Beaucoup de choses ont été dites sur les liens entre lieux institués de culture et ces territorialités culturelles hybrides que composent les tiers-lieux culturels. Tantôt ces derniers ne seraient qu’une nouvelle marotte pour désigner ce que faisaient déjà avant eux les Maisons des Jeunes et de la Culture (MJC) ou les friches culturelles ou encore les lieux intermédiaires et indépendants, tantôt l’on diagnostique leur échec programmé dans le faisceau d’intentions et de promesses dont on les charge, tantôt ils se feraient, au choix, symptôme ou accélérateur d’un devenir low cost des politiques culturelles. Néanmoins, une autre perspective serait à trouver dans la manière dont la culture tiers-lieux infuse aujourd’hui dans les politiques culturelles.
Faire tiers-lieux peut alors s’envisager tant comme un corpus méthodologique qu’une posture professionnelle pour penser la conduite du changement au sein d’équipements culturels qui chercheraient à régénérer leurs modes d'intervention. Ce changement s’oriente au prisme de la convivialité, vers des lieux culturels qui soient également des lieux de vie, de l’éducation populaire, de la mise en œuvre des droits culturels, de formes contributives d’appropriation citoyenne comme autant de leviers de renouvellement des publics et de concernements collectifs dans l’adresse de ce qui fait culture aujourd’hui. Au nombre de ces méthodologies : la programmation ouverte.
À la croisée de la fabrique de l’espace, de l’éthique du design et des droits culturels, cette méthode qui prend racine dans les usages comme expression des désirs et besoins des territoires, ouvre la possibilité de penser les lieux de culture comme des ressources ouvertes et appropriables par la société civile. Cet article propose l’exploration de ses potentiels, de l’Hôtel Pasteur (Rennes) au Sample (Bagnolet), en passant par la Condition Publique (Roubaix).
La programmation ouverte suppose d’inverser la chronologie de l’acte de programmer en plaçant les usages en amont de la réflexion sur le devenir d’un bâtiment.
Dans les mondes de l’urbanisme et de l’architecture, programmer désigne l’acte d’affecter des fonctions à un espace. En creux de cette chronologie (fonction puis usage) de nombreux.ses architectes et urbanistes font le pari de modes de faire alternatifs, mobilisant la méthode de la “programmation ouverte” telle que définie par Patrick Bouchain dans son ouvrage “Manifeste du Possible ignoré”, spécialiste de la réhabilitation de friches industrielles en lieu culturel avec son agence Construire, architecte du Point Haût (Saint-Pierre-des-Corps) ou de la Condition Publique (Roubaix), grand prix de l’urbanisme 2019. La programmation ouverte suppose d’inverser la chronologie de l’acte de programmer en plaçant les usages en amont de la réflexion sur le devenir d’un bâtiment, à l’écoute des usages existants et potentiels, des besoins et désirs de celles et ceux qui habitent le territoire et ainsi accepter d’être surpris par ce qui émerge, pour enrichir le projet et garantir sa cohérence avec son territoire d’ancrage. « Laisser advenir l'imprévu, l'accueillir, avant même de partir avec un programme défini à l'avance, réalisé sur plan depuis un bureau ex-nihilo »1. La programmation ouverte implique de reprendre le temps de l'écriture de la commande en permettant aux espaces, à une architecture délaissée, une friche, d'être rouverts aux usages, de les éprouver à « échelle 1 » afin de tester et d'expérimenter des activités et des disciplines impensées. Il s'agit dans ce cas de permettre au projet de se concrétiser et d'advenir par la mise à l'épreuve publique et collective d'une spatialité en vue de dessiner le programme de la commande” formule ainsi l'École du Terrain2, plateforme contributive de recherche-action documentant des démarches expérimentales en architecture, urbanisme et paysage.
Autant d’usages qui se révèlent, ne manquent pas de surprendre, et viennent prendre à rebours l’acte de programmer.
La programmation ouverte a constitué l’un des principes d’action central dans la réhabilitation de l’Hôtel Pasteur sur l’ancienne faculté dentaire de Rennes. Initiée par Patrick Bouchain, en dialogue avec la Ville de Rennes, elle a été pensée et mise en place par Sophie Ricard, architecte devenue co-directrice de la Preuve par 7 et de L’École du Terrain. La programmation ouverte à l’Hôtel Pasteur est une réponse contextualisée et processuelle à une commande politique d’étude programmatique sur cet espace en friche au cœur de la ville. Plutôt que d’adopter une démarche classique de programmation afin de définir les fonctions à venir du bâtiment selon ses potentiels et contraintes, ainsi que selon les projections par la Ville des besoins du territoire, Sophie Ricard propose de reformuler la commande au travers d’une “étude de faisabilité en acte” reposant sur ce principe de programmation ouverte. Il s’agit pour elle d’ouvrir les portes du lieu, avec un système de règles a minima (1 - Leave no trace, 2 - Usage de 3h à 3 mois, 3 - Chaque usager.es - ou “hôte” - du lieu peut intégrer sa gouvernance, 4 - On peut déroger aux trois premières règles) et de laisser survenir des usages non programmés, reflet des désirs, besoins et représentations des habitant.es. Ainsi, à l’Hôtel Pasteur, quatre années durant, le lieu accueille des étudiant.es se regroupant pour réviser ou préparer un exposé, des compagnies de théâtre en recherche d’un espace de répétition, un maraîcher faisant pousser des champignons de Paris, une association d’insertion par le sport mobilisant les larges plateaux de l’ancienne faculté pour des tournois de badminton ou de volley, ou encore des groupes de parole initiés par l’hôpital psychiatrique de la Ville. Autant d’usages qui se révèlent, ne manquent pas de surprendre, et viennent prendre à rebours l’acte de programmer.
Une telle démarche suppose de laisser de la place et du temps aux espaces, de renoncer à sur-déterminer chaque espace, et de se mettre à l’écoute de ce qui survient. Cela revient à accompagner et documenter les usages nouveaux avec une attention de tous les instants à ce qu’ils racontent. Cela suppose aussi, de la part de l’architecte, d’accepter une perte d’expertise (comment anticiper l’ensemble de ces usages) et de faire preuve d’humilité, en contre de la figure démiurgique des architectes stars. Ainsi, Sophie Ricard, tout au long de cette mission d’étude de faisabilité en acte, s’auto-déterminera comme “concierge du lieu”. Ce choix sémantique dit un glissement de posture, et un pacte méthodologique reformulé qui trouve des échos dans de nouvelles sémantiques utilisées en parallèle de cette expérimentation : la “déprise d’œuvre” (vs la maîtrise d’œuvre) telle que conceptualisée par l’enseignante, chercheuse et designer Edith Hallauer dans ses travaux. L’usage de la programmation ouverte contribue à une redéfinition du métier des métiers de la conception urbaine et architecturale, l’augmentant d’une composante de maîtrise d’usage et, au-delà, de l’ensemble des relations partenariales dans la fabrique de la ville, comme le formulent Sophie Ricard et Edith Hallauer : « Le métier d’architecte, comme l’aménageur ou l’urbaniste, doit pouvoir réinventer son lien au territoire et à la population avant de programmer la zone à bâtir. […] Pour servir l’intérêt général et l’amélioration réelle de nos conditions de vie en commun, l’architecte ne peut plus rester le dernier maillon de la chaîne de production de la commande publique dans l’acte de construire. [...] En évitant de programmer à l’avance la chose à rénover ou à bâtir, elle permet d’ouvrir le champ des impensés en permettant à d’autres acteurs d’occuper un espace, afin qu’ils se l’approprient et lui redonnent ainsi une nouvelle valeur d’usage. C’est en ce sens qu’elle peut, à son échelle, être un levier d’activation de démocratie locale dans la fabrique de la ville »3. Un changement de paradigme embrassé par nombre de collectifs d’architectes et dont se réclament désormais les plus jeunes générations d’architectes - la plupart regroupés sous l’association Hypervilles - dont les initiatives sont documentées au sein de l’ouvrage collectif L’hypothèse collaborative.
À l’Hôtel Pasteur, la programmation ouverte est mobilisée dans le cadre de cette “étude de faisabilité en acte” pour dessiner la programmation future du site à partir d’une occupation temporaire. La programmation ouverte permet de préfigurer les usages d’un site depuis ceux qui se révèlent du territoire. Au terme de cette étude de faisabilité en acte, et nourrie par la documentation de ces usages, la ville de Rennes décide donc - dans la continuité d’activités centrées sur l’apprentissage par le faire, le pair-à-pair, l’éducation populaire et les logiques contributives - d’installer une école primaire au rez-de-chaussée du bâtiment et l’EduLab (équipement municipal dédié au numérique) au second étage. Entre ces deux “écoles”, persiste au premier étage “l’école buissonnière” de l’Hôtel Pasteur et ses usages pluriels et mouvants, permis par les mêmes quatre règles en vigueur lors de la phase expérimentale. L’on pourrait suivre la belle histoire et saluer ce qu’a produit la programmation ouverte. De l’exemple de l’Hôtel Pasteur ressortent les potentiels de la programmation ouverte pour imaginer collectivement, à partir de règles d’usage définies par la communauté du lieu, le futur d’un espace4.
Dans ces espaces, se sont inventés des projets fomentés par les résident.es et les associations.
Au Sample à Bagnolet, nourri.es par la documentation de la mise en place de la programmation ouverte à l’Hôtel Pasteur, ce principe d’action a été mobilisé et adapté. Dans cette ancienne usine de 2000 m², composée d’espaces d’ateliers et de grands plateaux - dont un traité acoustiquement - l’une des hypothèses a longtemps été de spécialiser le lieu autour des pratiques sonores et musicales, en regroupant un écosystème de résident.es autour de ces pratiques, avec comme vertu principale le potentiel de mutualisation des moyens de production pour répondre à des besoins communs (espace de répétition, studio d’enregistrement, studio radio…). Un autre choix, faisant le pari de l’inconnu, a consisté à ouvrir le lieu à une pluralité de pratiques issues du territoire, dont la plupart étaient jusqu’alors inconnues - ou hors du radar - de l’équipe initiale : typographes, sound designers, marionnettistes, fanfares, capoeira, hypnotiseurs… Ces pratiques réunies ont permis, à mesure des années, de positionner le Sample en caisse de résonance de ces univers et esthétiques multiples et, pour le public, de jouer de la surprise permanente dans les propositions. En ouvrant un espace de possibles, la communauté de 90 résident.es et de 30 associations usagèr.es s’est rapidement retrouvée à l’étroit dans les 2000 m² du Sample et il a été décidé collectivement de ménager du vide et de consacrer des espaces sans fonction prédéterminée. Ces espaces permettent depuis de répondre aux besoins du territoire et d’accueillir des usages surprenants (cours de roller, club de boxe, défilés, soirées de poésie, tournage de clips de raps, montages d’expositions, scénographies immersives, plateau partagé des résident.es du Sample autour du spectacle vivant ou accueil de classes de primaire de l’école voisine les mardi et jeudi). Dans ces espaces, se sont inventés des projets fomentés par les résident.es et les associations accompagnés par l’équipe du Sample, sans en être à l’initiative. C’est une vertu du vide que de se positionner en espace de possibles et d’accueillir les projections et envies d’expérimentations d’une communauté d’usages.
Il s’agit cette fois de rompre avec une autre expertise, le fait de savoir programmer des événements, de se mettre au service de la rencontre entre productions artistiques et publics ayant une connaissance experte du champ culturel et ainsi d’accepter une “déprise” pour imaginer collectivement une programmation.
Au Sample, la programmation ouverte comme méthode de gestion collective des espaces est venue contaminer jusqu’à la programmation culturelle. Il s’agit cette fois de rompre avec une autre expertise, le fait de savoir programmer des événements, de se mettre au service de la rencontre entre productions artistiques et publics ayant une connaissance experte du champ culturel et ainsi d’accepter une “déprise” pour imaginer collectivement une programmation qui ferait la place aux pratiques artistiques et culturelles réunies dans le lieu et dans son territoire d’ancrage. La programmation ouverte comme principe de programmation culturelle rejoint alors les droits culturels, et fait muter le métier de programmateur.ice vers celui de facilitateur de dynamiques collectives, reconnaissant à chaque pratique culturelle sa légitimité et rompant avec les instances de légitimation usuelles du monde culturel. La translation, de la pensée de l’espace à celle de la programmation culturelle, permet d’imaginer des lieux culturels en recalcul constant avec leurs contextes d’ancrage et positionnés comme des ressources appropriables par les citoyen.nes. En somme, des “régies des possibilités locales”5 qui deviennent les infrastructures culturelles nouvelles des territoires, en soutien aux usages spontanés et à leurs oscillations dans le temps.
A l’Hôtel Pasteur, la programmation ouverte permet au lieu de redéfinir de manière constante ses usages et les possibles qu’il ouvre, en réponse aux désirs et besoins exprimés par le tissu associatif du territoire. La réversibilité et la modularité des espaces ne viennent pas les figer dans des fonctions spécifiques, et facilitent ainsi leur appropriation. Au Sample, la programmation ouverte, appliquée à la programmation culturelle, permet une mise en œuvre pragmatique des droits culturels au travers de mécanismes de co-programmation mobilisant résident.es, associations du territoire et habitant.es, contribuant à des formes participatives d’adresse de contenus et de pratiques culturelles et des processus ouverts de création. Par-là, le lieu devient un outil appropriable pour ses différentes parties prenantes, propice aux collaborations et à l’expérimentation collective de formes de gouvernance ouvertes, au service d’une ressource commune.
Dans ce référentiel, le travail du commun au sein des institutions culturelles permet de réinvestir politiquement la notion de service public.
En 2024, Ismaël Jamaleddine, passé par des squats franciliens et le tiers-lieu “Le Musée Sauvage” à Argenteuil, est nommé directeur de l’EPCC La Condition Publique à Roubaix avec pour projet de faire de cet établissement culturel majeur du territoire une ressource pour celles.eux qui l’habitent : « Cette mise en partage vise à faciliter l’accès à des ressources de premier plan pour favoriser toutes les expressions culturelles, contribuer largement à l’émancipation par le “faire” ainsi que faire circuler la parole comme les savoir-faire »6. Comme l’Hôtel Pasteur ou Le Sample, la Condition Publique esquisse la possibilité du rôle des politiques culturelles comme facilitatrices de dynamiques de communs dans des logiques de partenariat public-commun telles qu’analysées par la designer et chercheuse Sylvia Fredriksson7. Dans ce référentiel, le travail du commun au sein des institutions culturelles permet de réinvestir politiquement la notion de service public au prisme de la démarchandisation au profit d’une ressource partagée pour l’ensemble des personnes qui en ont l’usage et qui sont de ce fait affectées, directement ou indirectement, par ce qu’il en advient. De quoi défendre leur intégration dans le droit commun8 comme condition d’une véritable démocratie culturelle ?
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Patrick Bouchain, “La programmation ouverte”, Glossaire - URL : lecoleduterrain.fr/glossaire ↩
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École du Terrain, Ibid. ↩
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École du Terrain, “La permanence architecturale”, Glossaire - URL : lecoleduterrain.fr/maniere-de-faire/la-permanence-architecturale ↩
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Manon Loisel, Nicolas Rio, Pour en finir avec la démocratie participative, Editions Textuel, Paris, 2024, 188p. ↩
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Référentiel de compétences du Diplôme Universitaire Espaces Communs (Yes We Camp, Université Gustave Eiffel, Ancoats) ↩
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« L’idée de partenariat public-communs traduit à la fois une proposition politique basée sur des formes de créativité institutionnelle et des mécanismes de mise en œuvre pluriels et situés dans leur contexte. (...) Le partenariat public-communs s’incarne en une certaine conception institutionnelle tournée vers des enjeux de redistribution de la richesse et du pouvoir, mais aussi d'autonomie collective et de démarchandisation de la vie quotidienne.” Sylvia Fredriksson, “Gouvernances collectives au prisme des communs », L’Ecole du Terrain, octobre 2022 ↩
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Comme le propose le rapport de recherche de Marie Pierre Camproux Duffrène, Véronique Jaworski, Thomas Perroud. L’Échelle de communalité, Propositions de réforme pour intégrer les biens communs en droit, Mission de recherche Droit et Justice. 2022 ↩
