Le musée est omniprésent dans les politiques culturelles, les stratégies touristiques, les grands projets urbains, à la fois comme marqueur d'attractivité, levier de revitalisation et outil de marketing territorial. Pourtant, il est rarement envisagé comme un équipement culturel de proximité et reste souvent absent en tant que pratique culturelle spontanée. Les chiffres de fréquentation des grandes institutions donnent parfois l'illusion d'un succès généralisé. Les files d'attente devant les expositions phares, les records annoncés chaque année, la visibilité internationale de certains établissements semblent témoigner d'une relation solide entre les musées et leurs publics. Mais cette lecture masque une réalité plus complexe : la fréquentation demeure fortement concentrée, tandis qu'une large part de la population ne fréquente pas ou très rarement les musées. Sept français sur dix n’en ont visité aucun dans l’année, une proportion stable depuis les années 1970 (DEPS, 2020).
Le public ne s'est pas détourné de la culture, il a diversifié les lieux où il la pratique. Face à ce constat, et dans le sillage de l'institutionnalisation des tiers-lieux, le musée emprunte volontiers leurs codes.
Le paradoxe est d'autant plus frappant que les pratiques culturelles amateurs se renouvellent, en grande partie hors des institutions (Flichy, 2010). Ateliers, reconstitutions historiques, fanfictions, archives citoyennes, initiatives patrimoniales locales : les individus continuent de produire, partager et expérimenter la culture. Le public ne s'est pas détourné de la culture, il a diversifié les lieux où il la pratique. Face à ce constat, et dans le sillage de l'institutionnalisation des tiers-lieux, le musée emprunte volontiers leurs codes : convivialité, participation, communauté, hospitalité, café, jardin, coworking, programmation ouverte. Le mouvement n’a rien de spontané : depuis le rapport Faire ensemble pour mieux vivre ensemble (2018), l’Etat français finance et labellise les tiers -lieux, hors des politiques culturelles, au point d’en faire un modèle à diffuser1, tandis que la définition du musée adoptée par l’ICOM en 2022 inscrit pour la première fois la participation des communautés dans la mission des musées.
Pourtant, derrière cette apparente nouveauté se cachent des interrogations anciennes : l’ancrage d’une institution dans son territoire, la place qu’elle accorde aux habitants, le passage d’un public à une communauté. La question dépasse la médiation et le hors-les-murs, qui, même participatifs, partent le plus souvent de l’institution vers ses publics : la proximité s’entend ici moins comme la distance géographique d’un équipement que comme la possibilité, pour ses usagers, de s’y sentir chez eux.
L’injonction au tiers-lieu
Le musée est l'une des institutions les plus éloignées historiquement du concept de tiers-lieu. Le musée contemporain, héritier du musée institutionnel du XIXᵉ siècle, s'est construit autour d'une autorité scientifique forte, d'une gouvernance verticale, d’un universalisme pensé depuis l’Europe et d'une architecture qui affirme sa légitimité. Quand il se met à parler de convivialité, de participation, de co-construction et d'hospitalité, quelque chose se déplace. On demande aujourd'hui aux musées de recréer du lien social, de participer à la vie locale, de produire de l'inclusion, de contribuer à l'attractivité urbaine, d'accompagner les transitions. Pendant longtemps, le musée pouvait justifier son existence par la qualité de ses collections, sa stratégie de conservation inscrite dans un temps long, sa haute expertise et ses capacités de transmission. Les codes du tiers-lieu apparaissent désormais comme un modèle permettant de répondre simultanément à toutes ces attentes.
Le musée ne veut plus être une destination. Il veut devenir un lieu où l'on revient.
Dès lors, la question n'est pas de savoir comment transformer les musées en tiers-lieux, mais pourquoi les institutions culturelles éprouvent aujourd'hui le besoin de s'approprier cette notion. Cette appropriation révèle autant les nouvelles attentes adressées aux musées que la transformation des politiques culturelles et du rôle des équipements dans la ville. Le tiers-lieu est devenu un imaginaire global et le musée, confronté à l'inflation de ces promesses, en est l'un des meilleurs observatoires.
Quatre expériences internationales, inégalement médiatisées, que j’ai pu observer sur le terrain, invitent à déplacer le regard. Choisies hors des grands équipements métropolitains, elles relèvent de cadres institutionnels sans équivalent entre eux (patronal, municipal, national ou universitaire) : ce ne sont pas des modèles à comparer, et c’est précisément cet écart qui les rend instructives. Elles proposent quatre manières de penser le musée de proximité : une communauté qui préexiste au lieu ; des usages hybrides qui rendent possible l'appropriation ; une collection ouverte à la coproduction des savoirs ; enfin, un équipement pensé d'abord pour son territoire. De São Paulo à Yogyakarta, en passant par Deauville et Amsterdam, elles posent toutes la même question autrement : à qui le musée appartient-il vraiment ?
L'écueil, pour le musée, est précisément de vouloir produire artificiellement ce qui relève d'une histoire sociale longue. Le musée ne veut plus être une destination. Il veut devenir un lieu où l'on revient.
L’ancrage avant l’architecture
Le cas du SESC Pompeia à São Paulo illustre les ambiguïtés du débat. Souvent présenté comme référence fondatrice des tiers-lieux culturels, le projet de Lina Bo Bardi est célébré pour son architecture : la réhabilitation d'une ancienne usine, la coexistence d'usages multiples, des espaces ouverts et généreux. Pourtant, son succès repose moins sur sa forme spatiale que sur sa gouvernance. Financé par une contribution patronale obligatoire et conçu au bénéfice des travailleurs du commerce, il n'a jamais eu à fabriquer un collectif d’usagers ni à séduire un marché culturel concurrentiel. Son public préexistait au lieu. Ce qui fait la force du SESC, c'est l'existence d'un groupe social clairement identifié auquel l'institution rend des comptes. Mais cela ne signifie pas que l’institution se contente de répondre à une communauté déjà constituée : elle crée les conditions de rencontres, d’usages partagés et progressivement, de formes d’appartenance. Réduire le tiers-lieu à ses attributs architecturaux ou programmatiques revient à oublier cette dimension fondamentale : sans un ancrage social réel, il reste un lieu accueillant, fréquenté sans pour autant devenir un lieu auquel on se sent appartenir.

L'exemple des Franciscaines à Deauville montre cependant qu'un projet programmatique et architectural peut favoriser l'émergence de nouveaux usages. Médiathèque, musée, expositions, spectacle vivant, restaurant, fab labs et espaces de consultation s'y répondent dans une programmation pensée comme un ensemble. La fréquentation familiale et intergénérationnelle ne tient pas seulement à la diversité des fonctions proposées mais à leur hybridation réelle.
L'architecture ne fabrique donc pas une communauté, mais elle peut rendre son appropriation possible.
Contrairement au SESC, les Franciscaines ne disposaient pas d’un public constitué ; c'est la cohérence du projet culturel et spatial (et du programme architectural) qui a permis de créer des habitudes de fréquentation. L'architecture ne fabrique donc pas une communauté, mais elle peut rendre son appropriation possible.

Ouvrir la collection, ouvrir le lieu
Il existe d'autres manières de produire du commun autour d'un musée : non plus par les espaces, mais par la collection elle-même. En ouvrant l’ensemble des ses collections sous licence libre, le Rijksmuseum en fait une ressource réutilisable par tous. En particulier, ses recherches de provenance des œuvres issues du contexte colonial, sont rendues publiques et développées en collaboration avec des chercheurs, des institutions partenaires et les communautés concernées. La collection n’est plus seulement un patrimoine à conserver ni un support d'autorité institutionnelle ; elle devient un bien commun dont l'histoire, les interprétations et les usages se construisent de manière plus collégiale, dans un dialogue ouvert à la critique et à la pluralité des savoirs.

L'expérience du Gelanggang Inovasi dan Kreativitas (GIK) à Yogyakarta apporte une réponse différente. Ce qui m’a frappée lors de ma visite, ce n'est pas d'abord la diversité des espaces mais l'impression que les usagers appartiennent déjà au lieu. Étudiants, chercheurs, associations, entrepreneurs culturels ou simples habitants ne semblent pas répondre à une programmation conçue pour eux ; ils contribuent à faire exister le lieu lui-même. La communauté se construit ici moins autour d’une identité commune que dans la pratique régulière du lieu. Dans une ville où la culture est vivante mais peu muséifiée au sens occidental, cet équipement universitaire et culturel inverse la logique habituelle : il place le quartier avant le visiteur. Les collections y trouvent naturellement leur place, non comme finalité, mais comme ressource mobilisable par un écosystème local déjà actif.
Penser en archipel
Ce que ces quatre expériences partagent, c'est une même conviction : les communautés ne se décrètent pas et elles émergent rarement de la seule qualité d'un espace ou d'une programmation. Elles invitent aussi à reconsidérer l'universalisme européen sur lequel le musée a construit sa légitimité. Le musée est peut-être l'institution la plus adaptée pour donner à voir, dans le prolongement de la pensée d'Édouard Glissant, que l'universel ne se décrète pas depuis un centre mais émerge de la mise en relation des singularités : s'ancrer dans ce qui fait la particularité d'une communauté, d'une collection, d'un territoire, pour ouvrir, par le contact et la relation, sur la compréhension de l'autre. Le musée peut alors devenir à la fois lieu de renforcement du lien social et ouverture vers le monde non pas malgré ses collections, mais grâce à elles.
Le tiers-lieu cesse ainsi d’être un horizon à reproduire. Il devient un révélateur des attentes contemporaines adressées au musée : être non seulement un lieu de savoir, mais aussi un lieu de relations et d’appartenance.
Voisin et passeur
Le débat sur les tiers-lieux a eu le mérite de déplacer les attentes adressées aux musées. La question n’est plus seulement celle des publics mais celle de l’utilité sociale de l’institution. Elle se mesure à sa contribution aux pratiques quotidiennes, aux liens qu’elle tisse avec les habitants, à sa place dans la vie locale. Dans cette perspective, le musée apparaît moins comme une destination que comme une ressource pour son territoire. Sa valeur ne se mesure plus uniquement au nombre d’entrées ou à la qualité de ses collections, mais aussi à sa capacité à accueillir des usages, à soutenir des initiatives et à entretenir des relations avec les habitants, les associations, les écoles ou les acteurs locaux.
Mais cette ouverture ne va pas de soi. Reste à savoir qui décide de la programmation, des usages jugés légitimes, de la place réellement laissée aux habitants. La proximité elle-même ne peut devenir une injonction : le musée peut être un voisin sans renoncer à sa capacité à ouvrir sur d’autres récits, d’autres territoires, d’autres manières de voir. Le défi n’est alors pas tant de reproduire les attributs du tiers-lieu que de trouver une manière juste d’être présent dans son territoire. Le tiers-lieu cesse ainsi d’être un horizon à reproduire. Il devient un révélateur des attentes contemporaines adressées au musée : être non seulement un lieu de savoir, mais aussi un lieu de relations et d’appartenance.
Pour aller plus loin :
Eric Klinenberg, Palaces for the People, New York, Crown, 2018
Laurajane Smith, Uses of Heritage, Londres, Routledge, 2006
Robert R. Janes et Richard Sandell, Museum Activism, Londres, Routledge, 2019
Sharon Zukin, Naked City. The Death and Life of Authentic Urban Places, Oxford, Oxford University Press, 2010
Antoine Burret, Nos tiers-lieux. Défendre les lieux de sociabilité du quotidien, FYP, 2023
Patrice Flichy, Le Sacre de l’amateur. Sociologie des passions ordinaires à l’ère numérique, Paris, Seuil, 2010
Philippe Lombardo, Loup Wolff, Cinquante ans de pratiques culturelles en France, Paris, DEPS, 2020-2
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Le GIP France Tiers-Lieux, chargé de cette politique nationale, a été dissous le 31 août 2026 ↩
