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La Halle aux Poissons : lieu infini en sursis

Plus de 120 000 visiteur·euses en quatre étés, des centaines d'associations, d'artistes et de partenaires mobilisé·es, une levée de fonds citoyenne réussie : l'avenir de la Halle aux Poissons au Havre entre aujourd'hui dans une phase décisive.

Bâtiment emblématique de la reconstruction resté inoccupé pendant quarante ans, la Halle aux Poissons a rouvert en 2021 comme « lieu infini d'écologie marine ». Pendant quatre ans, de juin à septembre, elle s'est imposée comme l'un des lieux les plus fréquentés et atypiques du Havre, mêlant culture, sensibilisation, artisanat, restauration et événements festifs. Pour ses porteur·euses de projet et ses centaines d'actionnaires citoyen·nes, elle a tous les atouts pour devenir un lieu-signal, ancré dans l'histoire du Havre et tourné vers ses défis d'attractivité, de mixité et de transition écologique.

Margaux Gainche, impliquée depuis les débuts et future responsable d'exploitation, revient sur les réussites, les obstacles et les perspectives du projet.

Pouvez-vous revenir sur l’histoire de la Halle aux Poissons ?

C'est un édifice emblématique de la reconstruction du Havre, construit en 1953 par Charles Fabre et Jean Le Soudier, dans la lignée d'Auguste Perret. Un bâtiment pentagonal, avec une grande façade vitrée périphérique et une rotonde centrale, situé entre le bassin du Roi et le port de pêche. Pendant des décennies, il a été le cœur économique du quartier Saint-François, le plus ancien de la ville. En 1968, le marché aux poissons ferme ses portes, le bâtiment devient une criée réservée aux professionnel·les jusqu'en 1997, avant de fermer définitivement et de s'effacer progressivement de la mémoire havraise.

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Quarante ans plus tard, qu’est-ce qui a permis sa réouverture et comment êtes-vous arrivée dans l’aventure ?

Grâce à la mairie du Havre qui lance, en 2019, l’appel à manifestation d'intérêt (AMI) « Réinventer le Havre ». Une équipe avec des entités Parisiennes et Havraises – composée de l’agence d’architecture Encore Heureux, du collectif Les Apaches, de l’Atelier DD et d’Enofi – remporte le projet avec l’ambition de créer un tiers-lieu culturel et écologique tourné vers la mer et ouvert à tous·tes. Après une remise aux normes et une sécurisation du bâtiment, c’est à l’été 2021 que rouvre pour une première saison de préfiguration, ce « Lieu infini d'écologie marine ». L’équipe est renforcée en 2021 avec l’arrivée de la foncière immobilière solidaire Bellevilles.

J’arrive en 2022, comme résidente de la Halle avec ma fripe Fuel Sentimental puis comme collaboratrice pour Sinny&Ooko, qui exploite alors le lieu. Aujourd’hui je suis amenée à prendre la responsabilité opérationnelle du tiers-lieu pour la phase pérenne. Je suis Havraise depuis plus de 15 ans, je connais par cœur cette ville que j'aime. C’est important de dire que ce n’est pas un projet parisien « déposé » sur une ville de province. Il y a un réel ancrage local. Ça fait partie de ce qui marche et de ce qui m’anime !

En quoi ont consisté les saisons de préfiguration ?

Il s'agissait d'ouvrir le bâtiment avant même sa rénovation, avec des moyens limités, pour tester la programmation, les usages, ce que le lieu pouvait absorber. Des résident·es proposaient une offre éphémère (brocante, fripe, boutiques d'artisanat) des ateliers et des événements étaient organisés presque tous les jours, de l'initiative ultra-locale aux grands rendez-vous métropolitains. Sans oublier le bar-restaurant, les expos et les projections sur l'écologie marine, la salle de jeu pour les enfants, etc.

En 2021, nous avons accueilli 15.000 visiteur·euses. En 2022, 45.000. En 2023, 60.000, avec un chiffre d'affaires journalier qui avait plus que triplé !

Ce qui compte également, c’est la diversité des publics. Nous voulions un lieu sans frein à l’entrée : pas d’obligation de consommer, pas de réservation, le moins possible de barrières symboliques ou financières. Cela a eu un impact très concret sur la fréquentation des lieux.

Un tiers-lieu ne tient que s’il trouve son public. Comment expliquez-vous cette croissance rapide et qui a réellement fréquenté la Halle ?

Ce succès repose notamment sur la qualité des partenariats. Outre les associations de quartier, nous avons travaillé avec le Muséum d’Histoire Naturelle, le MuMA, le Conservatoire Arthur Honegger, WWF, Surfrider, The SeaCleaners, etc. Plus de 60 structures étaient impliquées lors de la dernière saison. C’est devenu un réel écosystème.

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Ce qui compte également, c’est la diversité des publics. Nous voulions un lieu sans frein à l’entrée : pas d’obligation de consommer, pas de réservation, le moins possible de barrières symboliques ou financières. Cela a eu un impact très concret sur la fréquentation des lieux. Nous avons accueilli des familles, des adolescent·es, des touristes, des riverain·es, des indépendant·es, des militant·es, des gens qui ne fréquentent pas forcément les équipements culturels classiques, etc.

Cela confirme, selon moi, que la Halle répond à un vrai besoin et a vite trouvé sa place dans la ville. C’est l’un des rares lieux qui relient l’histoire maritime du Havre, son patrimoine de la Reconstruction et les enjeux écologiques contemporains. La Halle a le potentiel pour devenir un véritable lieu-signal pour la ville.

La Halle n’a jamais eu vocation à remplacer ce qui existe au Havre. Elle est un endroit qui relie, accueille et donne de la visibilité à ce qui existe déjà. Un lieu où une petite association peut se retrouver dans la même programmation qu’une grande institution culturelle. C’est aussi ça, pour moi, faire territoire.

Ce que je défends, c'est un lieu pluriculturel, pluridisciplinaire et “chronotopique” : c'est-à-dire qui s'adapte dans le temps et dans l'espace aux besoins des gens.

Qu’est-ce qu’un tiers-lieu pour vous ? Que pensez-vous de leur multiplication et peut-être du fait que la notion soit légèrement galvaudée ?

Il y a cinquante nuances de tiers-lieu, on le voit très clairement au Havre : des espaces de coworking premium, des friches industrielles transformées en lofts pour startups, des lieux communautaires militants et même une rue commerciale se définissent comme des tiers-lieux. Tout cela recouvre pourtant des réalités très différentes.

Ce que je défends, c'est un lieu pluriculturel, pluridisciplinaire et “ chronotopique ” : c'est-à-dire qui s'adapte dans le temps et dans l'espace aux besoins des gens. Un lieu capable d'accueillir une conférence le matin, un marché de créateur·ices l’après-midi et une fête techno le soir. Qui couvre tous les usages pour tou·tes les usager·ères.

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Et l'écologie marine dans tout ça ?

L'écologie marine est le socle du projet et le fil conducteur de la Halle depuis le départ. Pendant les saisons de préfiguration, nous avons cherché à la rendre concrète et présente dans les usages du lieu, plutôt qu'à en faire un discours plaqué sur la programmation.

Nous avons notamment travaillé avec plusieurs associations engagées dans la protection des océans et du littoral, comme Wings of the Ocean, The SeaCleaners ou Aquacaux, en leur donnant de la visibilité et en imaginant avec elles différents temps de sensibilisation. Elles ne sont pas si nombreuses sur le territoire, mais la Halle a toujours été ouverte à ces collaborations et souhaite devenir un espace où ces acteurs peuvent rencontrer de nouveaux publics et faire connaître leurs combats.

Cette sensibilisation passait aussi par une présence permanente dans le lieu : des contenus consacrés aux océans étaient accessibles en continu, notamment dans notre Kino avec des documentaires de Blutopia, de l'INA ou d'Arte. C'est précisément cette manière de faire qui nous intéresse : ne pas imposer l'écologie de manière frontale, mais créer des occasions de rencontre avec ces sujets. On peut venir déjeuner, retrouver des ami·es ou assister à un concert et, au détour de sa visite, découvrir le travail d’une association de préservation des océans, une exposition sur le littoral ou rester regarder un film.

L'écologie marine n'est donc pas une thématique de programmation parmi d'autres : c'est une grille de lecture du projet et une cause que la Halle cherche à rendre visible auprès du plus grand nombre.

La Halle aux Poissons est-elle avant tout un lieu de fête ? Que répondez-vous à celles et ceux qui la connaissent principalement sous cet angle ?

Notre programmation est bien plus large que ça, comme en témoigne la diversité des événements accueillis durant toute la phase de préfiguration. La fête n'en représente qu'une partie minoritaire, même si c'est souvent la plus visible car la communication est plus largement diffusée par les communautés.

Elle occupe néanmoins indéniablement une place importante dans notre modèle économique. Les soirées festives ont permis d'amorcer l'activité de la Halle et de générer les ressources nécessaires au financement d'une programmation plus exigeante, expérimentale ou engagée, qui n'aurait pas pu exister autrement. Elles constituent aussi des portes d'entrée vers le projet : elles attirent un public nombreux qui découvre ensuite d'autres propositions, notamment de sensibilisation.

Enfin, je crois qu’il faut aussi assumer que la fête a une valeur en elle-même. Créer des espaces de rencontre et de partage entre des générations et des communautés différentes participe pleinement à la fonction sociale d’un tiers-lieu.

Aujourd’hui que nous sommes tout proche de lancer la phase pérenne, le soutien de la ville est plus que jamais décisif !

La ville du Havre a lancé l'AMI, sélectionné votre projet et elle a signé le bail emphytéotique. Quel est le rôle de la collectivité dans ce type de démarche ?

Le modèle atypique et novateur d’un projet comme le nôtre – porté par une foncière solidaire et une SAS d’exploitation, qui financent de lourds travaux d’aménagements, associées à une ville partenaire qui reste propriétaire des lieux – nécessite des ajustements qui prennent parfois du temps. Il a fallu trouver notre place dans les cadres de l’action publique. Aujourd’hui que nous sommes tout proche de lancer la phase pérenne, le soutien de la ville est plus que jamais décisif !

L’expérience de la Cité Fertile à Pantin (93) est éclairante : lorsqu'un projet bénéficie d'un portage politique fort et s'inscrit dans des politiques transversales (éducation, lien social, participation citoyenne, etc.) les conditions de son développement sont bénéfiques.

Au Havre, nous espérons avoir convaincu la municipalité de l’intérêt général du projet que nous portons et du véritable outil de politique partagé qu’il pourrait devenir, au croisement des enjeux sociaux, économiques et territoriaux.

Le montage financier paraît complexe : SAS Halle de la Mer, Bellevilles, Encore Heureux, levée de fonds sur Lita.co… Comment expliquez-vous ce millefeuille ?

C'est typique de ce genre de projets que de multiplier les sources de financement. Concrètement, le projet atteint 2,3 millions d'euros. Nous avons reçu 500 000 € de l'ANCT (l’Agence nationale de la cohésion des territoires) et les équipes de Bellevilles et Encore Heureux ont déjà investi plus de 450 000 € dans le projet. Ça dit quelque chose sur ce que ce lieu inspire comme confiance en l'avenir et de la teneur des enjeux.

Le reste, il a fallu le trouver ailleurs : recherche de partenaires, prêts bancaires et levée citoyenne sur Lita.co.

La levée sur Lita.co, c'est du financement participatif classique ?

Pas tout à fait. Près de 400 personnes, dont de nombreux·ses Havrais·es, ont pris des parts dans le projet et peuvent espérer, à terme, un petit rendement : il ne s’agit donc pas d’un don, mais bien d’un investissement. Cet investissement citoyen a aussi une valeur symbolique très forte : des habitant·es ont choisi de mettre directement leur argent dans l’avenir d’un bâtiment de leur ville. Après l'engagement de Encore Heureux et Bellevilles, il nous semblait naturel de remettre les citoyen·nes au cœur de la démarche, de leur donner les moyens d’agir. Voir que tant de gens croient suffisamment au projet pour y investir, c'est une vraie victoire !

On ne construit pas seulement un équipement culturel, on construit un lieu de vie.

À terme, à quoi ressemblera la Halle une fois réhabilitée ?

Le modèle économique repose sur plusieurs activités complémentaires. Il y aura bien sûr une programmation culturelle et événementielle, mais aussi un restaurant, des commerces et des espaces capables d'accueillir différents formats d'événements. L'idée est que le lieu puisse vivre toute l'année et accueillir des publics très variés : des familles, des associations, des scolaires, des entreprises, des touristes, des habitants du quartier. On ne construit pas seulement un équipement culturel, on construit un lieu de vie. Cette diversité des usages est indispensable pour assurer la pérennité économique du projet tout en maintenant son accessibilité.

Sur le plan juridique, la SAS Halle de la Mer détient le bail emphytéotique et porte la rénovation ; une société d'exploitation distincte exploitera le lieu et lui versera un loyer. C'est un modèle qui a fait ses preuves !

Dans ce schéma, les porteur·euses du projet assument la majeure partie de l’effort financier initial, pour une valeur produite qui reviendra à terme à la collectivité, et donc aux havrais·es.

La question thermique — le chauffage, la rénovation énergétique — est un point de friction majeur. Pourquoi ?

Il faut mesurer l'ampleur du défi : on parle d'un bâtiment conçu dans les années 1950 pour stocker et vendre du poisson. Un immense frigo ! Le rendre confortable en toute saison sans dénaturer son architecture et en maîtrisant les consommations énergétiques, c'est un chantier complexe. Et coûteux.

Le bâtiment appartient à la ville qui, à l'issue du bail emphytéotique de 37 ans, récupérera l'ensemble des aménagements réalisés. Dans ce schéma, les porteur·euses du projet assument la majeure partie de l’effort financier initial, pour une valeur produite qui reviendra à terme à la collectivité, et donc aux havrais·es.

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Cela suppose de résister à la tentation du “faux tiers-lieu” : celui qui reprend l’esthétique de la friche mais au service de la réussite individuelle et qui sélectionne les publics par le prix. La pression économique pousse parfois dans cette direction, mais ce n'est pas notre vision des choses.

On vous demande dans le même temps d'être rentables et irréprochables sur vos engagements. Comment vous positionnez-vous face à ces contraintes ?

Effectivement, il y a une injonction parfois paradoxale à être irréprochables sur l’écologie, à refuser la consommation obligatoire, à accueillir des publics populaires, tout en étant immédiatement rentables, capables d’absorber un loyer progressif (jusqu’à 110 000€ par an) et de rembourser les emprunts. Ce n’est pas impossible mais ça demande un accompagnement.

Et ça suppose de résister à la tentation du “ faux tiers-lieu ” : celui qui reprend l’esthétique de la friche mais au service de la réussite individuelle et qui sélectionne les publics par le prix. La pression économique pousse parfois dans cette direction, mais ce n'est pas notre vision des choses.

La Halle a été rouverte, testée, éprouvée, adoptée. Maintenant, il faut lui permettre de durer.

Si vous deviez écrire le manifeste de la Halle aujourd'hui, il dirait quoi ?

Il dirait que les lieux s'adaptent aux gens, pas l'inverse. Que l'écologie et le lien social ne sont pas des niches militantes mais des nécessités. Que les services publics (de la culture, de l’économie, de l’urbanisme, du patrimoine, etc.) peuvent trouver dans notre groupement un véritable partenaire de développement.

120 000 personnes sont venues en quatre étés dans un bâtiment qui n'était ni rénové, ni chauffé, ni véritablement équipé pour accueillir du public. Derrière ce chiffre, il y a surtout des usages extrêmement différents : certain·es venaient en télétravail, d'autres en famille pour une exposition ou un atelier, d'autres encore entre ami·es pour un concert, un déjeuner ou juste pour discuter. Des associations y organisaient leurs rendez-vous, des artistes y présentaient leur travail. C'est probablement la plus grande réussite de la préfiguration : les Havrais·es n'ont pas seulement fréquenté la Halle, ils et elles ont commencé à inventer leurs propres usages du lieu.

Le Havre dispose d'une richesse associative, culturelle et entrepreneuriale considérable, mais beaucoup de petites structures manquent de lieux visibles, accessibles et suffisamment souples pour expérimenter. La Halle a le potentiel pour être cette infrastructure commune.

Aujourd’hui, la question n’est plus de savoir si la Halle aux Poissons a trouvé son public mais si nous voulons collectivement donner un avenir à ce lieu que les Havrais·es se sont déjà approprié·es. La Halle a été rouverte, testée, éprouvée, adoptée. Maintenant, il faut lui permettre de durer !

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La levée de fonds citoyenne de la Halle aux Poissons est accessible sur lita.co. Les travaux de réhabilitation sont prévus pour démarrer en septembre 2026, pour une livraison et mise en exploitation en mai 2027.

Pour citer cet article

Margaux Gainche, « La Halle aux Poissons : lieu infini en sursis », Revue Sur-Mesure [En ligne], mis en ligne le 15/09/2026, URL : https://www.revuesurmesure.fr/contributions/la-halle-aux-poissons-lieu-infini-en-sursis