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Lieux ouverts, ville cadrée

confluence et la normalisation métropolitaine du tiers-lieu culturel

À rebours de l’image d’espaces ouverts et spontanés, les tiers-lieux culturels s’inscrivent pleinement dans la fabrique urbaine contemporaine. À Lyon Confluence, grande opération de recomposition métropolitaine, la culture devient un levier de mise en récit et de qualification du territoire. Du Musée des Confluences à H7 ou la Station Mue, ces lieux mettent en scène une convivialité programmée, où ouverture et créativité sont étroitement encadrées. Loin d’échapper à la planification, ils en constituent une forme souple, orientant les usages et les publics. Se dessine ainsi une urbanité où l’hospitalité même devient un mode discret de normalisation. Suite du cycle de publications "Transformer, une culture du tiers-lieu".

Le programme urbain Lyon Confluence s’inscrit dans une transformation d’ensemble du sud de la presqu’île, entre Rhône et Saône, dans le prolongement du centre historique, avec l’ambition explicite d’en étendre la centralité et d’en requalifier les fonctions, les images et les usages. Conduite sur le temps long, cette transformation relève d’une fabrique urbaine fortement pilotée, dans laquelle la reconversion d’anciennes emprises industrielles et logistiques s’accompagne d’un travail de mise en visibilité et de qualification symbolique du territoire. L’objectif affiché est la mixité fonctionnelle d’une ville dite durable, dans un processus où l’aménagement produit à la fois des bâtiments, des espaces publics, des représentations, des attentes et des manières jugées souhaitables d’habiter la ville (Harvey, 1990 ; Pinson, 2009). Dans une telle dynamique, la culture n’est pas un simple accompagnement de la mutation urbaine. Elle en constitue l’un des opérateurs décisifs. Comme l’a montré Gilles Pinson, la ville par projet ne produit pas seulement de l’espace. Elle fabrique aussi des récits, des coalitions d’acteurs et des formats d’évidence destinés à rendre la transformation lisible, légitime et désirable.

L’hypothèse défendue ici est que Confluence produit des espaces apparemment souples et accueillants tout en cadrant finement les usages légitimes et les formes recevables de présence.

Les lieux volontiers présentés comme ouverts, hybrides, créatifs ou collaboratifs ne peuvent donc être saisis comme de simples surgissements locaux. Ils prennent place dans une stratégie territoriale au sein de laquelle l’ouverture, l’expérimentation, la convivialité ou la créativité deviennent elles-mêmes des ressources de qualification (Thibaud, 2015). Le lexique du tiers-lieu, de la rencontre ou de l’expérience ne vient pas corriger de l’extérieur un ordre urbain déjà là. Il contribue au contraire à en renforcer l’évidence. L’hypothèse défendue ici est que Confluence produit des espaces apparemment souples et accueillants tout en cadrant finement les usages légitimes et les formes recevables de présence. Il s’agit moins d’opposer innovation culturelle et récupération marchande que de décrire une gouvernementalité urbaine qui agit moins par interdiction frontale que par préformation des conduites, des attentes et des régimes de présence.

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Musée Confluence

Cette lecture prolonge un travail engagé au moment même où cette portion de ville entrait en transformation, comme en témoigne le film Confluence. Le rêve métropolitain, réalisé en 2006 (Chenevez, 2006). Cette profondeur temporelle permet de ne pas traiter les lieux actuels comme des objets isolés, mais de les rapporter à une trajectoire plus large de recomposition urbaine, de déplacement des centralités et de redéfinition des manières légitimes d’occuper l’espace. Lire Confluence aujourd’hui revient ainsi à lire un territoire où formes bâties, ambiances, équipements, dispositifs de circulation et programmations participent d’un même travail de normalisation douce des sociabilités urbaines.

La catégorie de tiers-lieu doit dès lors être maniée avec prudence. À Confluence, elle ne désigne pas un dehors de l’aménagement, mais l’une de ses formes contemporaines de légitimation.

L’espace n’est pas ici un simple décor. Avec Halbwachs, Simmel et Lefebvre, il peut être appréhendé comme un cadre matériel qui oriente les rythmes, les interactions et les perceptions sans jamais les déterminer mécaniquement (Halbwachs, 1950 ; Simmel, 2007 [1903] ; Lefebvre, 1974). Confluence apparaît alors comme un milieu d’expérience, c’est-à-dire comme un agencement de formes architecturales, de récits publics, d’offres culturelles, d’ambiances et d’attentes comportementales qui rendent certaines manières d’être en ville plus probables, plus fluides et plus immédiatement recevables que d’autres. La catégorie de tiers-lieu doit dès lors être maniée avec prudence (Besson, 2017). À Confluence, elle ne désigne pas un dehors de l’aménagement, mais l’une de ses formes contemporaines de légitimation, en présentant comme fluides et presque naturelles des formes d’occupation déjà préparées pour certaines manières d’être, de circuler, de produire et de se rendre visibles.

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Musée Confluence

Le Musée des Confluences constitue, de ce point de vue, un premier analyseur décisif. Implanté à la pointe sud de la presqu’île, au point de jonction des deux fleuves, il donne au territoire une figure immédiatement reconnaissable. Son architecture-signature, sa monumentalité et son statut d’équipement majeur condensent plusieurs dimensions du récit métropolitain, qu’il s’agisse de l’ambition internationale, de l’excellence culturelle ou de la capacité d’un territoire en reconversion à s’adosser à un grand équipement de prestige. Le musée rend ainsi Confluence visible bien au-delà du quartier lui-même. Mais cette visibilité ne va pas sans cadrage. L’hospitalité qui s’y déploie est réelle, mais elle demeure réglée par des formats de visite, des temporalités, des politiques tarifaires, des codes de circulation et de comportement, ainsi que par une séparation nette entre le dedans et le dehors.

L’imaginaire du tiers-lieu fonctionne alors comme l’enveloppe séduisante d’un espace fortement finalisé.

H7 et la Station Mue permettent d’observer comment cet idéal d’ouverture se trouve retraduit dans les cadres plus souples de l’action métropolitaine. Installé dans la Halle Girard, ancienne chaudronnerie du XIXe siècle réhabilitée au cœur du quartier, H7 articule patrimoine, innovation économique, dynamique événementielle et ouverture relationnelle. Le patrimoine industriel n’y est pas seulement conservé. Il est réinvesti comme ressource narrative au service d’une modernité entrepreneuriale qui entend se rendre à la fois attractive, désirable et territorialement enracinée. De ce point de vue, H7 participe de ce que Luc Boltanski et Arnaud Esquerre décrivent comme des logiques contemporaines d’enrichissement, dans lesquelles les traces, les ambiances et l’authenticité apparente des lieux deviennent des supports de valorisation économique et expérientielle (Boltanski et Esquerre, 2017). L’imaginaire du tiers-lieu fonctionne alors comme l’enveloppe séduisante d’un espace fortement finalisé, où coopération, créativité et convivialité deviennent elles-mêmes des ressources émotionnelles de mise en concurrence (Boltanski et Chiapello, 1999 ; Illouz, 2019).

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Ce qui est présenté comme souple, vivant et ouvert est produit par l’aménagement lui-même.

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Station Mue

La Station Mue donne à voir une autre modalité du même phénomène, moins spectaculaire mais tout aussi révélatrice. Inscrite dans le développement du sud de Confluence, à proximité du Champ, elle associe urbanisme transitoire, programmation culturelle, sociabilité de plein air, médiation écologique et pédagogie de la transformation urbaine. Nous sommes ici très loin d’un espace né d’un usage imprévu ou d’une appropriation ascendante. Ce qui est présenté comme souple, vivant et ouvert est produit par l’aménagement lui-même. Les terrasses, les containers, les food trucks, les dispositifs de détente, les jeux pour enfants et les supports de médiation sur la biodiversité ou le rôle de l’aménageur composent un espace où la convivialité, l’expérimentation et l’écoresponsabilité sont intégrées en amont dans le programme. Dans les deux cas, l’ouverture est déjà programmée, équipée et orientée. Ce que donnent à voir H7 et la Station Mue, ce n’est pas un dehors de la planification métropolitaine, mais l’une de ses formes les plus souples, où patrimoine, innovation, écologie et expérience deviennent des supports de qualification territoriale (Burret, 2017 ; Scaillerez et Tremblay, 2017 ; Krauss et Tremblay, 2019).

Pris ensemble, le musée, H7 et la Station Mue ne relèvent évidemment pas du même régime d’action. Le premier appartient à la centralité culturelle institutionnelle, tandis que les deux autres s’inscrivent davantage dans l’économie relationnelle de l’innovation, des services et de l’urbanité tertiaire écologisée. Pourtant, leur rapprochement fait apparaître une structure commune. Chacun met en scène l’accessibilité, la rencontre ou la convivialité, mais dans des cadres déjà informés par des attentes d’usage, des codes de comportement et des formes de présence considérées comme légitimes.

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H7

La question des publics devient alors centrale. Les usagers les plus ajustés à ces espaces sont d’abord les visiteurs, les salariés, les étudiants, les cadres créatifs, les néo-résidents et, plus largement, les fractions urbaines familières des langages de l’expérience, de la mobilité et de la disponibilité relationnelle (Authier et al., 2001). D’autres présences, moins ajustées aux codes de ces espaces, ne sont pas nécessairement interdites, mais elles sont moins prévues, moins accueillies et plus difficilement rendues légitimes. Il s’opère ainsi une forme de tri atmosphérique, dans laquelle les conditions de confort, d’évidence et de légitimité de présence sont distribuées de manière inégale selon les dispositions sociales, les ressources économiques et la familiarité avec les codes de ces lieux. La mise en ordre opère moins par exclusion frontale que par ambiance, programmation, surveillance discrète et distribution inégale des évidences de présence (Joseph, 1998).

Le tiers-lieu culturel ou para-culturel n’est pas l’envers de la planification métropolitaine. Il en constitue souvent l’une des formes les plus efficaces.

Il faut dès lors replacer ces lieux dans la transformation plus générale de Confluence. Ils ne sont pas seulement implantés dans un quartier en mutation. Ils contribuent à rendre cette mutation acceptable, désirable et habitable pour certains. La culture, le patrimoine réhabilité, l’innovation et l’écologie convergent ainsi dans une même politique de qualification du territoire. En ce sens, le tiers-lieu culturel ou para-culturel n’est pas l’envers de la planification métropolitaine. Il en constitue souvent l’une des formes les plus efficaces, précisément parce qu’il fait passer pour spontanées, conviviales et inclusives des urbanités étroitement cadrées du régime entrepreneurial.

Cette configuration peut aussi se lire à partir des transformations contemporaines des économies libérales urbaines. Ce que donnent à voir H7, la Station Mue et, dans un autre registre, le musée, ce n’est pas seulement une offre culturelle ou relationnelle ajustée à un quartier en recomposition. C’est une manière de faire entrer dans la fabrique urbaine les valeurs mêmes que le nouvel esprit du capitalisme a appris à capter et à valoriser, l’autonomie, la créativité, la mobilité, la coopération, la souplesse, l’authenticité apparente des lieux et la qualité des expériences (Illouz, 2006). Les inflexions écologistes des politiques urbaines contemporaines rompent moins avec cette logique qu’elles n’en renouvellent la légitimité.

Sous les promesses de créativité, de convivialité et d’expérience se joue ainsi une politique du tri, moins visible que l’exclusion frontale, mais tout aussi décisive dans la définition de celles et ceux que la métropole rend pleinement légitimes.

Il serait pourtant trop simple d’y voir une pure mécanique de domination ou de marchandisation. Si ces lieux fonctionnent, c’est aussi parce qu’ils répondent à de réelles attentes de sociabilité, de travail partagé, de curiosité, de rencontre et de qualité d’ambiance. La normalisation métropolitaine ne s’exerce pas contre ces aspirations. Elle s’appuie sur elles, les capte, les requalifie et les oriente vers des formes d’existence compatibles avec la ville par projet.

Confluence apparaît ainsi comme une configuration d’hospitalité cadrée. Les lieux ouverts qui s’y déploient ne suspendent pas les hiérarchies de présence. Ils les reformulent dans des langages plus souples et plus désirables. L’ouverture n’y est pas le contraire du cadrage, mais l’une de ses formes les plus efficaces. Sous les promesses de créativité, de convivialité et d’expérience se joue ainsi une politique du tri, moins visible que l’exclusion frontale, mais tout aussi décisive dans la définition de celles et ceux que la métropole rend pleinement légitimes.


Authier Jean-Yves, Bensoussan Bernard, Grafmeyer Yves, Lévy Jean-Pierre, Lévy-Vroelant Claire (dir.), 2001, Du domicile à la ville. Vivre en quartier ancien, Paris, Anthropos.
Besson Raphaël, 2017, « Rôle et limites des tiers-lieux dans la fabrique des villes contemporaines », Territoire en mouvement, no 34, [en ligne], DOI : 10.4000/tem.4184.
Boltanski Luc, Chiapello Ève, 1999, Le nouvel esprit du capitalisme, Paris, Gallimard.
Boltanski Luc, Esquerre Arnaud, 2017, Enrichissement. Une critique de la marchandise, Paris, Gallimard.
Burret Antoine, 2017, Étude de la configuration en tiers-lieu. La repolitisation par le service, thèse de doctorat en sociologie, Université Lumière Lyon 2.
Chenevez Alain, 2006, Confluence. Le rêve métropolitain, film documentaire, Musées Gadagne/Annexes 8, https://www.youtube.com/watch?v=bFA_mtE_9Bw
Halbwachs Maurice, 1950, La mémoire collective, Paris, Presses universitaires de France.
Harvey David, 1990, The Condition of Postmodernity. An Enquiry into the Origins of Cultural Change, Oxford, Blackwell.
Illouz Eva, 2006, Les sentiments du capitalisme, Paris, Seuil.
Illouz Eva, 2019, Les marchandises émotionnelles, Paris, Premier Parallèle.
Joseph Isaac, 1998, La ville sans qualités, La Tour-d’Aigues, Éditions de l’Aube.
Krauss Gerhard, Tremblay Diane-Gabrielle (dir.), 2019, Tiers-lieux. Travailler et entreprendre sur les territoires, Rennes/Québec, Presses universitaires de Rennes/Presses de l’Université du Québec.
Lefebvre Henri, 1974, La production de l’espace, Paris, Anthropos.
Pinson Gilles, 2009, Gouverner la ville par projet. Urbanisme et gouvernance des villes européennes, Paris, Presses de Sciences Po.
Scaillerez Arnaud, Tremblay Diane-Gabrielle, 2017, « Coworking, fab labs et living labs. État des connaissances sur les tiers-lieux », Territoire en mouvement, no 34, [en ligne], DOI : 10.4000/tem.4200.
Simmel Georg, 2007 [1903], Les grandes villes et la vie de l’esprit, Paris, L’Herne.
Thibaud Jean-Paul, 2015, En quête d’ambiances. Éprouver la ville en passant, Genève, MétisPresses.

Pour citer cet article

Alain Chenevez, « Lieux ouverts, ville cadrée », Revue Sur-Mesure [En ligne], mis en ligne le 17/04/2026, URL : https://www.revuesurmesure.fr/contributions/lieux-ouverts-ville-cadree