En 2021, j’ai commencé un travail photographique consacré aux tiers-lieux bretons dans le cadre de mon activité d'artiste-auteur. Mon intérêt pour ce mouvement est né quelques années auparavant, alors que je venais d’être élu à la culture. J’avais entendu parler des tiers-lieux et de leurs impacts sur les territoires à travers mes lectures. La philosophie défendue m’avait séduite. J’ai alors amorcé un projet de médiathèque tiers-lieu pour ma commune. Parallèlement je suis allé à la rencontre de différents établissements bretons qui s'inscrivent dans cette démarche afin d’en comprendre les contours. C’est lors d’un « apéro tiers-lieu », organisé par Rich’ESS (pôle d’Économie Sociale et Solidaire de Saint-Brieuc), que j’ai pu rencontrer une dizaine de tiers-lieux en toute convivialité. Je me suis alors rendu compte que les personnes présentes n'avaient pas connaissance des activités des autres, de ce qu’il se passait autour d’eux et ce, malgré la richesse des initiatives du territoire. Afin de participer, à mon échelle, à ce mouvement, j’ai décidé de le documenter par la photographie.
Le but était de rendre intelligible, par l’image, la notion de tiers-lieu pour sensibiliser les élus et le grand public aux enjeux de l’économie sociale et solidaire, et de favoriser l’interconnaissance et le partage de bonnes pratiques à travers une exposition itinérante.
Pendant près d’un an, je me suis déplacé en Bretagne dans ce but. Parmi les personnes et les lieux rencontrés figurent notamment la Maison Glaz à Gâvres (56), spécialisée dans la préservation du littoral (où j’ai bénéficié d’une semaine de résidence), le Phare à Plérin (22) engagé dans la création de lien social, la Coopérative des Possibles à Binic-Étables-sur-mer (22) qui travaille autour de l’habitat partagé et de chantiers participatifs, le Kikafékoi à Langueux (22), qui développe des activités autour de la parentalité, de l’insertion professionnelle ou encore de la gouvernance, Sors tes moutons à Saint-Brieuc (22) qui associe médiation animale, participation des usagers et transhumances urbaines, ou encore la Ruche des Arts à Langueux (22), qui met des espaces de création et d’exposition à disposition d’artistes locaux.



J’ai également rencontré l’Éco-centre Trégor, installé depuis 2010 sur un terrain de 3 hectares à Pleumeur-Bodou (22), qui expérimente et diffuse des solutions pratiques, techniques et ludiques autour des enjeux climatiques et environnementaux, le Parallèle à Redon (35), pensé et géré par des jeunes pour des jeunes, les Ateliers Magellan à Nantes (44) où cohabitent réparation de vélos, résidences d’artistes et réflexions autour de l’urbanisme transitoire et culturel. À l’étranger, j’ai pu m’entretenir avec Tiers-lieu Montréal, à la fois un réseau et un lieu situé en plein cœur de Montréal, ainsi que Porteus, dans le canton de Genève, né d’une mobilisation citoyenne.
Je pensais photographier des bâtiments ; j'ai découvert des communautés.
Les rencontres réalisées au cours de cette enquête ont progressivement déplacé mon regard. Je pensais photographier des bâtiments ; j'ai découvert des communautés. Les personnes cherchant des espaces où expérimenter et faire ensemble, où chacun peut trouver une place, proposer une idée, partager une compétence ou participer à une aventure collective. Ces rencontres m'ont permis de découvrir également les zones de tension pouvant exister au sein des tiers-lieux concernant leur gouvernance, leur modèle économique et leurs valeurs.
Cette enquête photographique a finalement donné lieu à une exposition présentée au Parlement de Bretagne à Rennes, avec le soutien de Bretagne Tiers-lieux. Voici ce que j’en ai retiré.
La gouvernance à l’épreuve des évolutions du lieu
Les tiers-lieux tentent de mettre en place des formes e gouvernance horizontales et participatives. Mais, de mes rencontres, sont remontées certaines difficultés. Dès lors qu’apparaissent des postes salariés aux côtés de l’engagement bénévole, les enjeux se transforment.
Plusieurs salariés rencontrés ont décrit une même difficulté : participer à la prise de décision collective au même titre que les bénévoles est un défi car leur emploi dépend de la pérennité de la structure, donc de la stratégie globale de développement. Il est paradoxal qu’au moment où l’organisation parvient à stabiliser son activité suffisamment pour recourir à des emplois, ceux-ci puissent engendrer un déséquilibre dans la gouvernance.
Il est nécessaire dans tous les cas de faire évoluer les modalités de gouvernance au fur et à mesure que le projet grandit.
La professionnalisation stabilise les projets et fait monter en compétences ; elle introduit aussi, dans un même collectif, des niveaux d’implication et des rapports au risque différents entre bénévoles et salariés : d'un côté, des bénévoles ne veulent pas se voir dépossédés du projet dont ils sont à l'initiative, de l'autre des salariés ne veulent pas perdre un emploi correspondant à leurs valeurs. Là où le bénévole peut choisir son niveau d’implication en fonction de ses disponibilités, le salarié, lui, s'engage sur la durée de son contrat de travail. Une décision prise collectivement peut entraîner des conséquences professionnelles lourdes pour le salarié. Comment maintenir une participation collective lorsque le développement du lieu fait apparaître des responsabilités, des statuts et des niveaux d’engagement différents ?
La réponse à cette question semble dépendre de l’histoire de chaque lieu, du stade où il en est et des personnes qui le composent. Il apparaît cependant qu’il est nécessaire dans tous les cas de faire évoluer les modalités de gouvernance au fur et à mesure que le projet grandit. Si le salariat pallie l’inconstance du bénévolat dans le fonctionnement quotidien du lieu (animation, gestion financière, communication), il implique une charge financière constante qui suppose un modèle économique stable.
Le modèle économique à l’épreuve des valeurs
La crise du financement associatif pousse des associations (faute de financements publics suffisants) à chercher des montages hybrides. Sur la presqu’île de Gâvres, dans le Morbihan, la Maison Glaz fonctionne sur ce type de modèle hybride.
Maison Glaz est installée sur un ancien centre de vacances de l’armée, sur un terrain d’un hectare et demi à la pointe de la presqu'île de Gâvres. Le lieu mêle café, hébergement, coworking, programmation culturelle, événements, formation et activités liées à la transition écologique. Son projet est directement lié à la situation particulière de Gâvres, territoire littoral confronté à l’érosion du trait de côte, à la submersion marine et à la perspective d’une transformation profonde de son environnement. Le lieu se présente ainsi comme un laboratoire pour réfléchir aux manières d’habiter les littoraux de demain.
L’exemple de la Maison Glaz montre que la diversification des ressources ne peut se reposer que sur des conditions matérielles suffisantes.
Dans une commune de quelques centaines d’habitants, enclavée géographiquement, une entreprise d’insertion (Grand Air) vient appuyer l’action de l’association fondatrice (Caress) du tiers-lieu. La location de gîtes et d’espaces, ainsi que l’accueil d’événements privés, financent les postes de salariés permanents et soutiennent le projet associatif qui accueille et forme ses adhérents. Devenue, avec ses douze salariés, le premier employeur privé de la commune, la Maison Glaz réalise l’essentiel de son chiffre d’affaires hors saison estivale grâce à la diversification de ses activités ancrées dans les besoins locaux (création de liens sociaux grâce au café, aux concerts et aux animations, mise en avant des atouts de Gâvre grâce à la location de gites, sensibilisation, formation et ancrage aux enjeux locaux grâce à son école « Nouveaux Rivages » axée sur la résilience du littoral).
Akira, cofondatrice du projet et coprésidente du réseau régional Bretagne Tiers-Lieux, situe ce choix dans le contexte plus large des associations qui cherchent « à vivre avec moins voire sans subventions »1. Ce type de montage suppose toutefois un bâtiment susceptible d’accueillir une activité économique pérenne. Les tiers-lieux qui reposent sur des occupations temporaires ou sur la mise à disposition précaire d’un local ne disposent pas de ce levier : ils restent exposés aux aléas des financements publics et des décisions des élus. L’exemple de la Maison Glaz montre que la diversification des ressources ne peut se reposer que sur des conditions matérielles suffisantes.



Lorsque les valeurs font l'espace
Le terme « tiers-lieu » tire sa force du paradoxe selon lequel il est suffisamment fédérateur pour faire naître un sentiment d'appartenance et encourager les coopérations, sans constituer pour autant un modèle unique auquel chaque projet devrait se conformer.
L’objectif n’était donc pas seulement de créer du lien entre les acteurs mais de faire émerger une conscience collective : se reconnaître comme appartenant à une même famille de pratiques et de faire front commun.
À Montréal, au Québec, Théo travaille depuis plusieurs années à l’édification d’un réseau de tiers-lieux. Les pratiques existent (lieux coopératifs, centres communautaires, bibliothèques aux usages hybrides) mais le terme reste peu répandu comme catégorie commune. Un réseau informel s’y est constitué depuis 2023, à son initiative, pour faire prendre conscience à ces espaces qu’ils partagent une philosophie commune.
Son initiative est née d’un constat simple : des lieux partageant des valeurs et des pratiques proches fonctionnaient encore largement chacun de leur côté, alors même que le mouvement des tiers-lieux se développait en France et que des espaces coopératifs, centres communautaires ou bibliothèques commençaient à employer ce vocabulaire au Québec. L’objectif n’était donc pas seulement de créer du lien entre les acteurs mais de faire émerger une conscience collective : se reconnaître comme appartenant à une même famille de pratiques et de faire front commun.
Les premières rencontres, organisées à partir de juin 2023, ont réuni une dizaine de lieux ou structures. Elles ont permis d’échanger sur des problématiques communes : communication, capacité à toucher différents publics, modèle économique…
D’autres lieux endossent l’étiquette après coup, sans être nés d’un projet de tiers-lieu au sens strict. À Montréal toujours, le Bâtiment 7 n’est pas né d’un besoin de lieu mais d’une opposition citoyenne face à un projet de casino et de centre des congrès en 2003. Lorsque le bâtiment est vendu au groupe Mach en 2005, la communauté s’oppose aux projets de ce dernier et cherche à faire reconnaître les besoins de ses riverains. En 2009, après la démolition non autorisée d’une partie du bâtiment, habitants, artistes, organisations locales et militants se regroupent au sein du collectif 7 pour défendre sa conservation et sa maîtrise collective. Après plusieurs années de mobilisation, de rapports de force, de pétitions, d’actions directes, de consultations publiques, et de négociations avec la ville, Le Collectif passe à la conception du projet sur le devenir du lieu, où ils y intègrent leurs propres pratiques et besoins : espaces artistiques et culturels, ateliers, services de proximité, activités alimentaires. En 2012 la concession du bâtiment à la communauté pour 1 dollar symbolique est faite par la Ville. Le collectif en devient propriétaire en 2017. L’année suivante une structure d’autogestion est adoptée et 13 projets ouvrent leurs portes : épicerie communautaire, brasserie coopérative, ateliers. La même année le collectif adopte une structure d’autogestion organisée en cercles, dans laquelle différents projets disposent d'une autonomie dans leur domaine tout en participant à une gouvernance collective. Ce n’est qu’à ce moment-là que naît le tiers-lieu, au sens où on l’entend aujourd’hui2.
Faire du tiers-lieu une catégorie trop rigide reviendrait à figer un mouvement dont la richesse réside justement dans sa capacité à s'adapter aux contextes locaux.
À Genève, le bâtiment Porteous suit une trajectoire comparable. Ancienne station d’épuration mise hors service en 1997 en raison de la modernisation de la station d’épuration d’Aïre, rendant le bâtiment obsolète, le bâtiment reste abandonné pendant plus de 20 ans. En 2017, alors les réflexions du canton de Genève se dirigent vers un projet de centre de détention, le collectif « Prenons la ville » s’empare du lieu pour s’y opposer. Ses membres occupent le bâtiment et entretiennent un rapport de force jusqu’à l’abandon du projet. S’ouvre alors une négociation qui débouche sur l'intégration du collectif aux réflexions concernant la rénovation. Est fondée en 2019 l’association Porteous, qui mandate elle-même les architectes et sollicite des fondations privées. En juillet 2026, le Conseil d’État dépose un projet de loi portant un crédit de 8 millions de francs Suisse pour la rénovation complète. Le chantier s’appuie sur les usages laissés par les années de squat et la philosophie des tiers-lieux culturels3. Une commission mixte s’engage dans un réaménagement progressif du lieu. Des activités investissent le bâtiment dès 2022 grâce au chantier du « Chic&Shlag ». En 2024 une étude de faisabilité est menée pour la rénovation globale du site et l’arrivée de partenaires comme UltraRécup. Aujourd’hui, l'aménagement d’un nouvel atelier est en cours et un projet de loi se prépare à financer le chantier final afin de transmettre la propriété du lieu à la future fondation Porteus.
Le tiers-lieu est moins une définition qu'un horizon commun où les droits culturels apparaissent être une boussole.
Le terme « tiers-lieu » lui-même reste peu usité en Suisse, où des milieux de culture alternative précèdent largement ce vocabulaire venu de France. Sans catégorie légale équivalente, ces lieux préfèrent le statut associatif, plus flexible, à une appellation qui figerait un usage unique. Le tiers-lieu n'est pas une catégorie dont on hérite, c'est une identité que l'on adopte progressivement. Se reconnaître comme tiers-lieu c'est affirmer une appartenance à un mouvement plus large, partager un vocabulaire commun, échanger des expériences, mutualiser des outils et rendre visibles des initiatives. Mais cette reconnaissance comporte un risque : à mesure que le terme se diffuse, la tentation apparaît d'en fixer les contours, d'établir des critères de ce qu'est un tiers-lieu. Or, les réalités varient considérablement d'un lieu à l'autre. Faire du tiers-lieu une catégorie trop rigide reviendrait à figer un mouvement dont la richesse réside justement dans sa capacité à s'adapter aux contextes locaux. Le tiers-lieu est moins une définition qu'un horizon commun où les droits culturels apparaissent être une boussole.
Les droits culturels comme boussole
Les droits culturels ne constituent pas un référentiel extérieur aux tiers-lieux ; ils en partagent la philosophie. Chacun est porteur d'une culture et d'une capacité d'agir qui mérite d'être reconnue. Là où les politiques culturelles traditionnelles ont longtemps distingué les producteurs de culture d'un côté et les publics de l'autre, les tiers-lieux cherchent à dépasser cette frontière. On n'y vient pas seulement pour recevoir une programmation, mais pour transmettre un savoir-faire, proposer un projet, participer à une décision ou simplement contribuer à la vie collective.
Cette proximité explique sans doute pourquoi les droits culturels trouvent, dans les tiers-lieux, un terrain particulièrement propice à leur épanouissement. Ce n'est probablement pas un hasard si près de 30 % des tiers-lieux français se définissent aujourd'hui comme culturels4. La culture y est moins envisagée comme une offre à consommer que comme une ressource commune permettant à chacun d'exprimer son identité, de transmettre ses savoirs et de rencontrer l’identité des autres. Qu'elle prenne la forme d'une pratique artistique, artisanale ou patrimoniale, elle devient un support de dialogue et de coopérations.
Les tiers-lieux offrent un cadre dans lequel les droits culturels peuvent pleinement prendre corps.
Au-delà de cette proximité philosophique, les droits culturels peuvent également constituer un point d'appui institutionnel pour ces lieux. En offrant un cadre de référence reconnu par les politiques publiques, ils permettent de traduire des pratiques parfois expérimentales en objectifs partageables avec les collectivités et les partenaires publics. En favorisant la rencontre de personnes aux parcours, aux générations et aux références culturelles différentes, ces espaces rappellent que la culture constitue aussi un levier d'émancipation, d'exercice de l'esprit critique et de réflexion sur les transformations de la société. En ce sens, les tiers-lieux offrent un cadre dans lequel les droits culturels peuvent pleinement prendre corps : chacun y est reconnu non seulement dans son droit d'accéder à la culture, mais aussi dans sa capacité à en produire, à la partager et à contribuer au bien commun.
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Akira Lavault pour Mutualité française Bretagne : https://bretagne.mutualite.fr/actualites/tiers-lieux-bretagne-akira-lavault/ ↩
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La fabrique d’autonomie collective du Bâtiment 7, Solidarum, 2018 : https://www.solidarum.org/vivre-ensemble/fabrique-d-autonomie-collective-du-batiment-7 ↩
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Porteous à Genève : comment d’anciens squatteurs réinventent une friche brutaliste, Le Temps, 7 juillet 2026 : https://www.letemps.ch/videos/actualite/en-video-porteous-a-geneve-comment-d-anciens-squatteurs-reinventent-une-friche-brutaliste ↩
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Ce qu’essaiment les tiers-lieux et ce que les équipements culturels y butinent, Arnaud Idelon, OPC, 6 mai 2025 : https://www.observatoire-culture.net/essaiment-tiers-lieux-equipements-culturels-butinent/ ↩
