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Positive loops : renouveler le territoire par l'économie circulaire

Une zone d’activité vieillissante à requalifier, et quatre architectes-urbanistes développent une approche originale, défendant une méthode de conception urbaine et architecturale fondée sur les ressources du territoire. Les « positive loops », boucles de valorisation, incrémentent alors le site afin que l’aménagement révèle toute la puissance des potentiels existants.

Décembre 2017. Notre équipe est lauréate du concours Europan 14 sur le site d’Angers, une zone d’activité en déclin dont il fallait imaginer l’évolution. La lecture du programme nous avait rapidement convaincu des limites d’un « plan guide » trop directif dans un contexte incertain, ou d’un « projet processus » parachuté sur ce territoire.
« Positive Loops » cherchait à développer une proposition hybride, répondant à deux questions majeures :

  • Comment intégrer les zones d’activités à la ville, améliorer leurs usages et leur redonner des qualités ?
  • Comment répondre par le projet à un contexte mouvant, qu’il soit économique, écologique ou social ?

Un an après, nous avons souhaité revenir sur nos idées, ouvrir des pistes d’échanges et partager nos convictions :

  • La revendication d’un urbanisme de l’ordinaire, et l’attention au « déjà-là » comme vecteur de singularité,
  • La recherche de nouveaux modes de production urbaine plus écologiques, inspirés de l’économie circulaire,
  • La nécessaire adaptation du projet urbain au contexte économique et social en mouvement, en misant notamment sur d’autres forces que les acteurs publics pour améliorer les usages sur le territoire.

Renouveler plutôt que jeter, un nouveau paradigme pour les zones d’activités

Située à proximité du centre-ville d’Angers, en bordure de la Maine et de l’autoroute A11, Saint-Serge est une zone d’activité vieillissante. Son urbanisation générique s’est faite sur une ancienne plaine alluviale remblayée. Le quartier est aujourd’hui soumis à un risque d’inondations important.

Phénomène classique des zones dites « à faible valeur ajoutée », St-Serge devait être remplacé par un nouveau quartier de logements, contribuant au sempiternel éloignement du centre-ville des lieux d’activité et de production.

Pourtant, une attention plus fine au contexte révèle les qualités multiples du site : le secteur est mixte, riche d’une diversité réelle d’activités et d’entreprises (acteurs de l’alimentaire, de la construction, de l’automobile, du milieu culturel et associatif, …). Les usages y sont variés, de jour comme de nuit.
Sa situation géographique, la proximité de quartiers résidentiels, ainsi que l’arrivée prochaine d’un échangeur autoroutier1, nous ont convaincus qu’il s’agissait d’un terrain d’expérimentation modèle pour y impulser une dynamique de transformation nouvelle et non standardisée.

L’émergence d’une armature urbaine

Nos premières interrogations sont spatiales : comment rendre ce site fragmenté plus résilient, comment améliorer ses usages et ses connexions aux quartiers adjacents ? Comment opérer un renouvellement du quartier singulier, qui lui soit propre ?

L’ambition première est alors de s’appuyer sur la géographie remarquable du site et de la révéler. Une analyse des sols, des tracés, des flux et de la topographie du territoire nous permet de développer un imaginaire pour le projet, décliné en trois espaces :

  • Le lit de la Maine, ancienne plaine alluviale inondable à fertiliser
  • Les coteaux de la ville historique, dessinant entre eux une vallée paysagée
  • Le quai, interface entre la ville constituée et la zone d’expansion du fleuve

Nous faisons ainsi émerger le squelette du projet, l’armature urbaine souhaitée pour le secteur St Serge.

Les mutations de la société comme leviers d’action : faire travailler ensemble contraintes et acteurs pour un renouvellement positif du territoire

Mais une fois que cette ossature urbaine voulue pour le quartier est clarifiée : comment faire pour que le projet se réalise ? Comment répondre à la crise écologique et limiter notre consommation de ressources ? Comment intégrer l’incertitude économique comme moteur de projet ?

Proposer de nouveaux modes de production urbaine, inspirés de l’économie circulaire

Nous imaginons alors une approche durable de la ville, où les déchets des uns deviennent une richesse pour les autres. La mise en commun doit permettre de dépasser un modèle productif linéaire pour aller vers un système de cycles qui se régénèrent et s’auto-alimentent. Nous nous inspirons des principes de l’économie circulaire, qui tire parti des contraintes du site et les transforme en ressources, pour créer des boucles de valeurs positives : nos « Positive Loops ».

Une méthodologie basée sur un diagnostic exhaustif à différentes échelles

Pour arriver à cela, nous proposons une méthode systématique. D’abord, nous identifions de manière exhaustive l’ensemble des potentiels du territoire : nous recensons et échangeons avec les acteurs locaux, nous nous renseignons sur les projets en cours et les ressources disponibles. Ensuite, nous recherchons leurs complémentarités afin de révéler les ressources ignorées du quartier. Il s’agit de permettre l’émergence de nouvelles logiques ancrées dans leur territoire, qu’elles soient à l’échelle du secteur d’étude, de la ville ou du département.

Miser sur d’autres forces que les acteurs publics pour améliorer les usages sur un territoire

Le renouvellement de ce quartier ne sera pas entièrement porté par les instances publiques, d’autant que la zone d’activité St-Serge est maîtrisée en grande partie par le privé. Notre méthode doit justement permettre à l’ensemble des acteurs locaux, particulièrement aux entreprises privées, de trouver des complémentarités et des ressources dans les activités de l’autre. Nous souhaitons montrer que chaque initiative peut générer un renouvellement urbain, un nouvel essor économique, tout en améliorant les usages collectifs. L’imaginaire du projet devient alors un prétexte pour décloisonner les différents secteurs de l’économie et de la ville.

Convaincre par l’exemple : positive loops

Pour illustrer ces principes, nous développons quatre exemples de « Positive Loops », permettant de révéler les ressources ignorées de St-Serge pour en faire le moteur du renouveau du secteur. Toutes les boucles sont à la fois indépendantes et complémentaires, elles induisent des « ondes de valeurs positives » dans différents lieux, à différentes échelles et à différentes temporalités.

La boucle de la végétation productive a pour objectif de multiplier la valeur du sol, rendu à l’expansion des crues. La mise en place d’une production agro-forestière à croissance rapide (plantation de saules) sur les délaissés et espaces non constructibles du secteur crée de la valeur économique en générant du bois de chauffage (filière existante dans le département) tout en limitant le risque d’inondation. Par ce biais, nous recréons aussi un paysage végétal sur ce territoire aujourd’hui 100% minéral.

La boucle de l’économie du recyclage et du réemploi place au centre du site une activité urbaine productive fondée sur le recyclage des déchets des entreprises de construction, qui deviennent matière première pour une ressourcerie. L’ancienne carrière inconstructible devient une ressource multiple de production, de recherche, d’expérimentation, d’éducation et de loisirs au travers d’espaces dédiés à la sensibilisation au recyclage.

La boucle du temps de la valorisation du foncier permet de repenser le dessin de l’entrée de ville et l’émergence de nouveaux usages selon différentes temporalités. Aux espaces de voirie surdimensionnés et aux délaissés, nous appliquons une logique d’optimisation, redessinons les infrastructures afin de générer de nouveaux droits à construire. A chaque phase son projet : la transformation est progressive et propice à l’urbanisme temporaire, à-même de contribuer à valoriser ces espaces.

La boucle liée aux structures architecturales flexibles permet la disparition progressive des « boîtes à chaussures » et la construction d’une nouvelle skyline, comme une réponse à celle de la ville historique d’Angers. Par le biais de l’innovation architecturale, nous nous adaptons aux contraintes d’un site inondable et à ses évolutions dans le temps. Nous libérons le sol et augmentons la capacité à construire. Nous développons une structure primaire flexible (voir illustration ci-dessous) adaptable à différents types de programmes grâce à la possibilité d’ajouter des structures secondaires.

Grâce à la combinaison de ces boucles, nous espérons que la zone d’activité de St-Serge se développe au travers de nouveaux espaces et d’un imaginaire réinventé. Des pratiques vertueuses sont valorisées : renaturation, exploitation de délaissés, renouvellement urbain, renouvellement des pratiques de consommation, (ré)apprentissage des approches du réemploi. Petit à petit, les usages sont améliorés, le secteur est requalifié, tout en se rendant plus résilient pour demain.

Axonométrie finale du projet proposé

Zoom sur l’axonométrie finale du projet proposé

Quelles concrétisations dans un contexte opérationnel ordinaire ?

Fin 2018, des suites au concours sont lancées. Nous sommes invités à répondre à une consultation publique pour une étude de faisabilité urbaine sur une friche adjacente au quartier St-Serge2 : le secteur d’étude est réduit à un site plus restreint et le cahier des charges se veut plus opérationnel.

Pourtant, nous ne souhaitons pas perdre de vue la dynamique de projet impulsée au stade du concours. Nous pensons notamment à Cynthia Ghorra-Gobain lorsqu’elle écrit que « l’urbaniste de l’ordinaire compose avec la complexité des lieux comme des niveaux politiques [… ] il est à l’écoute des singularités, des opportunités locales »3.
C’est pourquoi nous persistons dans notre idée de départ : donner une grande place au diagnostic des acteurs et des ressources existantes, comme ferment d’un projet singulier et adapté au site.
Pour répondre à cette nouvelle consultation, nous nous associons donc à une coopérative de stratégie urbaine spécialisée dans l’émergence de programmations innovantes4 pour proposer la tenue d’ateliers avec les acteurs du territoire. Ils permettraient de révéler les besoins réels du site, de ses habitants, mais aussi d’identifier d’éventuels porteurs de projets locaux5. Affaire à suivre…


Pour citer cet article :

Pierric Amella, Florian Camani, Mathilde Luguet, Solenne Sari, « Positive Loops, renouveler le territoire par l’économie circulaire », Revue Sur-Mesure [En ligne], 4|2019, mis en ligne le 11/04/2019, URL : http://www.revuesurmesure.fr/issues/nouveaux-visages-ville-active/positive-loops


Notes :


  1. L’arrivée d’un échangeur autoroutier est prévue au cahier des charges de la ville pour 2025. Ce dernier permettra de sortir de l’autoroute A11 reliant Paris et Nantes, en arrivant directement au cœur de St Serge, faisant du quartier une des futures entrées principales de la ville d’Angers. 

  2. Vrai avantage offert par le concours Europan, qui autorise les pouvoirs publics à lancer des suites sans passer par des appels d’offre ouverts, donnant par la même occasion des opportunités d’accès à la commande à de jeunes structures comme les nôtres.  

  3. Cynthia Ghorra-Gobain, « Urbanistes de l’ordinaire, adapter la profession à la complexité territoriale », Mediapart, le 10 novembre 2017 [en ligne] 

  4. Le Sens de la Ville 

  5. Les paysagistes NDF et le bureau d’étude VRD Tugec accompagnent également Florian Camani et Mathilde Luguet dans cette nouvelle phase de projet.