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Les Souterraines

un marché sous les champs pour réconcilier agriculteur, distributeur et consommateur

Designer de profession, Marie Ferragut a imaginé une utopie concrète au service de la production et de la distribution alimentaire, avec l'ambition de réconcilier l'urbain et le rural. Elle revient sur sa démarche et raconte les rencontres qui ont aiguillé son projet. Une proposition originale où l'ensemble des acteurs se rencontrent là où poussent les choses : sous la terre.

Soutenu en mai 2018, Les Souterraines est un projet de diplôme représentant l’aboutissement de cinq années d’études à Strate, École de Design. Le projet a débuté par l’écriture d’un mémoire, Un chemin vers la profondeur qui tente d’examiner la place de l’architecture souterraine dans notre quotidien mais également la notion de « profondeur », dans un monde où la 2D, l’écran et la surface deviennent prédominants, où l’on parle de « surfer » sur internet, lorsque nous parlions de « plonger » dans un livre. Aujourd’hui, la profondeur semble faire peur : elle symbolise la mort, la coupure de réseau, le noir, le vide. Et pourtant, selon certains architectes tels que Dominique Perrault, l’architecture souterraine pourrait être une solution à la saturation de la surface de certaines villes.
De l’écriture de ce mémoire est née une question : comment pouvons-nous faire d’un espace urbain enterré, un lieu de vie et d’échange ? Il était alors nécessaire de trouver des points de tension en surface auxquels l’architecture souterraine pouvait répondre pour trouver tout son sens aujourd’hui.

Les périphéries de villes françaises

En cherchant des zones de rupture en surface, entre les habitants et leur territoire, je me suis penchée sur la disparition des terres agricoles engendrée par les projets immobiliers et les opérateurs de commerce, et ses conséquences sur les paysages affectés. En effet, depuis les années 1980, le paysage d’entrée de ville français a eu tendance à se standardiser. Les grands panneaux publicitaires et les lettres géantes des enseignes se disputent, au détour de ronds-points desservant les véhicules aux quatre coins de la zone. Ces nouveaux bâtiments ont laissé, pour sûr, un héritage esthétique et environnemental évident à ces paysages autrefois agricoles. Exemple à Brest, en Bretagne, où environ 434 hectares de Surfaces agricoles utiles ont été supprimés chaque année entre 1979 et 20101.

Voici ci-dessus une vue aérienne de la ZAC de Kergaradec dans le Finistère, très prisée par les Brestois, où les bâtiments industriels et commerciaux ont poussé tels des champignons ces dernières années. On remarque alors ce grand supermarché Leclerc, le plus grand de Bretagne, construit presque en miroir du champ agricole qui lui fait face, dont l’axe de symétrie serait la départementale menant vers Brest. Malgré leur proximité et leurs fonctions complémentaires (l’un produit, l’autre vend), aucun lien n’unit le champ et l’hypermarché. L’un fournit un commerce implanté bien plus loin, l’autre est alimenté grâce à des terrains de production parfois situés à des milliers de kilomètres : un étonnant décalage.

« C’est à qui fera le plus grand panneau, rajoutera le plus de fanions. Comme si tout le monde hurlait en même temps ses messages publicitaires. » 2

Deux mondes en rupture

Plus qu’un décalage, il semblerait qu’une rupture profonde sévisse aujourd’hui entre l’agriculture et la grande distribution, ces deux mondes si proches et à la fois si éloignés.

Cette rupture est en partie illustrée par la pression foncière et urbaine à l’encontre des terres situées en périphérie de ville, générant un certain stress pour les producteurs, parfois contraints de déménager ou d’abandonner leur métier du jour au lendemain. On peut voir sur les cartes ci-dessous l’évolution de la ZAC de Kergaradec, des années 1960 à aujourd’hui, témoignant de l’incroyable transformation du paysage avec l’arrivée des routes, lotissements et zones commerciales.
Pour les grands distributeurs, le champ agricole est une mine d’or foncière, tant le prix au mètre carré est faible. Selon Franck Gintrand3  : « Aujourd’hui, un mètre carré de terre agricole vaut moins d’un euro. Quand une collectivité se propose de le racheter pour dix euros il est rare que le propriétaire refuse, a fortiori s’il rencontre des difficultés ou s’il n’est plus très loin de la retraite. Devenu constructible, la valeur du mètre carré est multipliée par dix, puis encore une fois par dix, une fois le centre commercial construit. En un temps record, la valeur du mètre carré a été multiplié par mille ! En plein champ, tout est tellement plus simple. »4

Source : Géoportail

D’autres tensions révèlent la rupture entre les deux acteurs, comme la déconnexion des prix, entre ceux payés aux producteurs et ceux affichés dans les rayons. En 2016, en raison d’une surproduction, le prix des échalottes s’est effondré jusqu’à six centimes le kilo5 payé au producteur. Les distributeurs continuaient pourtant d’afficher des prix relativement élevés dans les rayons, jusqu’à soixante fois plus chers. Ne parvenant pas à vendre, les producteurs ont stockés des mois durant les palettes des produits, avant de les jeter à la poubelle ou bien dans d’autres champs pour servir de fertilisant. Ce problème est resté tout à fait invisible en ville en raison de l’éloignement des lieux de production et de stockage des produits.

Le monde agricole critique également l’incohérence de la stratégie marketing des grandes enseignes. Selon une étude des Producteurs maraîchers de France sur les prix de la grande distribution, diffusée dans le Blog du Figaro6, certains hypermarchés placeraient en tête de gondole des produits d’origine étrangère, dans une période de pleine production française, suscitant l’indignation des producteurs qui peinent à vendre.

Invendus d’oignons et d’échalotes, ferme de Saint-Pol de Léon, Bretagne - © Marie Ferragut

Au fil des champs et des rencontres

Qu’en est-il de l’image des agriculteurs véhiculée auprès des consommateurs, et en particulier des citadins ? Les médias semblent être parfois la seule vitrine sur ce monde mal connu, souvent associé à ses scandales sur les pesticides, les élevages intensifs et les manifestations. Il était ainsi nécessaire pour moi, vivant en ville depuis toujours, d’aller à la rencontre de ce milieu que je ne connaissais pas, afin de pouvoir explorer ou confirmer mes premières intuitions.

Au fil des appels passés au hasard dans tout le Finistère, trois rencontres importantes ont ponctué mon expédition bretonne. À commencer par la ville même de Brest, chez Adrien Quentel, à la tête de cinq hectares de serres de tomates de la coopérative Savéol. Dans l’humidité des allées de plants s’étendant à perte de vue, Adrien explique comment son usine, grâce à la cogénération, permet de réinjecter le CO2 de son gaz naturel dans les serres pour nourrir les tomates, le tout assisté par ordinateur.

À Saint-Pol-de-Léon, dans le nord Finistère, Joseph et Michèle François m’expliquent leur Légume Project, qui vise à offrir un parcours ludique aux visiteurs venus découvrir leur ferme biologique, à petite échelle.

Enfin, Danielle et Alain Quéré, également à Saint-Pol, m’ont généreusement offert de magnifiques tresses d’oignons et d’échalotes, réalisées à la manière traditionnelle bretonne.

Tous, sans exception, semblaient ravis d’échanger autour de leur métier. De leurs discours émanait la passion, mais aussi la tristesse, certains évoquant un manque profond de reconnaissance envers leur travail, qui est pourtant de nourrir la société.

« La terre n’est pas sale. Elle est sacrée ! »

Danielle est consternée par la mauvaise image dont souffre la terre au sein de certaines villes, qui bétonnent les lieux publics au point de les rendre presque asceptisés, dénués de vie. Pourtant, c’est une matière précieuse : « La terre n’est pas sale ! » affirme t-elle, elle nous nourrit et aujourd’hui, il faut en prendre soin.

Trois acteurs à réconcilier, à rassembler

Les critiques à l’égard des hypermarchés et commerces alimentaires situés en périphérie se multiplient : ils sont qualifiés de « moches », écrasant le paysage, monotones, sources de problèmes et de conflits, comme évoqué précédemment. Pourtant, les hypermarchés peuvent jouer un rôle important : celui de vitrine de l’agriculture locale et nationale, tout en nourrissant un grand nombre de personnes instantanément. Ils constituent des points de rencontre entre ville et campagne, entre structures bétonnées et terres agricoles fertiles. Ce sont des lieux indispensables de rencontre, de découverte, pour éduquer et s’éduquer.
Aujourd’hui, le monde agricole français souffre de la chute libre du nombre de ses agriculteurs et de ses exploitations. Pourtant, la connaissance de la gestion des terres et leur protection est absolument nécessaire afin de surmonter la crise environnementale qui sévit aujourd’hui. S’il n’y a plus d’agriculteurs pour réaliser ces tâches, qui le fera ?

Ce trio d’acteurs : producteur, distributeur, consommateur - aujourd’hui en conflit - est indissociable. L’un ne peut avancer sans les deux autres, surtout dans les villes qui ne peuvent fonctionner sur la seule base des ventes directes entre producteur et consommateur. Dès lors, ne peuvent-ils pas engager cette transition ensemble ? Au lieu d’être désolidarisé, l’ensemble de ces acteurs pourrait être rassemblé en un même lieu, en un même espace, afin de créer un cercle vertueux de réconciliation.

Un lieu de rencontre pour réconcilier consommateurs, agriculteurs et distributeurs

Les Souterraines est un marché souterrain directement disponible sous les terres agricoles existantes, tout en ayant un impact paysager discret en surface. Situé à la frontière du monde urbain et rural, ce lieu se donne pour objectif de préserver les terres et de plonger les consommateurs dans l’intimité des champs.

Accéder au marché

Sous la surface du champ, le marché est accessible par une circulation traversant douze mètres de sol. De forme octogonale permettant un parcours circulaire, muni d’une zone centrale dédiée aux produits de saison, les consommateurs sont amenés à rencontrer les agriculteurs et à acheter des produits issus de la terre qui les entoure. En hiver, lorsque celle-ci produit moins, ce sont les produits transformés sur place, conservés en bocaux, qui prennent le relais.

La structure du marché

Parcours des consommateurs

Espace de distribution

Les produits vendus dans ce marché proviennent du champ en surface mais également des champs alentours, l’idée étant de privilégier au maximum l’agriculture locale et le circuit court. Fruits, légumes, produits laitiers, produits d’épicerie et spécifiques tels que miel, conserves, boissons, sont les produits que l’on trouve aux Souterraines. Un espace de fabrication de conserves issues des produits frais cultivés en surface est également disponible.

Signalétique végétale

Comment poussent l’oignon, la tomate, l’artichaut ? Habitant loin des zones de production agricole, en tant que citadins, il arrive d’oublier qu’un fruit, un légume est issu du stade particulier d’une plante ou d’un arbre. Pour attiser la curiosité des consommateurs, le choix de la signalétique des différents produits s’est porté sur la schématisation de leur fleur plutôt que l’écriture de leur nom. Par exemple, l’oignon sera représenté grâce à un pictogramme projeté sur le mur au dessus des cagettes d’oignons, redessinant ses petites fleurs blanches. Le numérique permet ici une souplesse au niveau de l’indication des produits, qui peuvent changer rapidement, et de profiter de la largeur des murs sans installer de nouveaux panneaux.

Le chariot porte-cagette, acteur essentiel du marché

En surface, les agriculteurs s’occupent comme à leur habitude de leur champ. Ils utilisent un système de
contenants s’adaptant à la fois à la récolte en surface et à l’exposition des produits en sous-sol. Les fruits et légumes sont transportés par un monte-charge et arrivent dans le sous-sol au coeur du marché.

Le Puits : plateforme des récoltes

Le chariot porte-cagette surmonte un chariot tout terrain. Lors du déchargement des récoltes au puit monte-charge, une plateforme surélevée permet de décharger le chariot de sorte que ses roues soient toujours propres, même lorsqu’il arrive au coeur du marché, en sous-sol.

Le toit circulaire du puits est muni de trente lentilles de Fresnel pivotantes, de sorte qu’elles puissent suivre la trajectoire du soleil tout au long de la journée. La lumière captée est ensuite redistribuée dans le sous-sol grâce à la fibre optique. Le tout est couplé à un autre système d’éclairage alternatif, pour équilibrer la luminosité en fonction de la lumière naturelle disponible en extérieure (notamment pour l’éclairage de nuit).

Maquette du projet. Papier de riz, bois, papier, PMMA transparent. © Marie Ferragut

Ce projet a été le fruit de nombreuses rencontres, avec des architectes, ingénieurs, spéléologues, professeurs de sciences, responsables du patrimoine souterrain parisien, et bien sûr, agriculteurs. Le parcours effectué, les différents chemins empruntés ont été l’occasion pour moi de m’immerger dans un univers tout à fait inconnu, de tenter de comprendre les enjeux de ce monde complexe et délicat qu’est l’agriculture. Quel plaisir d’avoir rencontré Danielle et Alain, d’avoir visité leur ancienne exploitation et d’avoir appris à confectionner les tresses d’oignons traditionnelles de Bretagne !
Malgré mes premiers doutes et remises en question, le projet a suscité un réel intérêt de la part de tous les agriculteurs rencontrés : « On ne sait pas ce que le futur nous réserve ! » avait affirmé Alain. Gestion par cagettes, préparation des produits et signalétique ont été travaillés avec eux afin d’obtenir le scénario le plus tangible possible, même si le projet pourrait encore être retravaillé et approfondi.

Pourra-t-on, un jour, rencontrer les acteurs de notre alimentation à chacune de nos courses ? Les champs conservés pourront-ils être les futurs centres urbains, des tiers-lieux où se mêlent élevages, maraîchages, activités de ceuillette pour les consommateurs, lieux support d’apprentissage du jardinage, mais aussi lieux de promenade en famille, de rencontre entre amis ?
« Augmenter » les champs en lieux de permaculture et de sociabilisation, telle serait peut-être la réponse à cette éternelle rupture entre ville et campagne.


Pour citer cet article
Marie Ferragut, « Les Souterraines : un marché souterrain pour réconcilier agriculteurs, distributeurs et consommateurs », Revue Sur-Mesure [En ligne], 4| 2019, mis en ligne le 21/02/2019, URL : http://www.revuesurmesure.fr/issues/nouveaux-visages-ville-active/les-souterraines

Notes et bibliographie

  • Livres
    BAUMAN Zygmunt, 2013, La Vie Liquide, Paris, Fayard/Pluriel, Collection Pluriel
    BRUNEL Sylvie, 2017, Plaidoyer pour nos agriculteurs. Il faudra demain nourrir le monde…, Paris, Buchet/Chastel
    DANTE Alighieri, 1989, La Divine Comédie, Trad. fr par Henri Longnon, Édition de H. Longnon, Paris, Bordas, Classiques Garnier
  • Livre numérique
    BOSS Gilbert, 2005, La dimension de la profondeur dans l’écriture sur ordinateur [en ligne]. In GBOSS.CA. [Consulté le 02/03/2017]. Disponible à l’adresse suivante  : http://www.gboss.ca/profondeur.html.
  • Documentaire
    MADSEN Michael, Into Eternity, documentaire disponible à l’adresse suivante : https://www.dailymotion.com/video/x3eqof3
  • Article
    L’agriculture périurbaine et littorale en pays de Brest [en ligne]. In ADEUPa. Disponible à l’adresse: https://adeupa-brest.fr/system/files/publications/12270_synthese_etude_agriculture_littorale_
    vdef.pdf

  1. L’agriculture périurbaine et littorale en pays de Brest [en ligne], In ADEUPa, disponible à l’adresse adeupa-brest.fr/system/files/publications/12-270_synthese_etude_agriculture_littorale_vdef.pdf 

  2. Jean-Marc Quentel, Propriétaire de la ferme Quentel (Gouesnou), in
    Télérama : Comment la France est devenue moche telerama.fr/monde/comment-la-france-est-devenue-moche,52457.php 

  3. Auteur de “Le jour où les centres commerciaux auront dévoré nos villes“ 

  4. Slate FR : La France toujours plus moche, Franck Gintrand slate.fr/story/144466/france-zone-commerciale-geante 

  5. Reportage : Agriculteurs, entre passion et colère youtube.com/watch?v=58xyfNkn3bU&t=1183s 

  6. Les producteurs de légumes de France dénoncent les prix abusifs des grandes
    surfaces [en ligne], in Blog Le Figaro, disponible à l’adresse blog.lefigaro.fr/agriculture/2018/08/les-producteurs-de-legumes-de-.html