Le paysage fait aujourd’hui l’objet d’un intérêt renouvelé dans le contexte de changements climatiques et de transformations urbaines. Face à l’artificialisation des sols ainsi qu’à de nombreux autres défis écologiques, les villes sont appelées à se réinventer en intégrant davantage l’environnement et le végétal dans son développement. Le paysage peut alors être reconnu à la fois comme un patrimoine à préserver et comme un écosystème complexe à régénérer, tant par une démarche de projet que par une attention scientifique transdisciplinaire. Cette évolution conduit à définir plus largement les politiques publiques d’aménagement par le paysage. L’intervention collective dans la transformation des territoires trouve à travers le paysage une méthode permettant de concilier résilience écologique, préservation de l’environnement ou encore amélioration du cadre de vie.
C’est dans cette perspective, défendue au sein de « Politique paysagère. Pour une ville verte et durable »1, que les plans de paysage apparaissent comme des outils permettant d’accompagner le renouvellement des pratiques de l’aménagement dans la mise en œuvre des transitions. L’ouvrage propose une méthode d’analyse du « grand paysage » et de son fonctionnement écologique à l’échelle d’une agglomération : cette démarche débouche sur des orientations stratégiques et un plan d’actions. Explications.
Entretien avec Damien Butin pour Sur-Mesure
Qu’est-ce que la notion de paysage apporte selon vous de plus dans la prise en compte des enjeux contemporains de transformation urbaine ou territoriale ?
Le paysage occupe une place paradoxale dans la fabrique de la ville contemporaine. Souvent perçu comme flou, réduit à une dimension esthétique, patrimoniale ou décorative, il paraît conceptuellement fragile. Pourtant, cette fragilité fait sa force : situé à la croisée des regards, des usages et des disciplines, le paysage constitue un cadre capable d’embrasser la complexité des enjeux du XXIᵉ siècle et de fédérer les acteurs qui produisent la ville.
La ville ne peut plus être pensée seulement à travers bâtiments et infrastructures. Elle doit être envisagée comme un système vivant.
Cette capacité s’inscrit dans une histoire longue où les représentations du paysage demeurent plurielles depuis l’Antiquité. Le philosophe Alain Roger a montré que le paysage relève d’un processus d’« artialisation » : il n’est pas seulement une réalité physique, mais une construction culturelle façonnée par le regard. D’arrière-plan symbolique, il devient progressivement une dimension autonome, politique et culturelle, oscillant entre objet contemplé et outil de transformation territoriale. Il est ainsi partagé par de nombreuses disciplines — artistique, géographique, architecturale, urbanistique et paysagère — tout en demeurant un bien commun, révélateur de l’identité des territoires et des sociétés humaines.
À l’époque classique, le paysage devient aussi un modèle culturel et politique. Avec Claude Lorrain, il s’organise selon des principes d’harmonie et de composition qui influencent durablement jardins et territoires. Le paysage n’est plus seulement représenté : il est conçu, ordonné et mis en scène, devenant un instrument d’organisation du monde. Aux XVIIIᵉ et XIXᵉ siècles, il s’émancipe comme sujet autonome. Turner révèle la puissance des phénomènes naturels, Claude Monet en fait une expérience perceptive et temporelle, tandis que Paul Cézanne en explore la structure et contribue à une pensée spatiale moderne influençant architectes et urbanistes.
Avec l’industrialisation et l’urbanisation du XIXᵉ siècle, le paysage devient explicitement un outil de transformation territoriale. Face aux dégradations environnementales et sociales apparaissent les premiers parcs publics urbains, conçus à la fois comme lieux de loisirs, instruments d’hygiène et dispositifs d’organisation urbaine. Le paysage entre alors pleinement dans la fabrique de la ville.
Au XXᵉ siècle, cette dimension opérationnelle s’affirme : le paysage sert à planifier, structurer les espaces urbains et périurbains et articuler les relations entre bâti et milieux naturels. Parallèlement, l’écologie scientifique met en évidence les interdépendances entre sociétés humaines et systèmes vivants. Le paysage devient ainsi support de biodiversité, régulateur climatique et cadre de vie.
Au XXIᵉ siècle, face au changement climatique, à l’effondrement de la biodiversité et aux crises sociales, la ville ne peut plus être pensée seulement à travers bâtiments et infrastructures. Elle doit être envisagée comme un système vivant inscrit dans des milieux, des ressources et des temporalités longues. Dans ce contexte, le paysage apporte une contribution essentielle : il relie ce que les approches sectorielles tendent à séparer et devient un outil de médiation entre écologie, société et projet urbain.
Parce qu’il mobilise l’imaginaire autant que la technique, le paysage offre un support pour construire des visions partagées de l’avenir.
Fort de cette profondeur historique de la notion, que permet le paysage en tant que pratique professionnelle ?
Le paysage permet d’abord de comprendre. Il rend visibles les interactions entre urbanisation, climat, eau, sols et biodiversité. Il révèle les vulnérabilités et les potentiels des territoires. Il constitue un outil d’analyse capable de croiser les savoirs scientifiques, les usages sociaux et les perceptions habitantes, tout en observant et en évaluant les dynamiques de qualité paysagère.
Il permet ensuite de projeter. Parce qu’il mobilise l’imaginaire autant que la technique, le paysage offre un support pour construire des visions partagées de l’avenir. Il permet de dépasser les logiques purement fonctionnelles pour intégrer les dimensions sensibles, culturelles et écologiques dans les projets urbains.
Il permet enfin d’agir. Le paysage structure les espaces publics, organise les continuités écologiques, régule les phénomènes climatiques urbains, améliore les conditions de vie et renforce l’identité des territoires. Il constitue un cadre opérationnel pour aménager, ménager, préserver et gérer les bassins de vie.
Si le paysage est parfois perçu comme une notion large, c’est précisément parce qu’il dépasse les catégories traditionnelles. Cette transversalité en fait aujourd’hui un outil irremplaçable. Héritier d’une longue construction culturelle, scientifique et politique, il est devenu un instrument stratégique et opérationnel capable de répondre aux défis complexes du XXIᵉ siècle.
Pourquoi est-ce le paysagiste qui a cette capacité plutôt que l’architecte ou l’urbaniste ?
Cette question ne traduit pas une opposition entre disciplines, mais révèle une évolution historique dans la manière de concevoir et de transformer les territoires. À chaque époque, la fabrique de la ville a mobilisé des figures dominantes, en réponse aux enjeux de leur temps.
Les enjeux contemporains ne peuvent plus être abordés uniquement par l’organisation fonctionnelle ou par la forme construite. Ils exigent de penser les territoires comme des systèmes où les interactions deviennent centrales.
Au XIXᵉ siècle, avec l’industrialisation et l’explosion urbaine, c’est d’abord la figure de l’urbaniste qui s’impose. L’urbanisme organise, structure, planifie. Il intervient à grande échelle pour répondre à des enjeux fonctionnels, techniques et sociaux. La ville devient un système à organiser. Au XXᵉ siècle, la figure de l’architecte prend progressivement le relais, notamment dans le contexte de la reconstruction et de la modernisation, fondées sur la forme bâtie, la standardisation et la fonctionnalité. En France, les lois de décentralisation des années 1980 renforcent encore le rôle de l’architecture dans la fabrique territoriale : les collectivités locales cherchent à affirmer leur identité à travers des projets urbains emblématiques. L’architecte devient une figure centrale, capable de donner une signature et une visibilité aux villes.
Mais le XXIᵉ siècle marque un basculement profond. Les enjeux contemporains, changement climatique, effondrement de la biodiversité, artificialisation des sols, risques naturels, santé environnementale, fractures territoriales, … ne peuvent plus être abordés uniquement par l’organisation fonctionnelle ou par la forme construite. Ils exigent de penser les territoires comme des systèmes où les interactions entre milieux naturels, infrastructures et sociétés humaines deviennent centrales. C’est dans ce contexte que la figure du paysagiste s’impose.
Quel sont alors aujourd’hui les spécificités du rôle du paysagiste dans la fabrique urbaine ?
La démarche paysagère constitue tout d’abord un véritable outil de planification. À travers des dispositifs comme le « plan paysage et écologie », que je développe au sein de mon ouvrage, elle permet de révéler les structures territoriales, d’identifier les vulnérabilités, de définir des orientations et de guider le développement urbain en cohérence avec les dynamiques écologiques. Elle contribue directement à la planification urbaine, non pas en opposition avec l’urbanisme, mais en l’enrichissant d’une lecture sensible, écologique et systémique.
Mais le rôle du paysagiste ne s’arrête pas à la stratégie. Il intervient également de manière opérationnelle, dans la mise en œuvre concrète des projets. Il conçoit des structures paysagères : parcs, trames vertes, espaces publics, systèmes hydrauliques, qui deviennent des supports de résilience pour les territoires. Ces infrastructures ne sont pas seulement des aménagements : elles régulent les températures, gèrent les eaux pluviales, soutiennent la biodiversité, améliorent la santé et le cadre de vie.
Le paysagiste n’est pas seulement un concepteur d’espaces, il est celui qui permet de refonder la fabrique de la ville autour de ses conditions essentielles d’habitabilité.
Au-delà de la conception, le paysagiste joue également un rôle essentiel de médiateur. Parce qu’il travaille sur un objet partagé par tous, le cadre de vie. Il est en capacité de dialoguer avec les élus, les techniciens, les scientifiques et les habitants. Il rend lisibles les transformations, explique les enjeux, accompagne les décisions. Il participe à construire une culture commune du territoire.
Cette capacité de médiation est essentielle dans un monde où les projets urbains impliquent une multiplicité d’acteurs et d’intérêts. Le paysagiste devient alors un chef d’orchestre, capable d’animer des équipes pluridisciplinaires et de traduire des objectifs complexes en projets concrets. Le paysagiste n’est pas seulement un concepteur d’espaces, il est celui qui permet de refonder la fabrique de la ville autour de ses conditions essentielles d’habitabilité. Il ne dessine pas seulement des formes, il organise des milieux de vie. Dans un siècle marqué par l’incertitude et les transitions, le paysagiste apparaît ainsi non comme une alternative aux autres disciplines, mais comme celui qui en permet probablement la convergence, et comme l’un des acteurs essentiels pour concevoir des territoires robustes, vivants et durables.
Comment le paysage permet aujourd’hui d'aborder plus transversalement l’écologisation des politiques publiques territoriales ?
Sous l’effet conjugué des crises climatiques et écologiques et des politiques de décarbonation, l’écologie s’impose désormais comme une dimension structurante de l’aménagement et de la planification territoriale. Toutefois, pour dépasser le stade de l’injonction ou du principe, l’écologie doit pouvoir s’incarner dans un cadre capable d’articuler vision stratégique, action opérationnelle et appropriation collective. Le paysage offre précisément ce cadre. À la fois objet de connaissance, support de médiation et levier d’action, il constitue un outil de premier rang pour engager concrètement la transition écologique des territoires.
Comme le rappelle la Convention européenne du paysage, le paysage est « une portion de territoire telle que perçue par les populations, résultant de l’action combinée de facteurs naturels et humains ». Il est ainsi indissociablement matériel et culturel, écologique et social. Il constitue le berceau de l’identité des territoires et le produit vivant de leur histoire. Sa géographie, ses reliefs, ses sols, son hydrographie et ses ressources ont conditionné l’implantation des villes, orienté les infrastructures, soutenu le développement des activités agricoles, industrielles et commerciales, et façonné des héritages patrimoniaux singuliers. Le paysage est le creuset de la formation des sociétés humaines : il relie le bâti et le vivant, l’économie et l’environnement, les usages et les représentations.
Paysage et écologie doivent désormais être considérés comme deux expressions d’un même système vivant. Le paysage rend visible l’écologie ; l’écologie donne au paysage sa profondeur fonctionnelle.
Pourtant, l’histoire moderne a souvent dissocié paysage et écologie. Le paysage, domestiqué par l’art et le projet, a pu être instrumentalisé comme signe de maîtrise, de pouvoir ou d’embellissement, accompagnant le développement des sociétés urbaines et prospères. À l’inverse, la nature ordinaire, productive ou rurale a parfois été reléguée au rang d’espace résiduel, perçue comme désordonnée, improductive ou archaïque. Cette dissociation a contribué à fragmenter la compréhension des territoires, en séparant leur dimension sensible et culturelle de leurs fondements écologiques.
Aujourd’hui, cette opposition apparaît non seulement obsolète, mais contre-productive face aux crises contemporaines. Paysage et écologie doivent désormais être considérés comme deux expressions d’un même système vivant. Le paysage rend visible l’écologie ; l’écologie donne au paysage sa profondeur fonctionnelle. Ensemble, ils offrent un cadre intégrateur capable de fédérer les politiques publiques autour d’enjeux aussi divers que la transition énergétique, l’évolution des mobilités, l’adaptation aux risques climatiques, la transformation des modèles agricoles ou la réintroduction du vivant dans les espaces urbanisés.
Dans ce contexte, le paysage devient un champ privilégié de mise en débat. Parce qu’il est perceptible et partagé, il constitue un langage commun accessible à tous : élus, techniciens, habitants, agriculteurs, aménageurs ou acteurs économiques. Il permet de traduire des phénomènes complexes, réchauffement urbain, artificialisation des sols… en réalités concrètes et visibles. Il rend ainsi possible l’émergence d’une conscience collective et la construction de visions territoriales partagées.
D’un point de vue opérationnel, pouvez-vous donner des exemples de la façon dont cela se traduit en termes de projets ?
En effet, le paysage n’est pas seulement un support de dialogue : il est aussi un outil de projet. Des démarches paysagères, comme le Plan Paysage et Écologie (PPE), permettent de structurer cette approche en articulant connaissance, concertation et action. Elles contribuent à révéler les structures territoriales, à identifier les continuités écologiques, à orienter les formes urbaines et à guider les transformations dans une perspective de durabilité. Le paysage devient alors à la fois cadre, méthode et levier pour écologiser la planification territoriale.

Sur le plan opérationnel, le paysage agit comme une véritable infrastructure écologique et territoriale. Il permet de :
Réguler les microclimats urbains grâce à la présence du végétal et des sols vivants, limitant les effets d’îlots de chaleur
Gérer les eaux pluviales et prévenir les risques d’inondation en redonnant place aux cycles naturels de l’eau
Restaurer les continuités écologiques nécessaires à la biodiversité
Améliorer la santé et le bien-être des populations en offrant des cadres de vie de qualité
Renforcer l’attractivité des territoires en valorisant leurs ressources paysagères, agricoles et patrimoniales
Soutenir des économies locales plus résilientes, fondées sur les ressources et les spécificités territoriales
En réconciliant culture et écologie, projet et milieu, le paysage redonne au vivant sa place centrale dans la fabrique des territoires, et permet de structurer la « ville jardin ».
En recréant des sols vivants, des trames végétales, des continuités écologiques et des espaces ouverts, le paysage restaure des services écosystémiques essentiels : régulation climatique, fertilité des sols, cycle de l’eau, pollinisation. Il contribue également à une logique de coûts évités, en réduisant les dépenses liées aux catastrophes naturelles, aux dégradations environnementales ou aux impacts sanitaires.
Ainsi, le paysage permet de dépasser une approche sectorielle de l’écologie pour l’inscrire dans une vision territoriale globale. Il relie les échelles, du grand territoire à l’espace public de proximité ; il articule les temporalités, du temps long des milieux naturels au temps court du projet ; il fédère les disciplines, de l’écologie à l’urbanisme, de l’ingénierie aux sciences sociales. En réconciliant culture et écologie, projet et milieu, il redonne au vivant sa place centrale dans la fabrique des territoires, et permet de structurer la « ville jardin ».
Le paysage devient ainsi une condition de soutenabilité, un outil de gouvernance et un levier de transition, permettant d’engager les territoires dans une trajectoire à la fois écologique, sociale et culturelle, en adéquation avec les défis du XXIᵉ siècle.
Politique paysagère. Pour une ville verte et durable : mise en application
Dans « Politique paysagère. Pour une ville verte et durable », Damien Butin développe, à travers l’exemple du Parc des Berges, une démarche de reconversion d’une friche industrialo-portuaire fondée sur la renaturation et la création d’un éco-paysage. Le projet vise à réintégrer les dynamiques naturelles comme armature du projet urbain, en substituant à une logique d’aménagement artificiel une approche écosystémique où le paysage devient une infrastructure vivante, productive et adaptative.

Il s’appuie sur des solutions fondées sur la nature (SfN), avec la reconstitution progressive de milieux végétalisés capables d’assurer des fonctions écologiques structurantes et de produire des services écosystémiques multiples : régulation thermique, gestion alternative des eaux pluviales, amélioration de la qualité des sols et du cadre de vie. La gestion des sols pollués constitue un levier central. Elle mobilise des techniques alternatives in situ, comme la phytoremédiation ou le procédé « clip-clap », permettant d’engager une régénération pédologique progressive sans recourir à des excavations lourdes, limitant ainsi les coûts, l’empreinte carbone et la perte de ressources.
La désartificialisation représente une autre dimension structurante. Elle consiste à remplacer les surfaces imperméabilisées par des sols vivants capables de retrouver des propriétés agronomiques et biologiques fonctionnelles. Ce processus restaure les capacités d’infiltration, de stockage et de filtration de l’eau, contribuant à la réactivation du cycle naturel de l’eau en milieu urbain. Parallèlement, l’augmentation de la couverture végétale et la présence de sols fonctionnels participent à la réduction des îlots de chaleur urbains grâce à l’ombrage, à l’évapotranspiration et au rafraîchissement microclimatique, améliorant le confort d’été et répondant à des enjeux de santé environnementale.
Le parc est également conçu comme une infrastructure hydraulique résiliente capable d’accompagner les dynamiques du fleuve. Par sa topographie, la perméabilité de ses sols et la présence de zones volontairement inondables, il joue un rôle d’espace d’expansion des crues et de régulation hydraulique selon le principe de la ville éponge, participant à la prévention des risques d’inondation. Sur le plan écologique, le projet vise la reconstitution d’écosystèmes en recréant des habitats diversifiés et des continuités écologiques entre le fleuve et les tissus urbains. Cette approche favorise le retour d’une biodiversité fonctionnelle et renforce la capacité d’adaptation du site face aux évolutions climatiques.

Enfin, le Parc des Berges constitue un support de médiation et de co-construction mobilisant collectivités, concepteurs, gestionnaires, habitants et acteurs locaux. Cette démarche collaborative favorise l’appropriation sociale et inscrit le paysage comme levier culturel et politique de la transition écologique, illustrant le passage d’un urbanisme de l’aménagement à un urbanisme de la régénération où le sol, l’eau et le vivant deviennent les matériaux premiers du projet.
