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Face à la dévitalisation des centres, réenchanter la ville

La dévitalisation commerciale des centres-villes occupe aujourd'hui les titres de l'actualité. Cette mise à l'agenda des politiques d'aménagement, peut-être tardive, a notamment eu le mérite de souligner la responsabilité des élus locaux. Cet entretien invite ici à élargir la focale : sortir des centres et dépasser la question commerciale pour se réapproprier le débat sur la qualité de nos villes.

A travers de nombreuses tribunes, son blog et la publication, en 2016, de son ouvrage « Comment la France a tué ses villes »1, Olivier Razemon, journaliste au Monde, a participé à mettre à l’agenda politique la question du déclin des villes moyennes. Eclairées par l’actualité et un travail fin d’arpentage du territoire français, nous revenons avec lui sur les causes profondes de ce phénomène, aujourd’hui largement documenté, ainsi que sur ses préconisations pour en sortir. Un témoignage mêlant la rigueur de l’enquête à la conviction et la mobilisation citoyennes.

Le phénomène de la dévitalisation ne se cantonne ni à la vacance commerciale, ni au centre-ville.

Sur-Mesure : L’actualité se focalise aujourd’hui sur le sujet du déclin des centres-villes, notamment ceux des villes moyennes. Qu’est-ce qui a été, bien avant cet intérêt scientifique et médiatique, à l’origine de vos enquêtes ?

On se concentre en effet beaucoup aujourd’hui sur le centre-ville, qui porte une dimension de référence commune. En réalité, la question se pose avec au moins tout autant d’intensité dans les différents quartiers des villes, qui sont à proprement parler des lieux de vie : l’identité de la ville s’y manifeste tout autant que dans les centres. Or ces quartiers sont oubliés dans la réflexion : on parle uniquement du centre et de la périphérie, comme si rien n’existait entre les deux !

En me promenant en France, j’ai réalisé que les devantures vides des centres-villes n’étaient que la conséquence d’un phénomène plus large et non le cœur du problème, comme on est tenté de le croire. Le phénomène de la dévitalisation ne se cantonne ni à la vacance commerciale, ni au centre-ville.

Sur-Mesure : Qu’est-ce qui implique et traduit alors cette dévitalisation ?

En plus de phénomènes structurels, elle traduit de nombreux paradoxes et incohérences dans la gestion globale des villes, notamment en termes de réflexion urbanistique : on paye les conséquences de l’accroissement de l’étalement urbain, qui se poursuit malgré le ralentissement démographique constaté. Les zones commerciales, mais aussi les logements, les équipements routiers, les zones de loisirs, les zones logistiques, sont relocalisés en dehors de la ville. On construit un lotissement près du centre, mais sans les relier : ce qui saute aux yeux, c’est au fond une absence de réflexion sur ce qu’est une ville.

Il faut rapidement arrêter de créer de nouvelles zones commerciales, réaliser des diagnostics sérieux et faire varier les échelles dans l’analyse des situations.

Sur-Mesure : Votre travail a eu une influence positive sur la prise de conscience du problème et a permis son entrée dans l’agenda politique. Votre vision vous paraît-elle suffisamment partagée par l’ensemble des acteurs qui s’intéressent au sujet ?

Je me réjouis que le livre ait eu un impact, qui se poursuit d’ailleurs, même s’il s’agissait essentiellement d’un travail d’observation. Il y a effectivement une prise de conscience progressive de la part de la classe politique. L’enjeu est maintenant de prendre en compte l’ensemble des facteurs de la dévitalisation sans réduire la problématique aux centres-villes ou aux commerçants, comme on a spontanément tendance à le faire. Il faut rapidement arrêter de créer de nouvelles zones commerciales, réaliser des diagnostics sérieux et faire varier les échelles dans l’analyse des situations. Mais beaucoup d’élus refusent encore de voir le problème en face et continuent à délocaliser les équipements et les activités en périphérie. De grandes villes, en déclin démographique, continuent d’inaugurer en 2019 des zones commerciales en périphérie : c’est une attitude somme toute assez classique mais révélatrice d’une mauvaise analyse de la situation de la part des élus.

Sur-Mesure : Ce que vous évoquez pointe clairement la responsabilité des politiques, des choix qu’ils font et des lois qu’ils élaborent…

Le problème est plutôt celui de la passivité des décisionnaires. Par facilité, les élus suivent l’idée d’un promoteur, pensant favoriser l’emploi. Et la presse locale relaie l’information de manière positive, sans que personne ne s’interroge sur les conséquences de la construction d’une nouvelle zone commerciale périphérique sur la dépopulation, l’étalement urbain, la décentralisation des activités et des services.

Il n’y a pas d’approche critique, ni de réflexion collective sur la dévitalisation, qui se vit souvent comme un fait donné. Il est vital que cette thématique devienne enfin un sujet de débat.

Ces questions peuvent donc devenir de véritables enjeux pour les citoyens et sont le théâtre d’une opposition politique très clivante.

Sur-Mesure : Quelles sont aujourd’hui les solutions pour porter ce débat ?

Il y a, bien sûr, la mobilisation citoyenne. Des citoyens, des commerçants, l’opposition municipale, s’emparent du sujet et se constituent en opposition à des projets aux conséquences dévastatrices, ou se mobilisent par attachement pour leur ville. En 2016 à Tournus (Saône-et-Loire), un mouvement citoyen s’est opposé à un projet de zone commerciale porté par le maire : cela s’est soldé par la démission d’une partie du conseil municipal et le maire sortant a perdu les élections l’année suivante2. Ces questions peuvent donc devenir de véritables enjeux pour les citoyens et sont le théâtre d’une opposition politique très clivante.

Il est important de participer aux décisions, de se rendre compte par soi-même des conséquences des décisions politiques, de sortir de l’attitude passive où l’on ne fait que réclamer aux politiques. Certains lanceurs d’alerte locaux établissent des décomptes utiles : le nombre de places de parking, le taux de vacance commerciale…

Des habitants continuent d’y vivre !
On ne va pas leur dire : « on ne fait rien pour vous ».

Sur-Mesure : Les problèmes que nous évoquons font depuis peu l’objet de plans à l’échelle nationale, tel que le plan Action Cœur de Ville. Pensez-vous qu’il faille à tout prix combattre la dévitalisation des villes, ou devrait-on l’accepter comme un processus inévitable ?

Décazeville, Périgueux, Autun… ces villes ont perdu une dizaine de milliers d’habitants en trente ans. Une partie de leurs activités leur a été enlevée : dans un cas la sidérurgie, dans un autre une caserne militaire. Même s’il faut redimensionner les structures, les aménités, les services… des habitants continuent d’y vivre ! On ne va pas leur dire : « on ne fait rien pour vous ». Ce raisonnement est typiquement hors-sol. A La Châtre, sous-préfecture de l’Indre, 4 000 habitants continuent d’habiter là, on ne va pas acter la mort de cette ville, installer des zones commerciales autour et faire déménager le reste à Châteauroux !

Sur-Mesure : Une partie de ce raisonnement évoque surtout le redimensionnement des infrastructures…

L’Ile-de-France concentre 12 millions d’habitants : c’est trop, les transports sont saturés, on réalise un Grand Paris Express pour 30 à 60 milliards d’euro en expliquant au reste de la France qu’on leur supprime les TGV et les lignes de dessertes infrarégionales.

Des équipements comme l’Ecole Polytechnique sont installés sur le plateau de Saclay (Essonne) pour renforcer l’attractivité régionale de l’Ile-de-France, mais pourquoi ne pas les replacer à Dunkerque ou Narbonne, là où on a besoin d’activité ? La course à l’attractivité me paraît déraisonnable : contre qui ? Pourquoi faut-il être attractif ? Pourquoi faudrait-il que Moulins dépasse Bourges et que Bourges dépasse Nevers ?

On confond les échelles dans le diagnostic comme dans les solutions qui sont apportées. Si les boulangeries d’Agen ou de Nîmes ferment, ce n’est pas la faute de Bordeaux et de Montpellier mais celle du supermarché ou du dépôt de pain qui s’est installé à trois kilomètres du centre. Si l’évasion commerciale vers les métropoles est un phénomène réel, il reste marginal.

Sur-Mesure : La focalisation des actions actuelles sur les seuls centres-villes constitue donc selon vous le principal écueil dans lequel nous nous trouvons aujourd’hui ?

Il ne s’agit malheureusement pas de l’unique écueil : au niveau national, l’Etat continue d’encourager la création de zones commerciales périphériques, les collectivités accompagnent les contournements routiers, les Agences régionales de santé considèrent que les hôpitaux doivent être installés en dehors des villes…

La surface de plancher commercial croît de 3% par an, alors que la consommation ne croît que de 1%.

Sur-Mesure : Les commerces périphériques ne répondent-ils pourtant pas à une demande exprimée par les habitants de ces villes ?

Ils ne répondent pas à la demande : ils la suscitent par les prix pratiqués ! La surface de plancher commercial croît de 3% par an, alors que la consommation ne croît que de 1%. Des études sérieuses démontrent par ailleurs que la promesse de création d’emplois qui accompagne la création de ces zones est souvent fausse.

Sur-Mesure : Certains professionnels développent l’idée que pour redynamiser le tissu commercial, il est nécessaire de restreindre le secteur adjoint au commerce, réduire le périmètre actif de la ville et reconcentrer les commerces dans un site bien défini.

En effet, des spécialistes comme Pascal Madry le disent, et il est vrai que dans ces villes, certaines rues étaient commerçantes dans le passé mais ne le seront plus. Cela n’empêche pas de réinvestir ces sites, pour créer du logement par exemple : à long terme, il s’agit d’une démarche d’ailleurs plus économique que les extensions périphériques. Et ce raisonnement n’empêche pas de s’intéresser à l’ensemble des quartiers d’une ville, d’y réinstaller des équipements et des commerces, dans une logique de maillage hiérarchisé.

Je crois beaucoup au fait de se réapproprier la ville en valorisant ses spécificités.

Sur-Mesure : Est-ce qu’un travail sur l’image des villes, sur la perception qu’on en a, pourrait contribuer à faire changer les choses ?

Il y a toute une série d’images qui se superposent en termes de représentation de la ville, à travers son histoire, son patrimoine, son architecture, ses traditions… Je crois beaucoup au fait de se réapproprier la ville en valorisant ses spécificités, en refusant d’y voir une simple juxtaposition de zones commerciales et d’établissements d’institution. C’est pour cette raison qu’il est essentiel de comprendre ce qu’est une ville afin de la penser intelligemment. C’est une cohésion d’individus liés par une histoire, un lieu géographique, une culture, un climat. Le Havre l’a bien compris : son architecture d’après-guerre, autrefois très décriée, est devenue sa marque de fabrique ! Il faut donc réussir à intéresser un public large, en informant, en racontant la ville.

Bien sûr, si l’on se contente de promouvoir la dimension identitaire de la ville tout en continuant à délocaliser les centres commerciaux, la situation continuera d’empirer. Mais il est certain que ces projets, tant au niveau social que patrimonial, accompagnent les processus à grande échelle : ils participent du réenchantement souhaitable de la ville, à soutenir au travers de politiques globales appuyées sur les faits et les données.


Citer cet article :
Olivier Razemon, « Face à la dévitalisation des centres, réenchanter la ville », Revue Sur-Mesure [En ligne], 4| 2019, mis en ligne le 21/05/2019, URL : http://www.revuesurmesure.fr/issues/nouveaux-visages-ville-active/face-a-la-devitalisation-des-centres-reenchanter-la-ville


Notes :
Crédit photo : Maxime Massole