside dans l’extension de notre accès au monde »10. Autrement dit, nous jugeons pour bonne, une vie qui a été la plus remplie possible, ce qui nous pousse constamment à accélérer le rythme pour faire plus, à intensifier notre rythme de vie.

Par conséquent, si nous gagnons du temps libre en réduisant notre temps de transport, nous aurons donc tendance à multiplier le nombre de nos activités quotidiennes jusqu’à perdre ce temps gagné tout en consommant davantage d’énergie. Exemple : je n’utilise plus ma voiture pour aller au travail mais sur les deux heures de temps libéré, cette énergie non dépensée se répercute sur l’énergie consommée pour alimenter en électricité le bar où j’ai désormais le temps de rejoindre mon ami, la salle de danse où je viens de m’inscrire à la Zumba et la nouvelle épicerie point-relai où je récupère le colis de ma veste produite au Pakistan.

Rappelons-nous ce que nous dit Pierre Veltz : « Lorsqu’on calcule l’empreinte carbone des villes, notamment des villes les plus riches, on voit que les émissions indirectes liées à la consommation d’objets souvent produits très loin du territoire d’usage, dépassent nettement les émissions locales »11. En fait, même dans la ville du quart d’heure nous manquerons de temps tout en restant autant énergivores.

Ville du quart d’heure ou la ville du servi contre celle du servant

S’il est évident que nous avons besoin de ralentir, une remarque de Rosa dans un paragraphe évoquant la « décélération comme idéologie » pourrait aussi s'adresser à la ville du quart d’heure :
« Un grand nombre de nos besoins de ralentissement, dans la vie quotidienne sont si sélectifs qu’ils portent en eux-mêmes leur propre négation : nous voudrions par exemple avoir de nouveau du temps pour nous-mêmes, notre famille, nos loisirs, et pour cela nous désirons, nous exigeons dans le même temps que tous les autres se dépêchent : la caissière du supermarché, le fonctionnaire des impôts, et il faudrait même que les feux de circulation du tramway aillent plus vite »12.

Il faudrait que les autres se dépêchent. Même si le concept de Carlos Moreno est paré de bonnes intentions, en voulant promouvoir une vie de quartier, dans les faits, l’habitant de la ville du quart d’heure peut être poussé à l'égoïsme : il doit vivre un maximum de choses dans un périmètre de 15 minutes autour de chez lui, et pour obtenir ce privilège, un autre doit le servir le plus rapidement possible. La ville du quart d’heure est une mise en pratique d’une société de service qui fonctionne en cultivant les inégalités socio-économiques, un incubateur de l’uberisation. C’est la ville du servi, qui peut se permettre de ralentir, contre celle du servant, qui lui, ne peut pas.

La ville du quart, productrice d’urbains hyper-blasés

La promesse de pouvoir réaliser la plupart de nos tâches quotidiennes essentielles, de nos activités sportives, culturelles et artistiques dans un rayon restreint de 15 minutes autour de chez nous n’est rien d’autre que l’extension du domaine marchand de proximité. Si nous en avons les moyens, tout nous est disponible en bas de chez nous, alors que reste-t-il pour nous surprendre, nous enchanter pour tisser un parallèle avec le concept de Weber13 ? À l’inverse, si nous n’en n’avons pas les moyens, rien ne nous est disponible, nous nous sentirons étrangers dans notre propre quartier, nous serons privés d’accéder aux services que nos voisins et voisines peuvent s’offrir.

Une organisation spatiale qui pousse à l’intensification de nos rythmes de vie et ce, même si nous n’en avons pas les moyens.

En 1903, Georg Simmel parlait du « caractère blasé »14 du citadin lié à l'enchaînement incessant d’informations dans l’espace urbain en pleine métropolisation. Aujourd’hui, la ville du quart d’heure prend la relève, elle serait créatrice du caractère hyper-blasé du citadin post-moderne. À l'enchaînement incessant d’informations, s’ajoute l’impératif moral de ne jamais refuser une activité, dans une organisation spatiale qui pousse à l’intensification de nos rythmes de vie et ce, même si nous n’en avons pas les moyens.

La pensée de proximité oui, son essentialisation non

Si je critique le concept en profondeur, je ne renie pas les avancées que la ville du quart d’heure a permises en surface. Je vois du positif à Paris, dans la transformation concrète de ses espaces publics de proximité, ce qui favorise le développement de relations sociales. J’en prends pour exemples la multiplication des rues aux écoles et l’ouverture des cours oasis en plein été. À l’heure où 12% des Français sont en situation d’isolement total et 1 personne sur 5 se sent régulièrement seule15 (la grande majorité souffre de cette situation, ce n’est donc pas une solitude choisie), il est plus qu’urgent d’agir. La Fondation de France nous informe que les lieux les plus fréquentés par les personnes se sentant seules sont les centres commerciaux et commerces du centre-ville.

La ville du quart d’heure n’est pas ce qu’elle croit défendre. La pensée de proximité est primordiale et n’est plus à débattre, mais la simplicité de son essentialisation est à bannir.

Aussi triste que cela puisse paraître, la solitude est discriminante économiquement et donc sociologiquement. L’expérience de la solitude n’est pas vécue de la même manière au sein des différentes catégories sociales : un pauvre seul se sentira plus seul qu’un riche seul. Il est donc nécessaire de reprendre la main sur les canaux de socialisation hors domaine marchand. Le rapport de la Fondation de France nous propose plusieurs préconisations afin de lutter contre l’isolement, comme celle de faire de l’espace public le théâtre d’animations accessibles à toutes et tous. Autrement dit, il est primordial de (re)faire de son quartier « un territoire de convivialité et de sociabilité »16.

Alors oui, nous sommes toutes et tous d’accord avec l’importance de la proximité dans nos vies, mais au lieu de passer du temps à vendre un modèle d’urbanisme devenu concept politique, prenons conscience des enseignements de Rosa : la ville du quart d’heure n’est pas ce qu’elle croit défendre. La pensée de proximité est primordiale et n’est plus à débattre, mais la simplicité de son essentialisation est à bannir et à laisser aux complices, le plus souvent inconscients, du développement urbain post-moderne.


Bibliographie :
Rosa, H. Remède à l’accélération. Impressions d’un voyage en Chine et autres textes sur la résonance. Champs Essais, Flammarion, Paris, 2021, 144 p.
Rosa, H. Rendre le monde indisponible, Paris, La Découverte, coll. « Théorie critique », 2020, 144 p.
Rosa, H. Accélération. Une critique sociale du temps, La Découverte, Paris, 2010, 474p.
Weber, M. Le savant et le politique, Editions 10/18, 200, 240p.
Simmel, G. Les grandes villes et la vie de l’esprit, Payot et Rivages, Paris, 2018, 112p.
Moreno, C. La ville du quart d’heure : une solution pour gagner du temps et sauver notre planète. Paris : Éditions Eyrolles. ISBN 978-2-416-02244-9, 2025.
Veltz, P. (2026, 9 février). Vers le monde post-urbain. AOC media
Humain-Lamoure, A. (2021, août 25). Quartier - HyperGeo. HyperGeo
Hervé. (2024, 18 janvier). Etude Solitudes : une personne sur 10 est seule. Fondation de France.


  1. Moreno, C. (2025). La ville du quart d’heure : une solution pour gagner du temps et sauver notre planète. Paris : Éditions Eyrolles. 

  2. Ville de Paris. (2022, 23 mai). Paris ville du quart d’heure, ou le pari de la proximité. paris.fr/dossiers/paris-ville-du-quart-d-heure-ou-le-pari-de-la-proximite-37revuesurmesure.fr 

  3. Simmel, G. Les grandes villes et la vie de l’esprit, Payot et Rivages, Paris, 2018, 112p. 

  4. Rosa, H, Remède à l’accélération. Impressions d’un voyage en Chine et autres textes sur la résonance. Champs Essais, Flammarion, Paris, 2021, 144 p. [p 55 - 56]. 

  5. Ibid. 

  6. Ibid. 

  7. Hartmut Rosa, Rendre le monde indisponible, Paris, La Découverte, coll. « Théorie critique », 2020, 144 p. 

  8. The Line, une révolution en matière d'urbanisation. (s. d.). neom.com/fr-fr/regions/theline 

  9. Qui touche la majeure partie de la population mondiale car 56% des humains vivent en ville. 

  10. Rosa, H. Rendre le monde indisponible, Paris, La Découverte, coll. « Théorie critique », 2020, 144 p. [p19]. 

  11. Veltz, P. (2026, 9 février). Vers le monde post-urbain. AOC media 

  12. Rosa, H. Accélération. Une critique sociale du temps, La Découverte, Paris, 2010, 474p. [p112 - 113]. 

  13. Weber, M. Le savant et le politique, Editions 10/18, 200, 240p. 

  14. Simmel, G. Les grandes villes et la vie de l’esprit, Payot et Rivages, Paris, 2018, 112p. 

  15. Hervé. (2024, 18 janvier). Etude Solitudes : une personne sur 10 est seule. Fondation de France. 

  16. Humain-Lamoure, A. (2021, août 25). Quartier - HyperGeo. HyperGeo 

Pour citer cet article

Maxime Pauvert, « Un accomplissement post-moderne », Revue Sur-Mesure [En ligne], mis en ligne le 03/03/2026, URL : https://www.revuesurmesure.fr/contributions/un-accomplissement-post-moderne