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Fabrique urbaine et réappropriation citoyenne : l’urbanisme transitoire comme ruse ?

L'Hôtel Pasteur, Les Grands Voisins, La Belle de Mai... Les initiatives d’urbanisme transitoire ont favorisé l’émergence d’une dynamique collective et citoyenne qui n'aurait pu exister dans le cadre de projets planifiés, plus traditionnels. Ce texte invite, aujourd'hui, à s’appuyer davantage sur ces expériences dans le processus de fabrique urbaine. Pérenniser les leçons du transitoire.

Occuper des friches, s’installer dans des bâtiments vacants et obsolètes, créer ainsi des lieux, supports de sociabilité, solidarités et d’urbanité : c’est ce que réussissent les acteurs et actrices de l’urbanisme transitoire1, dans un temps beaucoup plus court que le projet urbain traditionnel français. L’urbanisme descendant, planificateur, présente en effet une réelle difficulté à créer un génie du lieu, en particulier quand les projets urbains ont fait table rase de l’environnement bâti existant, qu’il soit d’intérêt patrimonial ou non.

Avec l’urbanisme transitoire, le court terme devient un allié pour mettre le pied dans la porte de l’aménagement traditionnel, aujourd’hui bousculé par plusieurs facteurs de fond : dérèglements climatiques, effondrement de la biodiversité, pollutions environnementales et, bien sûr, pandémies. Le modèle actuel de construction, d’aménagement et d’urbanisme évolue donc, poussé aussi par les démarches institutionnelles : Zéro Artificialisation Nette lancée en 2018 avec la loi Biodiversité, Stratégie Nationale Bas Carbone.

Les notions d’urbanisme social, d’urbanisme solidaire ou encore d’urbanisme des communs, nous semblent être ici d’une grande utilité pour redéfinir une fabrique de la ville qui répond d’abord aux besoins sociaux légitimes et préoccupations environnementales

Comment les pratiques, valeurs, démarches de l’urbanisme transitoire, solidaire, temporaire, remettent-elles en cause la méthode du projet urbain classique ? Elles semblent ouvrir la porte à un urbanisme des transitions, plus frugal, plus social, proposant des transformations progressives du cadre bâti. Pour autant, la période limitée dans laquelle se déploient ces projets doit pouvoir influencer de façon plus pérenne les façons de faire des acteurs de l’urbanisme et de l’aménagement.

Les notions d’urbanisme social dont le modèle cité est souvent celui de la ville de Medellín2 (jusqu’à récemment), d’urbanisme solidaire tel que développé par Plateau Urbain3 ou encore d’urbanisme des communs4 nous semblent être ici d’une grande utilité pour redéfinir une fabrique de la ville qui répond d’abord aux besoins sociaux légitimes et préoccupations environnementales. Ces pratiques présentent des points communs et proposent des directions intéressantes pour repenser un urbanisme plus en phase avec les enjeux actuels.

Un urbanisme low tech

Tout d’abord, ces pratiques facilitent la rénovation et la transformation des bâtiments vacants dont le potentiel de transformation est souvent sous-évalué, plutôt que leur démolition. Elles promeuvent aussi les constructions low tech, le réemploi et l’économie circulaire. Quand certains bâtiments de l’hôpital Saint Vincent de Paul (Paris 14eme) étaient considérés au départ comme intransformables, la vocation hospitalière ne laissant apparemment pas de marges de manœuvre, l’occupation pragmatique par le projet des Grands Voisins a démontré l’inverse. Le programme final a ainsi conservé davantage de bâti grâce à un usage alternatif des espaces, et a plus largement modifié la programmation initiale du quartier.

L’urbanisme transitoire permet ainsi de sortir de l’enfermement monofonctionnel, des espaces ultra normés sans renoncer au confort et à la sécurité. Il permet également d’échapper à la production d’espaces standardisés et, au passage, économiser des ressources, matières et matériaux. C’est bien là la clé : l’économie de moyens est vertueuse du point de vue émissions carbone et pollutions environnementales, tout en offrant des espaces ayant une âme, une vie, une épaisseur.

Ce ne sont pas des applications en 3D qui vont aider à visualiser le projet futur, mais une programmation en acte, un test à l’échelle 1 avec personnes réelles.

L’ouvrage Matière Grise5, conçu par l’agence d’architecture Encore Heureux, met ainsi en avant de nombreux procédés de réemploi de matières en architecture: des dalles de moquettes aux pares brises de voiture, et plus classiquement d’huisseries en bois, de panneaux en polycarbonate ou encore de briques, tuiles, pierres… Ils démontrent l’inventivité possible en matière d’architecture dans le domaine du réemploi.

Cette agence était d’ailleurs commissaire du pavillon français à la Biennale d’architecture de Venise en 2018, avec une exposition sur les « Lieux Infinis » dont nombre de sites transitoires, ou d’abord conçus comme tels : le 6B à Saint-Denis (93), le WIP à Caen, l’Hôtel Pasteur à Rennes ou encore la Friche Belle de Mai à Marseille. Ces lieux ouverts6 permettent d’imaginer des équipements pour le public, citoyens, évolutifs, croisant les besoins et les usages dans le temps et l’espace.

L’urbanisme transitoire est donc aussi un terrain d’expérimentation de fait, sans commande publique, pour imaginer les espaces dont nous avons besoin, en prise directe avec ces nécessités locales. Le côté low tech est intimement lié au côté social, notamment quand chantiers ouverts et réemploi sont liés: le moment du projet et de la construction devient un moment de lien social.

Récupération de matière, projet Caserne Mellinet avec Atelier Georges, Nantes, 2017. © Bellastock

Ce qu’introduit ici l’urbanisme transitoire c’est la programmation active, en acte, tentant ainsi de mieux adapter le processus de développement urbain aux besoins sociaux du terrain.

Récupération de matière, projet Caserne Mellinet avec Atelier Georges, Nantes,2017. © Bellastock

On peut qualifier l’urbanisme transitoire de low tech7 au sens où ce ne sont pas les technologies, notamment numériques, mises en place qui priment et qui sont favorisées (à l’inverse du modèle de smart city par exemple) mais les techniques les plus astucieuses, adaptées au contexte, inventives, consommant le minimum de matière et d’énergie grise. Et ceci s’applique à la construction du projet futur comme à sa co-construction. Ainsi, ce ne sont pas des applications en 3D qui vont aider à visualiser le projet futur, mais une programmation en acte, un test à l’échelle 1 avec personnes réelles.

Un urbanisme des besoins

La programmation des projets urbains peut parfois paraître sortir du chapeau: rencontre hasardeuse entre les capacités maximales du site en termes de densité, la solvabilité de la clientèle ciblée, des équipements publics monofonctionnels, dimensionnés en fonction du nombres d’habitants, et des rez-de-chaussée souvent dédiés aux seules chaînes commerciales qui ont les moyens de les occuper ; le tout étant bien sûr compatible avec les documents de planification à la grande échelle (PLH notamment).

Parfois des études de programmation sont commandées, mais faute de moyens, elles sont souvent réalisées de loin, en chambre, et risquent ainsi de rater des dynamiques locales non quantifiables par exemple. Ainsi, planification descendante et études de marché, mâtinées de quelques réunions de concertation obligatoires, semblent être encore largement de mise aujourd’hui pour définir la construction d’un quartier, d’un îlot, d’un lieu qui sera là pour 50, 80, ou 100 ans.

Ce qu’introduit ici l’urbanisme transitoire c’est la programmation active, en acte, tentant ainsi de mieux adapter le processus de développement urbain aux besoins sociaux du terrain. Cela demande un travail important d’ancrage local que permet justement ce que l’architecte Sophie Ricard appelle des « permanences architecturales »8. Le dispositif de « La Preuve par 7 »9 met justement en place ce type de dispositif dans sept types de lieu en France métropolitaine et dans les outremers. La présence en continu ou presque sur des lieux en transformation, fondée néanmoins à ce stade sur des équilibres économiques précaires, vient bousculer les études classiques de programmation.

Il ne s’agit pas ici de dire que la programmation active doit surpasser toutes autres façons de décider du bon usage de la ville, mais elle recèle de très nombreuses vertus sur lesquelles il semble pertinent de s’appuyer, d’autant plus pendant et après la crise du Covid-19: une inclusion plus large d’une diversité de publics, de populations, y compris les plus fragiles, notamment grâce à des gouvernances inventives et des méthodes inspirées de l’éducation populaire ; d’activités et de professions peu rentables dans un marché immobilier tendu ; et une inventivité certaine pour concevoir des lieux hybrides répondant à de multiples besoins sociaux légitimes. On peut donc considérer ces pratiques d’occupation et d’invention comme un nouvel outil à développer dans les projets urbains comme dans les tissus diffus.

Halle des Grésillons, un des sites de La Preuve Par 7. Avant première TDB. © Sami Benyoucef - Ville de Gennevilliers

Un urbanisme citoyen

Enfin, l’urbanisme transitoire ouvre la possibilité d’une réappropriation politique de l’environnement bâti, permettant de renouveler l’action collective et de développer des projets citoyens à petite échelle. Les lieux d’urbanisme transitoire s’inscrivent très souvent dans des quartiers en transformation, dont les dimensions complexes échappent parfois aux habitant.e.s des alentours. Une partie du travail de l’association ICI dans le sud de l’Ile-Saint-Denis (93) est ainsi de fournir des outils de compréhension aux premiers et premières concernées par le projet, via des marches, une maquette et des réunions régulières mais aussi des projets avec l’école primaire voisine.

ICI partage un ancien pavillon avec une autre association locale, les Voisins. Le lieu s’appelle le Pavillon en Chantier10. Il se présente également comme un incubateur de projets locaux, apportant ainsi un soutien méthodologique et technique aux lancements d’initiatives citoyennes de petite échelle qui viennent enrichir la vie du quartier et au-delà.

Le pavillon en chantier, Ile St Denis, été 2019. © Cécile Diguet

Comment appuyer cet urbanisme social et citoyen pour qu’il se déploie davantage ?

Tout d’abord, il paraît important de souligner la nécessité d’un urbanisme de l’écoute et des témoignages comme fondement de projets de transformation. La chercheuse Ilaria Casilio11 souligne ainsi, dans un récent article, que les politiques publiques de rebond post-crise fonctionnent toujours mieux quand la parole des personnes concernées est intégrée. Cette écoute pourra aussi susciter un enrichissement des connaissances de terrain, utiles aux collectivités locales, par l’identification collective de sites vacants par exemple, de dynamiques de solidarités collectives à renforcer et mettre en réseau, de gisements de matériaux à réemployer, et ce à toutes les échelles.

Il y a un véritable intérêt pour les collectivités locales à s’appuyer sur ces profils hybrides pour croiser notamment deux dimensions qui sont très souvent artificiellement segmentées dans les stratégies urbaines : les questions culturelles et sociales, et les considérations spatiales

Ensuite, il faut véritablement prendre en compte l’émergence de nouvelles professions, hybrides et parfois « non-identifiées ». Le DU Espaces Communs12, créé récemment, prend acte de cette hybridité des formations, approches, métiers dans la création de lieux communs, ouverts, parfois transitoires. Il y a un véritable intérêt pour les collectivités locales à s’appuyer sur ces profils hybrides pour croiser notamment deux dimensions qui sont très souvent artificiellement segmentées dans les stratégies urbaines : les questions culturelles et sociales, et les considérations spatiales.

Il s’agit également de former les maîtrises d’ouvrage à ces nouvelles méthodes, valeurs, démarches, sans pour autant la figer dans une recette toute prête. Depuis deux ans, on peut d’ailleurs noter que plusieurs formations ont été conçues à leur destination. Diffuser ces pratiques, inclure ces nouveaux profils dans les équipes de projet urbain mais aussi dans les collectivités elles-mêmes, soutenir des formations nouvelles : autant de directions intéressantes à prendre pour avancer.

Par ailleurs, les collectivités locales doivent se positionner encore davantage comme facilitatrice de ces communs urbains, initiatives citoyennes, urbanisme low tech et démarches de programmation active. Un équilibre est à trouver pour elles entre encadrement et souplesse, lâcher prise et stratégie globale pour leur territoire. Pour développer le réemploi à l’échelle locale, ne pourrait-on pas ainsi imaginer des zones PSU dans les plans locaux d’urbanisme, de « petits services urbains » pour le stockage et le tri des matériaux de réemploi ? Comment poursuivre aussi les dynamiques de solidarités locales mises en place pendant la crise sanitaire, et appuyées par les communes ? Ont-elles besoin de nouveaux lieux pour mieux se déployer ? La transformation de l’action publique est au cœur de la possibilité d’une réappropriation citoyenne de la fabrique urbaine et territoriale.

Alors, peut-être un jour arrêterons-nous de parler d’urbanisme transitoire tellement ses pratiques et valeurs auront infusé plus largement.


Pour citer cette article :
Cécile Diguet, « Fabrique urbaine et réappropriation citoyenne : l’urbanisme transitoire comme ruse ? », Revue Sur-Mesure [En ligne], 05| 2020, mis en ligne le 28/05/2020, URL : revuesurmesure.fr/issues/reprendre-la-ville/fabrique-urbaine-et-reappropriation-citoyenne-lurbanisme-transitoire-comme-ruse


Notes :


  1. Cécile Diguet, « L’Urbanisme transitoire », Institut Paris Région, mis en ligne le 24/01/2018, URL : institutparisregion.fr/nos-travaux/publications/lurbanisme-transitoire 

  2. Lire dans le Cahier n° 176 l’article de Luis Fernando González Escobar « Medellín, le pari de l’urbanisme social » et l’interview de Ximena Covaleda B. « Les projets sociaux et urbains ont changé le visage de Medellín ». Publication de l’Institut Paris Region, 2019. 

  3. Plateau Urbain, « Résorber la vacance, servir la création », Revue Sur-Mesure [En ligne], 04| 2019, mis en ligne le 20/06/2019, URL : revuesurmesure.fr/issues/nouveaux-visages-ville-active/resorber-la-vacance-servir-la-creation-plateau-urbain 

  4. Cécile Diguet, « Les communs urbains, une notion pour repenser l’aménagement territorial », Institut Paris Région, mis en ligne le 17/07/2019, URL : institutparisregion.fr/nos-travaux/publications/les-communs-urbains-une-notion-pour-repenser-lamenagement-territorial 

  5. Matière Grise. Agence Encore Heureux, Julien Choppin, Nicolas Delon. Éditions du Pavillon de l’Arsenal, 2014. Réédition 2019 

  6. Arnaud Idelon, « Derrière les murs des espaces du commun
    trajectoires, individus, équipes », Revue Sur-Mesure [En ligne], 04| 2019, mis en ligne le 02/04/2019, URL : revuesurmesure.fr/issues/nouveaux-visages-ville-active/derriere-les-murs-des-espaces-du-commun 

  7. Cristina Lopez, Odile Soulard, « Les low tech, des innovations pour la résilience des territoires », Institut Paris Région, mis en ligne le 29/02/2020, URL : institutparisregion.fr/nos-travaux/publications/les-low-tech-des-innovations-pour-la-resilience-des-territoires 

  8. Intervention de Sophie Ricard dans le cadre des séminaires Institut-ENS : URL: institutparisregion.fr/societe-et-habitat/les-seminaires-ens-linstitut-paris-region-sur-les-questions-urbaines/cycle-2017-2018/urbanisme-transitoire-une-nouvelle-maniere-de-fabriquer-la-ville 

  9. La démarche de « La Preuve par 7 », initiée par le Grand Prix de l’urbanisme 2019, Patrick Bouchain, s’inscrit dans le cadre du permis de faire exprimé par l’article 88 de la loi du 7 juillet 2016 relative à la liberté de la création, à l’architecture et au patrimoine (loi LCAP). Elle s’appuie sur l’idée qu’il faut privilégier une obligation de résultat plus que de moyen dans la construction, et que l’inflation de normes, ces 20 dernières années, est un frein à l’inventivité, à la frugalité et à la qualité spatiale. La Preuve par 7 promeut une démarche de chantier ouvert, de programmation évolutive et participative, une place des habitants, citoyennes, travailleurs plus grande dans la construction, que ce soit à l’échelle urbaine ou architecturale. 

  10. Pour en savoir plus : URL: storymaps.arcgis.com/stories/d4e3ffe3c43049f28171851f74b95802 

  11. Également vice-présidente de la Commission Nationale du Débat Public. URL: aoc.media/opinion/2020/04/29/a-quoi-servent-les-citoyen%c2%b7ne%c2%b7s-face-a-la-crise-du-covid-19 

  12. URL: yeswecamp.org/wp-content/uploads/2019/12/1909-DU-pre%CC%81sentation-deroule%CC%81.pdf