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Smart Grids

les compteurs intelligents font souffler le vent de la discorde à l'heure de la transition énergétique

Il est possible d’aborder la place du numérique dans la smart city à travers plusieurs concepts et notions. Mais la smart city se matérialise aussi concrètement par des objets connectés. Parmi eux, le compteur communicant cristallise aujourd’hui de nombreuses polémiques. Notre auteure nous guide dans ce débat et explique comment rendre ces objets véritablement « intelligents ».

L’ode aux nouvelles technologies de l’information et de la communication (NTIC) formulée notamment par Jeremy Rifkin1, met en lumière l’enjeu de développer des smart grids pour lutter efficacement contre la menace avérée du réchauffement climatique. L’affirmation d’une nécessaire transition énergétique, venant dépoussiérer la notion de développement durable, implique dès lors la transformation des réseaux actuels en réseaux électriques intelligents. Ces smart grids ont donc vocation à optimiser la globalité des chaînons du réseau d’électricité du producteur au consommateur afin de le rendre efficace énergétiquement.

Les smart grids, késako ?

L’efficacité énergétique s’envisage désormais par le recours aux technologies informatiques en complément du réseau électrique à l’échelle d’un logement ou plus largement d’un quartier. Le principe veut que les foyers équipés d’instruments intelligents puissent avoir accès aux informations relatives à leur consommation en temps réel, et donc piloter depuis leurs smartphones les appareils électroniques ménagers2.

La logique du réseau classique vise à adapter la production et la distribution d’énergie à la demande, quand celle du réseau intelligent tente de faire le contraire. L’un des objectifs visés consiste alors à encourager le bénéficiaire du service à consommer de l’énergie aux heures où celle-ci est abondante et à moindre frais. Le « consommacteur », comme nouvelle figure de proue d’une écocitoyenneté qui doit emmener la société vers un régime de sobriété !

L’innovation s’expérimente !

En 2011, Seine Ouest à Issy-les-Moulineaux a été l’un des premiers quartiers pilotes en France concernant l’utilisation de smart grids au sein d’espaces publics afin de réguler l’éclairage, mais également dans plusieurs immeubles de bureaux ou logements collectifs et individuels. Concernant ces derniers, ERDF a expérimenté Linky, le compteur communicant qui informe chaque foyer de la quantité d’énergie disponible en fonction des pics de consommation.

Prenant le pas de l’initiative d’IssyGrid, Grand Lyon Habitat se lance l’année suivante, à la conquête de l’innovation en développant un partenariat avec ENEDIS (anciennement ERDF) pour l’expérimentation du compteur électrique Linky, auprès d’un millier de locataires dans la région lyonnaise3.

Le compteur communicant Linky, source : ERDF

Ces instruments interconnectés fonctionnent selon un système de communication binaire, reposant sur un premier procédé de Courant Porteur en Ligne (CPL) permettant le transit des données au travers de câbles électriques vers un concentrateur. Le réseau de téléphonie mobile intervient ensuite dans un deuxième temps pour transférer ces données du concentrateur vers le système central d’ENEDIS. L’élaboration d’une plate-forme gratuite et sécurisée nommée « Watt & Moi » a été pensée pour « aider les locataires à se familiariser avec les données de consommation électriques fournies par le compteur Linky » et « apporter aux participants un outil permettant de mieux matérialiser leur consommation d’électricité, et d’adapter leur comportement de consommation d’électricité »4. Testé sur une période de deux ans, dans certains arrondissements de Lyon, ainsi que dans quatre autres communes de l’agglomération, ce nouveau dispositif à vertu pédagogique offrait la possibilité aux usagers de bénéficier d’un accompagnement de proximité pour favoriser une meilleure maîtrise de leurs consommations personnelles.

Le 1er mars 2015 a été acté le déploiement à l’échelle nationale des compteurs Linky avec l’objectif d’équiper 35 millions de logements d’ici 2021. Le remplacement des anciens dispositifs est obligatoire et ne sera pas facturé au client, précise ERDF. Toutefois, le compteur « nouvelle génération » n’est pas gratuit, au regard de l’investissement à hauteur de 5 milliards d’euros, supporté par les gestionnaires de réseaux et de distribution. Selon le ministère de l’Environnement5 : « le modèle économique du compteur est équilibré sur sa durée de vie de 20 ans : les gains compensent les coûts de déploiement ».

La polémique électrique autour des compteurs Linky : technophobie ou réelles menaces ?

Le 22 février 2016, les Conseillers municipaux de Loubaut en Ariège (09) se sont opposés à l’installation des compteurs communicants sur le territoire. La décision motivée par les risques induits par ces nouveaux instruments de mesure a été rendue officielle par délibération municipale. Celle-ci mentionne en premier lieu la responsabilité juridique du Maire ou du Président d’agglomération en cas d’incident. En effet, les compteurs électriques ne sont pas la propriété du gestionnaire de réseau ou du fournisseur mais appartiennent aux collectivités territoriales à qui l’on impose l’installation des compteurs intelligents…

Les Conseillers municipaux alertent également sur les potentiels risques sanitaires liés à l’émission d’ondes radio par les CPL, jugées potentiellement cancérigènes selon le classement de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) réalisé en 2011. Réalimentant les tumultes parlementaires, à propos de l’innocuité ou non des ondes électromagnétiques, l’Agence nationale de sécurité sanitaire et de l’alimentation (ANSES) reste prudente sur son verdict, énonçant que l’exposition reste moindre que celle contingente aux téléphones mobiles6.
Des études de criticité complémentaires sont toutefois à pourvoir avant de clouer au pilori le compteur Linky, au regard d’autres types d’exposition potentiellement nuisibles pour l’homme et l’environnement (Wi-Fi, Bluetooth, appareil de cuisson, etc.).

En parallèle des questions de santé publique, apparaît l’enjeu environnemental et la capacité de ces compteurs intelligents à réaliser sensiblement des économies d’énergie. L’espoir d’une transition énergétique concluante, grâce à ce type de nouveaux dispositifs, est cependant terni par le scepticisme de nombreux Français regardant du côté de leurs cousins germains. En effet, bien que les allemands semblent démontrer une appétence écologique plus manifeste que les français, le ministère de l’Économie allemand a refusé en 2013, le passage aux compteurs communicants comparables à Linky, estimant que les bénéfices attendus ne seraient pas atteints au regard des surcoûts d’installation. Concrètement, les économies d’énergies consommées réalisées au sein de chaque foyer doté d’un compteur intelligent ne seraient pas redistribuées directement dans la poche de l’usager mais reviendraient à l’entreprise qui a la charge d’alimenter électriquement d’autres bâtiments ou équipements collectifs sous le leitmotiv de l’intérêt général.

Des technologies et des hommes : pas de smart grids sans smart citizens

Les enjeux gravitants autour des smart grids font appel à une pléthore d’acteurs, qu’ils soient gestionnaires de réseau de distribution, fournisseurs, acteurs publics, entreprises du numérique ou consommateurs. Ainsi, la transformation des politiques publiques dans le domaine de l’énergie vers une logique territorialisée et moins sectorielle, laisse-t-elle entrevoir une ouverture des scènes de négociation au profit notamment d’acteurs du monde de la recherche-développement. L’innovation pour améliorer les services urbains ne doit cependant pas seulement reposer sur une vision utilitariste des technologies de pointes, envisagées comme une solution miracle aux défis de la ville de demain.

A l’aune d’une logique M2M (Machine to Machine) ayant réussi à généraliser la mise sur le marché d’objets du quotidien conçus comme communicants et communicables, il serait préjudiciable d’oublier que derrière ces nouvelles technologies se trouve inéluctablement des humains.

Dans le cadre de la démarche Watt & Moi, l’Agence locale de l’énergie de l’agglomération lyonnaise (ALE) a réalisé trois enquêtes qualitatives et quantitatives auprès des locataires participant à l’expérimentation afin d’étudier l’impact du compteur Linky sur leurs comportements en fonction de l’évolution de leur consommation. Conduites par des cabinets indépendants de sociologues, ces évaluations font ressortir la volonté manifeste des locataires de mieux comprendre la part de consommation en fonction de leurs équipements ainsi que celle de se comparer à un référentiel pour pouvoir se situer et ajuster si besoin sa consommation. Selon les personnes interrogées, la comparaison aurait un fort impact psychologique et favoriserait une prise de conscience pour s’engager dans le changement. Il faut toutefois, préciser que les locataires qui ont été volontaires pour participer à cette expérimentation présentaient déjà - pour la plus grande majorité - un schéma de valeurs inhérentes à un capital écologique affirmé (recyclage, lutte contre le gaspillage alimentaire et autres gestes verts)7.

Explications de la démarche Watt&Moi, source : ERDF

Les principales remarques formulées par les enquêtés concernent le besoin d’un accompagnement personnalisé qui permettrait une meilleure appropriation du dispositif, pourquoi pas en vue d’y apporter des améliorations. En effet, les participants à la démarche ont été accompagnés bien après que le dispositif ait été installé, sans pouvoir bénéficier d’éclaircissement sur le fonctionnement en amont ou d’autres informations préalables qui auraient facilité l’utilisation du site internet et de facto la régulation de leur consommation. L’autre écueil soulevé par l’étude tient au manque de partage d’information entre locataires et plus largement au manque de relations humaines permettant de donner du sens à ces innovations8.

L’essor de dispositifs dits « réflexifs » qui ont vocation à « organiser la confrontation des personnes aux traces de leurs propres activités, dans l’espoir que de celle-ci émergera un changement des pratiques individuelles  »9, participe à une forme de « gouvernement par les traces » qui n’est pas sans rappeler le célèbre « gouvernement des corps »10 énoncé par Michel Foucault.

La responsabilisation des usagers vis-à-vis de leurs pratiques énergétiques, telle que souhaitée par les tenants de la gestion de services urbains interpelle quant aux enjeux sous-jacents des smart grids. La nouvelle privatisation de la ville11 amenant à l’adoption de rapports se voulant de plus en plus horizontaux dans les process de gouvernance, a contribué à repenser le rôle et la place de l’usager. Ce dernier est sollicité à sortir de sa passivité pour prendre part au changement en adoptant des comportements vertueux pour l’environnement. Cependant, n’ayant pas toutes les ressources à leur disposition pour y parvenir, les individus doivent être accompagnés pour que puisse germer une culture commune de l’énergie. À travers la généralisation des compteurs communicants dont la mission est de réduire les pratiques énergivores, se dissimulerait un « outil de moralisation du marché »12 en insistant sur les économies financières des ménages par les économies d’énergies. Ainsi dans la gestion urbaine, s’opère-t-il un glissement de plus en plus récurrent entre des technologies pensées comme résultats à des technologies pensées comme moyens pour améliorer le cadre de vie des habitants.

Dès lors, se pose la question de savoir « comment impliquer les individus dans un processus qui les concerne, mais dont les enjeux collectifs leur échappent ? »13

L’enjeu à venir repose, dès lors, sur une communication entre machines et acteurs mais surtout entre acteurs, pour que ces derniers ne soient plus seulement appréhendés en tant qu’usagers que l’on consulterait pour donner leur avis in fine, mais participent bien en amont à la co-conception d’innovations. Ainsi, les NTIC constituent la pierre de touche de la transformation des services urbains venant alors réinterroger ce qui fait sens dans une société qui semble faire l’apologie de la productivité et de la compétitivité, au regard d’une nouvelle acception de l’individualisme, laissant entrevoir de nouvelles formes d’engagements appelant à la co-création, la co-construction de la ville de demain…


Notes


  1. J. Rifkin, La troisième révolution industrielle, 2012 

  2. T. Pouilly, Qu’est-ce qu’un « smart grid » ? Zoom sur l’énergie intelligente de demain, Regards Sur Le Numérique, 2012 

  3. Dossier de presse, Grand Lyon Habitat et ERDF présentent les premiers résultats de l’expérimentation Watt & Moi, 15 mars 2013 

  4. Dossier de presse, Grand Lyon Habitat et ERDF présentent les premiers résultats de l’expérimentation Watt & Moi, 15 mars 2013 

  5. www.developpement-durable.gouv.fr/Quel-est-l-impact-du-deploiement.html 

  6. Rapport d’expertise collective, avis de l’Anses, Radiofréquence et santé, Édition scientifique, octobre 2013 

  7. Rapport de l’ADEME, Expérimentation Watt & Moi, Grand Lyon Habitat et ERDF testent un dispositif pédagogique d’accès aux données de consommation d’électricité pour les locataires, Journée PCET, 15 avril 2014 

  8. Ibid. 

  9. A. Delanoë, L. Draetta, C. Licoppe, Des « smart grids » au « quantified self ». Technologies réflexives et gouvernement par les traces, une étude de cas sur la consommation électrique en milieu domestique, De la trace à la connaissance du web, Intellectica, n°59, 2013/1 

  10. M. Foucault, Surveiller et punir. Naissance de la prison, Gallimard, 1975 

  11. I.Baraud-Serfaty, La nouvelle privatisation des villes, Esprit, mars-avril 2011 

  12. A. Danieli, Mesurer, tarifer, vendre l’électricité. La place du client particulier dans les processus de conception et de gestion du compteur d’électricité communicant, 2èmes Journées Internationales de la sociologie de l’énergie, Tours, juillet 2015 

  13. C. Assegond, Affichage des consommations et réflexivité des ménages: construire une Culture domestique de l’Energie par l’information, 2èmes Journées Internationales de la sociologie de l’énergie, Tours, juillet 2015