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Évaluer un tiers-lieu transitoire

Le Sample, de l'expérimentation à la transmission

Le Sample a récemment fermé ses portes après cinq années d’expérimentation culturelle et solidaire à Bagnolet. À travers le bilan de ce tiers-lieu transitoire, ses équipes fondatrices interroge ce que signifie évaluer un projet voué à disparaître. Au-delà des chiffres, l’évaluation rend compte des usages, des tensions et des expériences qui ont façonné le lieu. Elle assume un regard situé pour analyser les choix opérés, leurs effets et leurs limites. Elle met en lumière les ressources nécessaires à la documentation, ainsi que la valeur des récits et des vécus. Elle questionne les conditions de transmission des savoirs et les destinataires de cette mémoire collective. Loin de chercher à noter, normaliser ou reproduire un modèle, elle propose de comprendre les arbitrages propres à chaque projet. À l’heure de la fermeture, le Sample défend ainsi une ambition : faire survivre les enseignements d’une expérience éphémère.

En juin 2026, le Sample ferme définitivement ses portes. En 2021, le Sample s’est implanté dans les murs des anciens ateliers Publison, bâtiment appartenant au promoteur immobilier SOPIC, dans le cadre d’une convention d’occupation précaire. Porté ensemble par les agence La Belle Friche et Ancoats, le projet s’est bâti à travers la création d’une association commune de gestion (LBFA), la structuration d’une équipe salariées (deux ETP au démarrage, une dizaine en fin de projet), de nombreuses heures de bénévolat et de participation volontaire (des fondatrices, des partenaires du projet, des résident.es, des curieux.ses voulant aider au lancement…)...

Pendant cinq ans, au 18 avenue de la République à Bagnolet, ce tiers-lieu culturel et solidaire, situé entre le boulevard périphérique et l'échangeur de la Porte de Bagnolet, aura accueilli une centaine de résident·es (structures du champs créatif occupant de manière permanente un espace de travail au sein du lieu), une vingtaine de structures adhérentes (associations utilisant de manière régulière les espaces communs du lieu pour leurs activités : yoga, capoeira, répétitions, cours du soir, permanences…), des milliers d'usager·ères et d'innombrables moments de partage, de rencontre des pratiques, de fêtes et d’apprentissages. Comme beaucoup de projets d'urbanisme transitoire, il s'est construit sur une promesse paradoxale : faire intensément, collectivement, et durablement œuvre, tout en sachant, dès le premier jour, que le lieu disparaîtrait. Cette conscience de la fin fait de la restitution du projet non pas un épilogue, mais une de ses propres composantes.

À l'heure du bilan, Ancoats et La Belle Friche, en tant qu'agences cofondatrices, ont publié le résultat d’un travail d'évaluation de longue haleine : une série de fiches thématiques et de fiches « enseignements » pour raconter ce qui s'est réellement joué [lien vers les fiches]. Nous tentons ici de revenir sur ce travail d’évaluation, et les questionnements qui l’ont parcouru, pour interroger ce que veut dire, et ce que devrait vouloir dire, évaluer un tiers-lieu temporaire (ou transitoire).

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Évaluer, mais évaluer quoi ?

La tentation, quand on parle d'évaluation, est de la réduire à une mesure d'impact : compter les événements, les publics, les mètres carrés activés, les tonnes de matériaux réemployées. Ces chiffres existent, et ils comptent (86 résident·es début 2026, 7 tonnes de matériaux réemployés valorisés à 50 000 € d'économies, 92 % d'autofinancement certaines années). Mais réduire l'évaluation à ces indicateurs, ce serait passer à côté de l'essentiel de ce qu'est un tiers-lieu, de ce qu’a été le Sample. Dans le cas de projets aussi expérimentaux et singuliers que les tiers-lieux, faits principalement de matière sensible et de vécus, le mot doit s’entendre autrement.

Évaluer, c'est certes d'abord rendre compte : donner à voir la multiplicité des réalités qui coexistent dans un même lieu. Le Sample a été, en même temps, un lieu de travail pour des structures émergentes, un lieu de diffusion culturelle, un lieu de fêtes publiques ou privées un lieu de proximité pour le quartier et les associations locales, un lieu d'apprentissages pour les écoles de Bagnolet, un lieu d’expérimentations diverses, et plus encore. Ces identités cohabitent, se nourrissent et parfois s'affrontent. Rendre compte, c'est refuser de lisser ces tensions pour en faire un récit propre. C'est, au contraire, les documenter comme la matière même du projet.

Évaluer, c'est ensuite expliciter un point de vue situé. Le travail d’évaluation mené pendant 2 années par les agences co-fondatrices Ancoats et La Belle Friche est restitué sous forme de 8 fiches thématiques. Ces fiches abordent chacune un angle spécifique du projet, en détaillant les ambitions portées au départ, les réalisations concrètes, les obstacles et les réussites du projet dans ces domaines. Elles sont conclues par des « fiches enseignements », qui tendent à prendre du recul sur l’expérience et en tirer les grandes leçons. Ces fiches ne prétendent pas à l'objectivité d'un regard extérieur : le bilan est écrit ici depuis la place des agences fondatrices, de l'équipe qui a fait vivre le lieu et d’acteurs plus ou moins proches du lieu et de son quotidien. Ce parti pris est assumé. Il permet une finesse d'analyse qu'aucun audit externe n'aurait pu produire, au prix d'une subjectivité qui doit être plutôt nommée que masquée.

Évaluer, c'est aussi faire le bilan critique de nos propres pratiques, des choix opérés par le pilotage et de leurs effets. C'est le cœur du travail des fiches « enseignements ». Les arbitrages fondateurs et leurs revers y sont explicités : le pari de la pluridisciplinarité, qui ouvre un champ de fertilisations croisées mais ferme l'option d'un commun technique approfondi, le choix de loyers très bas, qui tient la promesse d'accessibilité mais interdit toute marge de péréquation solidaire pour accueillir plus précaire encore, l'internalisation du bar, qui renforce le modèle économique mais fait basculer la programmation sous l'impératif de remplissage, jusqu'à ce que 70 % des recettes en dépendent. Montrer ces bifurcations, c'est montrer l'infinité des chemins qu'un projet aurait pu emprunter, et donc donner corps, concrètement, à la notion d'expérimentation. Un lieu « éprouvette » n'a de sens que si l'on documente ce que l'éprouvette a produit, y compris les réactions ratées.

Évaluer, enfin, c'est participer à l'essaimage. Le secteur de l'urbanisme transitoire reste peu structuré, du fait de la temporalité des projets, de l’urgence permanente dans laquelle sont souvent pris leurs porteurs, et de la grande variété d’acteurs et de métiers qui le composent. Les cadres légaux dans lesquels les projets tentent de se structurer correspondent rarement aux réalités (par exemple, les conventions collectives sur lesquelles les contrats peuvent se raccrocher sont peu adaptées à la réalité des métiers du transitoire). En conséquence, ses savoirs, ses métiers, ses compétences, et les montages hybrides qui les caractérisent se transmettent encore largement de personne à personne, de lieu « cousin » en lieu « cousin » : des Grands Voisins à la Gare des Mines, de la Halle Papin au Sample... Évaluer, c'est tenter de fixer une partie de ces savoirs pour que le relais ne dépende pas uniquement des trajectoires individuelles.

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Comment évaluer ? La question du temps, de la ressource et de la matière sensible

Un enseignement s'impose avant tous les autres : évaluer coûte. Du temps, de l'argent, de l'énergie : précisément les ressources les plus rares en fin de projet. Au Sample, le comité « transmission » a longtemps été le seul comité sans salarié·e dédié·e, et le travail de fiches a mis près de deux ans à aboutir. C'est un paradoxe temporel structurel : penser la transmission dès le départ permet d'avoir une trace mobilisable, mais c'est à la fin (quand le temps et l'énergie manquent le plus) que l'exploitation de cette trace devient indispensable. Sans ligne budgétaire dédiée et sans personne rémunérée, la documentation reste souvent une intention qui s'étiole sous la charge opérationnelle. Notre première recommandation est donc presque triviale, et pourtant rarement suivie : budgéter la phase de restitution au même niveau que la phase d'amorçage, et distinguer deux métiers, deux moments (la production continue de documentation pendant le projet, et la formalisation d’un retour d’expérience réflexif en fin de projet).

Se pose ensuite la question du qui : internaliser ou externaliser l'évaluation ? Au Sample, le choix a été fait de l'internalisation par les agences fondatrices, dont le positionnement hybride (niveaux d’implication dans le projet variables entre les personnes) a permis d’avoir un regard à la fois interne et externe au quotidien du lieu. L'équipe et les fondateur·ices ont documenté, quelque part, leur propre expérience. Ce choix garantit une intimité avec le vécu, une connaissance fine des non-dits, mais il expose au risque du temps grignoté par l'opérationnel, notamment dans la période de fin de projet. Il expose aussi au risque d'angle mort, car on voit mal ce dans quoi on est immergé. D'autres lieux font le pari inverse d'un regard extérieur, qui apporte de la distance critique. Par exemple, La Belle Friche accompagne aujourd’hui l’équipe du Couvent Levat à Marseille, s’apprêtant à fermer son tiers-lieu artistique et culturel après 10 ans d’occupation du site. Dans ce cas, le travail d’encadrement de l’évaluation et de sa restitution, l’accompagnement dans la documentation par des entretiens et l’analyse de données chiffrées sur le projet, ou la réflexion à travers des ateliers d’intelligence collective, prennent tout leur sens car ils sont menés conjointement par l’équipe de La Belle Friche en tant que consultant externe, et par l’équipe de gestion et de pilotage du lieu. Finalement, il n'y a pas de réponse unique, il y a un arbitrage à poser consciemment, idéalement en articulant les deux : un regard interne pour la matière, un regard extérieur pour la mise en perspective.

Reste la question la plus délicate : à quoi donne-t-on de la valeur ? Les financeurs attendent des chiffres, et il faut savoir les produire. Mais un tiers-lieu se fait autant (voire davantage) de matière sensible : des récits, des paroles, des anecdotes, des vécus. La désincitation à la convivialité produite par une billetterie appliquée même aux résident·es, jusqu'à ce qu'un simple « badge résident » la corrige, l'épuisement cumulatif d'une gouvernance réinventée presque chaque année, le sentiment d'un plafond de verre symbolique qui tient à distance les publics du quartier malgré toute la bonne volonté affichée… rien de tout cela ne se lit dans un tableur. Évaluer un tiers-lieu, c'est faire droit à cette donnée qualitative, la récolter, la restituer et l'analyser avec autant de rigueur qu'une donnée chiffrée. C'est peut-être là le geste méthodologique le plus important, et le moins reconnu.

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Pour qui, pourquoi une évaluation ?

Un travail de bilan ne vaut que par ses destinataires, et ceux du Sample sont pluriels.

Pour l'écosystème de l'urbanisme transitoire, d'abord. L'enjeu est de multiplier les ressources partagées, mais aussi de mettre en lumière des sujets clivants et des choix stratégiques fondamentaux que la communication des lieux tend à moins représenter. Par exemple, le montage avec le propriétaire SOPIC (dont l'implication financière de 250 000 € était inédite en 2021) n'est un enseignement transposable que si l'on documente aussi les bénéfices réels pour le propriétaire (économies de gardiennage, impact territorial, communication institutionnelle…) plutôt que de laisser entendre l’idée d’un geste philanthropique. De même, l'échec de la préfiguration (le projet immobilier final s'éloigne des usages déployés dans le lieu) est un enseignement plus précieux qu'une réussite lissée : il rappelle que les logiques de marché restent surdéterminantes face aux logiques programmatiques. Le projet immobilier sera un projet hôtelier (en décalage avec l'expérimentation du Sample), avec une démolition du bâtiment existant (prévue dès le départ).

Pour les porteur·euses de projet, ensuite. L'évaluation valorise un travail largement invisible : le travail de lien, celui de « faire communauté », qui n'est directement rémunérateur nulle part et se dilue dans les fiches de poste administratives. Elle garde trace d'un projet éphémère qui, sans elle, ne laisserait que des souvenirs dispersés. Elle diffuse une expérience située au-delà des murs, alors même que ces murs sont promis à la démolition ou à la transformation. Le collectif qui s'est formé dans les murs du 18 avenue de la République (résident.es, associations et quelques membres de l'équipe) souhaite continuer à faire vivre le projet du Sample sur le territoire.

Pour les propriétaires, partenaires et financeurs, enfin. Rendre compte de l'impact factuel d'un projet sur son territoire, c'est promouvoir le recours à l'occupation temporaire auprès de ceux qui en détiennent les clés foncières. Mais c'est aussi poser une question politique que le Sample a rencontrée frontalement : jusqu'où un tiers-lieu doit-il se substituer à des services publics défaillants (Le Sample a par exemple accueilli le projet École Dehors sans subvention, a assumé quelque part une fonction officieuse de maison des associations…) au risque de devenir « l'intermédiaire low cost » d'un désengagement public ? L'évaluation ne tranche pas ce débat, mais elle le rend du moins visible.

Vers une autre sémantique de la transmission ?

Au terme de ce travail, il nous semble utile de dire ce que l'évaluation d'un tiers-lieu transitoire ne devrait pas être.
Évaluer, ce n'est pas noter. Il ne s'agit pas d'attribuer une bonne ou une mauvaise mention à un projet, mais de comprendre les logiques qui l'ont traversées.

Évaluer, ce n'est pas capitaliser au sens de rendre plus productif. Le vocabulaire de la capitalisation, que nous employons faute de mieux, ne doit pas glisser vers une logique de rendement : un tiers-lieu n'est pas un actif dont on optimiserait le retour.
Évaluer, ce n'est surtout pas normaliser. Il n'y a pas de méthode miracle à extraire, pas de modèle à répliquer tel quel, pas d’arbitrage fondamentalement meilleur. Chaque lieu est situé, chaque contexte est unique. Prétendre le contraire trahirait ce que ces expériences ont de plus précieux.

À l'inverse, évaluer, c'est rendre compte d'une matière vivante, mouvante et changeante, c’est accepter que le lieu qu'on décrit n'existe déjà plus tout à fait au moment où on l'écrit. C'est mettre en lumière les dilemmes et les pierres angulaires communes aux projets, comme la considération du volume de travail non-rémunéré, les questionnements administratifs et sociaux liés à la croissance d’une structure, la dépendance à une recette unique, le dilemme du départ volontaire face à l’incertitude précarisante de prolongation de la convention… en les illustrant par un exemple et ses implications concrètes, sans les ériger en lois.

C'est, enfin, pérenniser les effets et les enseignements d'une expérience éphémère : faire en sorte que la fin d'un lieu ne soit pas la fin de ce qu'il a permis d’apprendre. C'est à cette condition que le tiers-lieu transitoire du Sample tente de tenir sa promesse la plus ambitieuse, celle d'être une éprouvette dont les résultats survivent à l'expérience.

Pour citer cet article

Dickel Bokoum, « Évaluer un tiers-lieu transitoire », Revue Sur-Mesure [En ligne], mis en ligne le 09/09/2026, URL : https://www.revuesurmesure.fr/contributions/evaluer-un-tiers-lieu-transitoire-de-l-experimentation-a-la-transmission