#4

Repenser l’activité par la zone d’activité

Dans le cadre d'un atelier porté par l'Ecole Urbaine de Lyon, les étudiants du master Ville et Environnements Urbains ont été invités à porter un « Regard impertinent sur les zones économiques ». Deux productions ont retenu notre attention. La seconde invite à décortiquer la notion même d'activité : une analyse du dysfonctionnement de ces zones pour mieux programmer les lieux de nos vies.

« C’est la zone »

Les zones d’activités sont un élément clef de la planification urbaine et territoriale depuis une cinquantaine d’années : elles représenteraient un moyen d’attirer les entreprises et de favoriser le développement économique des villes. Elles sont pensées comme des outils pour rendre la ville active. Pourtant, les termes de « zone » et d’« activité » apparaissent presque antinomiques tant ils sont porteurs de connotations différentes.

Un « zonard » est une personne qui n’a pas d’activité particulière

Si une zone désigne dans son sens le plus élémentaire une portion d’espace délimitée, on dira également « c’est la zone » pour évoquer un territoire mal fréquenté et généralement marqué par la pauvreté, où l’on considère qu’il ne fait pas bon se rendre. Un « zonard » est une personne qui déambule sans but précis, qui n’a pas d’activité particulière - qui se situerait donc en bas de l’échelle sociale dans un contexte où l’activité, qu’elle soit celle des villes, des entreprises ou des personnes, est valorisée. Cet article se penche sur le concept de « zone d’activité » pour mieux interroger la notion d’activité.

Les zones d’activité, avatars de l’urbanisation contemporaine ?

Les zones d’activité, dans leur définition la plus simple, sont des portions d’espace réservées aux activités économiques aussi bien industrielles que commerciales. Elles connaissent leur essor dans les années 1950 : nées sous la forme de zones industrielles, elles se diversifient plus tard avec l’apparition des zones commerciales, des plates-formes logistiques et autres parcs technologiques. Leur développement est lié au contexte politique et économique de l’après-guerre et des Trente Glorieuses, caractérisé par une urbanisation accélérée, une prise en main de la planification urbaine par l’État et ses services et la massification de l’usage automobile, qui a pour conséquence un étalement du tissu urbain. Cette période voit l’épanouissement de l’urbanisme fonctionnaliste, qui devient le mode dominant de production de la ville. Celui-ci s’appuie sur le principe de zonage et s’inspire entre autres de la Chartes d’Athènes, dont le plus célèbre représentant est l’architecte le Corbusier1, qui préconise une séparation de la ville en quatre fonctions principales : habiter, travailler, circuler et se divertir.

Pour le philosophe critique Henri Lefebvre2, cette séparation accrue des fonctions dans l’espace est l’aboutissement d’un processus de destruction de la ville qui a partie liée avec l’industrialisation. Son raisonnement est le suivant : celle-ci a entraîné l’urbanisation des sociétés, avec une croissance sans précédent du tissu urbain, tout en étant dans le même temps la cause d’une crise de la ville traditionnelle, entendue comme espace de centralité et de rassemblement économique comme social. La ville, définie par l’auteur comme « œuvre » habitée et appropriée, dont la valeur d’usage - c’est à dire l’usage d’un objet selon ce qu’il a de spécifique - prime sur la valeur d’échange, est en crise. Elle laisse place à une urbanisation « désurbanisante et désurbanisée » - où des espaces urbains morcelés sont conçus sur un mode fonctionnaliste comme des produits destinés à l’échange et à la consommation et non plus comme des lieux d’habitat. Pour l’auteur, l’urbanisme, outil de la classe dominante qui utilise la planification urbaine pour contrôler un vaste territoire-marché, est au coeur de ce processus.

Un mouvement de séparation des activités qui a constitué le pilier de la pensée planificatrice

Urbanistes et élus ont pensé et planifié la ville en la considérant uniquement d’un point de vue technique et en morcelant ses fonctions - et la ségrégation, comprise à la fois comme organisation hiérarchique de l’espace urbain et division de la ville en fonctions cognitivement et spatialement séparées, serait la conséquence de ce processus. Les zones d’activités peuvent donc être vues comme le produit d’un mouvement de séparation des activités qui a constitué le pilier de la pensée planificatrice pendant plusieurs décennies.

Les zones d’activité (…) seraient-elles l’avatar d’un processus de relégation des classes populaires

Ce modèle est aujourd’hui de plus en plus remis en cause. Les zones d’activité sont très présentes dans les controverses autour de la « Franche moche »3, cette France périurbaine qui représente pour certain.e.s la face sombre de l’urbanisation contemporaine, dont le paysage mêle bitume, hangars, autoroutes, parkings, rocades, panneaux publicitaires démesurés, lotissements sans personnalité et autres hypermarchés : une France qui serait esthétiquement mais aussi socialement opposée à celle des centres-villes. Car ce qui se joue derrière ces discours n’est pas tant une forme de snobisme esthétique qu’une critique des mécanismes d’exclusion et du contexte économique proprement « moches » dont ils sont le produit : les zones d’activité, espaces de prédation des promoteurs immobiliers et des géants du commerce, qui disposent à leur guise d’un foncier à prix cassés, seraient-elles l’avatar d’un processus plus large de relégation des classes populaires et de l’activité productive - et de plus en plus en plus commerciale - en périphérie ?

Venez vous promener un dimanche après-midi entre les différentes zones d’activités de Saint-Priest !

Nuançons ces propos : toutes les zones d’activité ne se valent pas. Qu’y a-t-il de semblable entre un parc technologique conçu pour rassembler activités innovantes, de haut niveau et à forte valeur ajoutée, et un hypermarché ? Si plusieurs réponses existent, je n’en détaillerai qu’une seule. Le dénominateur commun à toutes ces zones est une forme de tristesse, liée non pas à la couleur grise du paysage, mais à la discontinuité de l’activité, c’est à dire l’absence de vie et d’investissement continus de ces espaces, par les hommes, les femmes et leurs activités. Faites-en vous-même l’expérience et venez vous promener un dimanche après-midi entre les différentes zones d’activités de la ville de Saint-Priest, dotée d’un parc technologique et deux vastes zones industrielles. Dans le cadre d’un atelier de photographie, un dimanche, les étudiant.e.s devaient documenter des mots préalablement choisis par chacun.e. Avec l’ambition de réaliser des portraits, j’avais choisi d’illustrer, entre autres, les mots « chaleur » et « vie ». Mais de longs moments se sont écoulés, sans que nous ne croisions âme qui vive - les principales personnes présentes se déplaçaient en voiture et le seul animal observé fut un pigeon écrasé sur la chaussée. Cette photographie chaleureuse d’un canapé mi-détruit tenant compagnie à une table abandonnée évoque la trace d’une possible vie, tout en révélant son absence criante. Les zones d’activités seraient-elles, plus que des lieux moches, des espaces de tristesse socio-spatiale ?

Quelle activité pour quels espaces ?

Pourtant, et vous l’aviez peut-être deviné, les choses ne sont pas si simples. J’ai moi-même le souvenir heureux et tout à fait personnel d’une visite chez les grands-parents d’un ami, qui habitent à proximité de Sens une maison entourée de champs. Bernard nous parle à plusieurs reprises de la zone commerciale proche de chez eux et l’on sent qu’il a envie de la faire découvrir et qu’il en est fier, peut-être car elle symbolise une forme de dynamisme du territoire. Nous finissons par la visiter un soir et pour nous protéger du froid arpentons les rayons du Décathlon comme nous découvririons les rues de n’importe quel centre-ville, sans acheter d’article de sport mais en prenant le temps d’essayer trottinettes, skateboards, ballons et autres sacs de couchage. Il y a de la vie, des client.e.s-passant.e.s et même, à l’extérieur entre tous les magasins et restaurants, une petite place avec une patinoire et quelques enfants. Ce n’est ni moche, ni triste. Si cet exemple porte sur une zone commerciale et non industrielle, et que ces espaces connaissent probablement des dynamiques légèrement différentes, il a le mérite d’illustrer que les zones d’activités peuvent être des lieux de vie, investis et appréciés, dans une logique qui dépasse les aspects fonctionnalistes et consuméristes.

A la Défense le week-end, l’activité est-elle significativement plus intense que dans les zones d’activité de Saint-Priest le dimanche ?

L’idée n’est pas ici de dire que les zones d’activité sont un modèle à suivre. Ce sont des espaces quasiment mono-fonctionnels réservés au travail ou dédiés à la consommation, qui imposent généralement un usage intensif de la voiture, et qui ne sont vécus que selon des temporalités spécifiques et fragmentées. Ce ne sont pas des espaces pleinement habités. Mais en même temps, ne pourrait-on pas faire une critique similaire à certains centre-ville qui se transforment de plus en plus en espaces élitistes réservés à la consommation ? Sont-ils de meilleurs lieux de vie aujourd’hui que les zones d’activité ? Entre le centre-ville de Sens, représentatif de bien d’autres centres de villes moyennes, où se multiplient les enseignes franchisées, et la zone commerciale aux portes de la ville, les mêmes processus ne sont-ils pas à l’œuvre ? De même, lorsque l’on se balade rue de la République à Lyon en soirée, ou à la Défense pendant le week-end, l’activité est-elle significativement plus intense que dans les zones d’activité de Saint-Priest le dimanche ?

L’on retombe donc sur la notion d’activité : c’est elle qui, ici, semble poser problème. Encore faudrait-il savoir à quelle activité l’on souhaite se référer, et en quels termes. Il est problématique, comme l’illustrent les zones d’activité, véritables enclaves productives, de définir l’activité uniquement en termes économiques. À l’inverse, n’est-il pas possible de penser une activité qui soit autant sociale qu’économique, et à travers cela des lieux appropriables et habitables, hors des temps de l’économique, qui puissent être des lieux de vie économique comme de vie sociale - d’abolir donc la séparation des fonctions, pour reconstruire la totalité et la centralité, comme le suggérait déjà Henri Lefebvre en 1968 ? Si l’on comprend l’activité dans un sens plus large, comme manifestation de formes de vie partagées et exercice d’un pouvoir d’agir commun, la ville active semble se rapprocher de la ville-oeuvre de Lefebvre - et cela ne paraît présumer d’aucune forme particulière, ni forcément centre-ville, ni forcément zone d’activité.


Citer cet article
Zoé Chateau, « Repenser l’activité par la zone d’activité », Revue Sur-Mesure [En ligne], 4| 2019, mis en ligne le 23/05/2019, URL : http://www.revuesurmesure.fr/issues/nouveaux-visages-ville-active/repenser-lactivite-par-la-zone-d-activite

Notes


  1. Le Corbusier, 1933, Charte d’Athènes 

  2. Henri Lefebvre, 1968, Le Droit à la ville, Anthropos, Paris 

  3. Voir par exemple l’article de X. de Jarcy et V. Rémy dans Télérama en 2010, « Comment la France est devenue moche ». URL : https://www.telerama.fr/monde/comment-la-france-est-devenue-moche,52457.php